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Les drôles de vérités d'une ex-conseillère communale

Montreux Que fait donc WAM, cette association contre les mutilations génitales féminines, fondée et présidée par une désormais ex-conseillère communale socialiste qui suscite beaucoup de critiques, mais aussi des éloges pour son engagement? Une organisation à but non lucratif active en Suisse, aux contours flous, aux activités invérifiables, aux statuts erronés, inconnue des principaux organismes actifs dans ce domaine, pointée du doigt par les autorités. Et qui prétend avoir accueilli, accompagné et orienté vers des spécialistes une vingtaine de femmes en 2016 sans qu'il soit possible de le démontrer, tandis que plusieurs privés témoignent de conflits avec sa fondatrice. Enquête.

Les chiffres du nombre de victimes de mutilations génitales féminines avancés par WAM sont parfois carrément farfelus. OMS

Priska Hess

Des tapis de yoga, deux thermos, des sacs avec toutes sortes de documents, des tissus aux motifs colorés, une urne de collecte, quelques tableaux... Dans la cave de l'apparemment si paisible villa Murillo, abritant à Montreux la Plexus Art Galerie, des objets entassés témoignent d'un épisode que Bernard Chassot, directeur artistique, n'est pas près d'oublier. L'affaire remonte à juin dernier. Une exposition de peinture en soutien à WAM (Women against Mutilations) se prépare. Cette organisation, basée à Montreux, dit œuvrer contre les mutilations génitales féminines et autres violences faites aux femmes. Sa fondatrice et présidente, A. N. est alors conseillère communale socialiste à Montreux, depuis 2011. Si tout semblait s'engager sous les meilleurs auspices, les couacs organisationnels se succèdent, et pas seulement... «Le jour du vernissage, une enquêtrice des services sociaux est passée, qui menait des investigations sur A. N., explique Bernard Chassot. Suite à cela, j'ai découvert que WAM n'était pas une fondation, contrairement à ce que A. N. m'avait laissé croire. Et que les trois photos grand format qu'elle voulait vendre, aussi dans le cadre de cette exposition, ne lui appartenaient en réalité pas, mais lui étaient réclamées depuis 2015 par le photographe!» Ce que ce dernier, encore très affecté par l'affaire, a confirmé au Régional, preuves à l'appui. Bernard Chassot retire alors illico le soutien de sa galerie à WAM pour l'exposition en cours et évacue toutes les affaires en lien avec WAM dans sa cave. «A la suite des multiples mensonges de A. N. et à son attitude agressive, j'ai dû lui interdire officiellement l'accès à nos galeries.»

Une fondation qui n'en est pas une

Point de départ de notre enquête, cet épisode révèle que le flou entourant WAM est bien réel. Lancée en grande pompe le 13 décembre 2013 à l'hôtel Eden avec vin d'honneur de la commune de Montreux, WAM était présentée en tant que fondation, comme l'atteste, entre autres, la page du site de l'Etat de Vaud annonçant l'événement. Or à aucun moment elle n'a été reconnue par l'autorité de surveillance des fondations, ni même inscrite au Registre du commerce. Interrogée sur cette ambiguïté, qui s'est maintenue au fil des ans, A. N. admet: «WAM est une association à but non lucratif. WAM avait pour projet de changer sa nature juridique, mais n'ayant pas été en mesure de lever les fonds nécessaires, nous avons dû y renoncer. Nous reconnaissons une erreur de communication.» Ses statuts, que Le Régional a finalement pu obtenir auprès de WAM, la désignent effectivement comme une association. Par contre, outre des erreurs de fond grossières, WAM s'y déclare faussement comme «reconnue d'utilité publique», reconnaissance qui relève de l'Administration cantonale des impôts. Renseignements pris, WAM ne bénéficie pas, en effet, d'une exonération fiscale dans le canton de Vaud et les dons versés à cette association ne sont donc pas déductibles. Malgré cela, l'organisation, qui n'a par ailleurs qu'une case postale pour adresse officielle, dispose d'un compte à la Caisse d'Epargne Riviera. Impossible cependant, en raison du secret bancaire, d'obtenir davantage de précisions.

Mystérieux réseau

Le site internet de WAM est tout aussi déroutant. Sur le nombre de victimes de mutilations génitales féminines d'abord, dont les chiffres ne correspondent pas tous aux estimations officielles actuelles, voire sont même carrément farfelus, avec parfois des écarts de plusieurs millions. Le rayon d'action ensuite, qui laisse croire que WAM oeuvre en Afrique, en France et en Suisse. «À ce jour, WAM n'a travaillé qu'au service de victimes sur sol helvétique», corrige A. N., questionnée par Le Régional. Mais ce sont surtout les activités médicales qui interrogent. On lit notamment: «Nous offrons un suivi psychologique et des conseils gratuits et mettons en place des soins médicaux pluridisciplinaires», ou encore: «WAM a mis en place pour les femmes concernées une nouvelle technique basée sur la radiofréquence. Nos collaboratrices qualifiées et passionnées proposent des restructurations et reconstructions personnalisées en fonction de l'âge.» Or, selon les deux spécialistes de cette problématique aux hôpitaux universitaires de Genève et Vaud que Le Régional a consultés, la radiofréquence n'est pas reconnue comme efficace dans de tels cas. «WAM a à ce jour uniquement proposé une approche dont la mise en œuvre est en cours d'évaluation. Nous n'avons jamais pratiqué ou prétendu pratiquer cette technique», rectifie là aussi A. N., soudain nettement moins affirmative. Mais qui est donc l'équipe médicale de WAM? «Nous ne sommes pas en mesure de communiquer sur les identités et fonctions des personnes du corps médical avec lesquelles nous travaillons, par respect du secret médical et de la sécurité de ces personnes», esquive la fondatrice. Dans un second temps, A. N. indique que WAM a envoyé, entre 2014 et 2015, deux patientes à la clinique la Prairie à Genève. Par contre, ni la consultation spécialisée des hôpitaux universitaires de Genève, ni la consultation gynécologique du CHUV à Lausanne n'ont eu jusqu'ici la moindre collaboration avec WAM.

WAM, cette inconnue au bataillon

La face visible et mondaine de WAM, ce sont notamment deux défilés de mode en 2014 et 2015 à l'Hôtel Eden à Montreux, un stand dans le cadre du salon d'art contemporain MAG en 2015 (Montreux Art Gallery), et des «yogathons», sans pourtant que ces activités de récolte de fonds n'aient été annoncées auprès de la police du commerce. Pour le reste, WAM semble une inconnue au bataillon des multiples organismes reconnus pour œuvrer dans ce domaine. Elle n'est pas répertoriée par le Bureau de l'intégration de l'Etat de Vaud, ne figure pas sur la plateforme suisse contre l'excision (voir encadré), ne collabore ni avec Caritas, ni avec Terre des Femmes, tandis que nul non plus au sein d'Appartenances n'en avait entendu parler avant notre enquête. Toutefois, une personne de la fondation PROFA connaissait WAM pour avoir croisé A. N. dans le cadre d'une formation sur les mariages forcés. Une association pour le moins discrète donc... «Nous ne sommes malheureusement pas encore en mesure de satisfaire aux exigences que des partenariats institutionnels avec ces entités impliquent, se justifie A. N. Mais nous collaborons avec des associations locales, culturelles et spécialisées sur toute la Suisse. Nous attendions de pouvoir professionnaliser WAM afin de disposer d'une équipe salariée.» Mais là encore, impossible d'obtenir des références précises.

Quant à des exemples d'actions concrètes menées sur le terrain, une fois de plus, les réponses sont vagues: «En 2016, une vingtaine de femmes ont été accueillies, accompagnées et orientées dans leurs démarches administratives, médicales et judiciaires par des avocats, médecins et autres spécialistes.» Impossible cependant de le vérifier, A. N. invoquant un «secret de fonction et des obligations de confidentialité». En cours d'enquête, Le Régional apprend qu'une étudiante romande réalisait un travail de bachelor sous mandat de WAM, qui aurait promis de lui fournir des témoignages et dossiers de personnes prises en charge. Or, questionnée à ce sujet, cette étudiante certifie n'avoir pas vu le moindre dossier. «C'est faux. Les documents promis lui ont été remis et une clause de confidentialité a été signée. Cette personne dément les propos prêtés », balaie A. N. Recontactée par Le Régional, l'étudiante confirme pourtant qu'elle n'a bel et bien reçu «aucun document physique à ce jour»...

Une personnalité troublante

De son côté, la Municipalité de Montreux avoue avoir «toujours été perplexe face au fonctionnement de cette entité. Il y a quelques années, relève la municipale socialiste Jacqueline Pellet, nous avions d'ailleurs refusé de cofinancer avec le Canton un projet que A. N. avait déposé au nom d'une autre association, car nous le trouvions très nébuleux». Ce projet n'ayant pas atteint tous ses objectifs, le Canton avait d'ailleurs même fini par exiger le remboursement du montant correspondant aux activités non réalisées, soit environ 4'500 frs, sur une subvention de 9'000 frs.

Reste que les quelque quinze témoignages récoltés mettent en évidence la personnalité paradoxale de A. N., somalienne d'origine, mère de deux enfants, volontaire notamment auprès d'une organisation internationale de femmes œuvrant pour la paix. Celle que beaucoup croient juriste, ce qui une nouvelle fois s'avère impossible à vérifier (explications en encadré ci contre), et qui est aussi, depuis janvier de cette année, administratrice unique d'une société immobilière basée à St-Gingolph au capital de 100'000 frs versé par un tiers, actionnaire unique, fait l'objet de nombreuses critiques: «Avec elle, tout est confus, cela va dans tous les sens. La semaine durant laquelle j'ai organisé quelque chose avec elle a été pour moi un enfer, tant elle m'a mis la pression jusqu'au bout», témoigne une artiste. «Elle aborde sans complexe les gens susceptibles de servir ses intérêts, qui s'investissent parce que la cause défendue est importante. Ensuite, elle mène tout le monde en bateau et s'emporte si ça ne va pas comme elle veut», décrit, amer, le directeur de la galerie Plexus. «Pour moi, elle n'est pas une personne fiable. Mon impression est aussi qu'elle cherche à se faire valoir elle-même au travers de la cause qu'elle défend», confie le directeur d'une association française luttant contre les mutilations génitales féminines accréditée auprès de l'ONU. Une organisation non gouvernementale que A. N. avait présidée durant huit mois entre 2014 et 2015 avant de donner sa démission, sans préavis. «Trois mois plus tard, nous avons reçu une mise en demeure de la part de WAM pour les frais de déplacements de A. N. durant sa période de présidence, frais en partie non justifiés, pour ne pas dire inventés. WAM a finalement renoncé à la mise en demeure», explique le directeur. Fait étrange que Le Régional a découvert: en décembre 2015, une succursale de WAM a été créée à Paris. Or, le texte décrivant ses buts sur la déclaration à la Préfecture de police s'avère, à deux erreurs près, être un copié-collé parfait des statuts de l'organisation non gouvernementale française en question datant, eux, de 2010... Un possible cas de plagiat (explications ci contre).

«Procès d'intention»

Mais l'intéressée a aussi ses défenseurs: «Je connais A. N. depuis des années. Elle est engagée, passionnée, dotée d'une grande générosité d'âme. Elle a elle-même beaucoup souffert», décrit une amie de longue date, ancienne fonctionnaire à l'OMS. Un avis favorable que partage l'ancien délégué à l'intégration auprès de la Ville de Lausanne: «La première fois que j'ai rencontré A. N., j'étais très impressionné, car elle se sentait presque une sorte de mission personnelle. Elle a mené à merveille le mandat temporaire qui lui a été confié».

Enième rebondissement survenu en cours d'enquête, ce 4 octobre, A. N. a démissionné du Conseil communal de Montreux, officiellement pour des raisons de santé, mais aussi «parce que trop souvent absente des séances du législatif», déplore une collègue de parti. Par ailleurs, selon nos informations, suite à l'enquête du Centre social régional, le revenu d'insertion dont elle bénéficiait jusqu'ici lui a été retiré.

Concernant l'affaire de la galerie, A. N. estime «faire l'objet d'un procès d'intention, voire même d'une cabale». Elle indique avoir rédigé une plainte pénale à l'encontre du galeriste, «qui est en cours de procédure». Le Ministère public de l'Est vaudois a refusé de nous donner des informations à ce sujet.

Pour le reste, A. N. reconnaît qu'elle se doit «de reprendre point par point le contenu de son site internet et ne pas avoir toujours suivi à la lettre les obligations administratives par manque de temps et de capacité à faire face à ces obligations. Gérer une association telle que WAM avec peu ou pas d'aide extérieure s'est révélé être une mission très difficile pour une élue de milice comme moi, poursuit-elle. La difficulté pour des associations comme la nôtre à but non lucratif est qu'elles souffrent du non-professionnalisme». Il n'empêche que cet amateurisme et ces arrangements avec la vérité peuvent inquiéter, dans un domaine aussi délicat que celui des mutilations génitales féminines... Avec cette question centrale en suspens: cette association est-elle réellement active sur le terrain et des victimes ont-elles vraiment été aidées? Malgré de nombreux doutes, au terme de cette enquête, Le Régional n'est pas en mesure de formuler de conclusions définitives sur WAM et son très discret comité...

Date:12.10.2017
Parution: 872

Jasmine Abdulcadir: «Il y a encore un manque de formation chez les soignants»

La Dr. Jasmine Abdulcadir, gynécologue, est responsable de la consultation spécialisée pour les femmes porteuses de mutilations génitales féminines aux Hôpitaux universitaires de Genève. Entretien.

 

Comment estime-t-on le nombre femmes avec mutilations génitales féminines (MGF) ?

Il s’agit toujours d’estimations, même au niveau mondial. Ces estimations peuvent être basées sur les estimations des DHS (Demographic Health Survey) des pays où prévalent ces pratiques, ou alors, quand on parle des pays où vivent des migrants, on applique le pourcentage de la prévalence dans le pays de provenance au nombre de femmes et filles présentes sur le territoire. Par exemple, si l’on sait qu’en Somalie, selon les estimations de l’Unicef, 98% des femmes et des filles sont concernées, on considérera de même que 98% du nombre femmes somaliennes présentes en Suisse le sont. L’Angleterre a instauré, au niveau du système sanitaire national, une procédure de déclaration obligatoire pour les médecins des cas de mutilations génitales avérées ou soupçonnés. On estime que dans le monde 200 millions de femmes sont concernées, plus de 500'000 en Europe et 14'700 en Suisse.

 

Combien de cas en moyenne prenez-vous en charge aux Hôpitaux Universitaires de Genève?

Nous proposons une consultation spécialisée MGF deux fois par mois et comptabilisons vingt rendez-vous par mois. Ce sont des femmes qui nous sont adressées ou qui viennent spontanément à la consultation pour une demande d’information, ou une chirurgie ou un autre problème à résoudre. D’autres femmes avec une MGF peuvent consulter notre Département de Gynécologie et Obstétrique, mais sans passer nécessairement par la consultation spécialisée.

 

Pour quelles raisons ces femmes vous consultent-elles?

Parmi ces vingt femmes par mois, environ un tiers consulte pour des raisons liées à la grossesse ou parce qu’elles ont un désir de grossesse. Un autre tiers vient pour des complications des MGF, qui peuvent être urinaires, gynécologiques, ou psychosexuelles; une partie d’entre elles bénéficiera d’une chirurgie, qui peut être recommandée en cas de kyste, de certaines douleurs, par exemple liées à l’infibulation, et une minorité demandera une reconstruction du clitoris. En cas de demande de reconstruction clitoridienne, les femmes bénéficient d’abord d'un suivi psychosexuel et d’une éducation sur leur anatomie sexuelles. Après ce suivi multidisciplinaire, seulement environ 20% des patientes souhaite encore la chirurgie. L’amélioration de l’image corporelle et de la sexualité est finalement très souvent obtenue sans chirurgie chez les femmes qui n’ont pas de douleurs.

Enfin, un autre tiers vient pour une demande d’information, comme le sujet des MGF est de plus en plus couvert par les médias ou à l’école lors des cours d’éducation sexuelle. Certaines femmes n’ont pas nécessairement de plaintes à formuler et d’autres peuvent ne pas être conscientes d’avoir un problème urinaire ou gynécologique qui peut être traité. Une petite proportion de patientes vient pour des demandes de certificats dans le cadre de leur procédure d’asile.

 

Quel est l’âge moyen de ces patientes?

La plupart des femmes viennent lorsqu’elles sont en âge de procréer, en moyenne vers la trentaine. Les femmes ménopausées ne représentent qu’une minorité, car elles ne consultent qu’en cas de problème. Cela s’explique probablement pour des raisons culturelles. Il peut aussi y avoir parfois des filles mineures ayant subi une MGF dans leur pays d’origine, mais nous n’avons jamais rencontré de cas de mineures mutilées en Suisse. Elles nous sont souvent adressées par les pédiatres, s’ils ont une suspicion de MGF.

 

Quelles sont les principales difficultés que vous rencontrez, en tant que médecin?

Il y a d’abord la barrière des langues, mais nous avons la chance de travailler avec des interprètes certifiés et formés en matière de MGF, en respectant la confidentialité et le secret médical. Leur aide est également précieuse au niveau des barrières culturelles qui peuvent exister.

L’autre difficulté, c’est le manque de formation des soignants. D’après une étude interne que nous avions menée sur la base de tous les dossiers des femmes venues consulter en 2012, dans 37% des cas il y avait un diagnostic de MGF manqué. Nous nous sommes ainsi rendu compte qu’il y avait encore un manque de formation chez les soignants, tant dans la reconnaissance diagnostique que dans la manière d’aborder le sujet avec les filles et femmes concernées. Plusieurs formations à l’interne sont depuis régulièrement organisées, à la fois pour les soignants de notre département, mais aussi des autres services. Au niveau suisse, le Réseau suisse contre l’excision propose lui aussi de plus en plus de formations. La formation doit couvrir à la fois les aspects techniques et médicaux, mais aussi les aspects culturels.

La dernière difficulté est que pour une patiente migrante qui vient d’arriver en Suisse, qui a une demande de permis de séjour en cours, des problèmes de logement, éventuellement des enfants en bas âge, etc. la mutilation génitale peut ne pas être une priorité. Ce n’est peut-être qu’une fois que tous les autres problèmes liés à sa vie seront réglés qu’elle pourra penser à une éventuelle prise en charge médicale et chirurgicale. Il faut aussi prendre en compte notre population de patientes avec MGF est une population souvent migrante et vulnérable, ayant subi aussi d’autres violences en plus de leur mutilation génitale.

De plus en plus de cliniques privées, associations, etc. interviennent aujourd’hui dans le domaine des MGF, qui est une thématique aussi délicate que « porteuse ». Faut-il craindre les abus?

Le travail des associations et d'autres organisations est très importantes sur le terrain. Notre expérience à Genève est très positive avec associations comme Camarda, l'association de médiatrices culturelles (AMIC) ou l'Arcades Sage-Femme. La reconstruction du clitoris, de plus en plus publicisée, a été sujet de peu d'études scientifiques jusqu'à présent et les résultats sur ses effets en terme de fonction sexuelle, de douleur et d'image corporelle sont peu conclusifs. Il est important d'en informer les patientes et d'explorer leurs attentes et expectatives - qui peuvent être parfois aussi être de fausses attentes - et y associer une prise en charge holistique, psychosexuelle. La Belgique, par exemple, n’autorise les reconstructions du clitoris qu’au sein de deux centres de références multidisciplinaires reconnus par l’Etat, à Bruxelles et à Ghent

A. N., une juriste à géométrie variable

D’après sa page Linkedin, A.N. aurait notamment un bachelor et un master de l’Université de Savoie dans le domaine des technologies de l’information, qu’elle désigne par «IUP Bachelor of IT» et «Master New Technology». Elle précise également au Régional «avoir accompagné une dizaine de bénéficiaires de WAM dans leur démarches juridiques et lors d’audiences à titre de présidente de WAM, médiatrice interculturelle avec CAS de l’IFFP (Institut fédéral des hautes études en formation professionnelle) de Lausanne», ce que Le Régional n’est toutefois pas parvenu à vérifier.

Mais le gros flou concerne sa formation juridique à l’Université de Genève. En effet, plusieurs personnes avec lesquelles Le Régional s’est entretenu dans le cadre de cette enquête, ont indiqué: «A.N. est juriste» ou «A.N. m’a dit qu’elle était juriste» ou encore, de façon très affirmative: «A.N. a fait son droit à Genève». Une personne d’une ONG relève même que «A.N. s’est présentée à nous comme avocate»; elle apparaît par ailleurs avec le titre de «lawyer» dans le cadre d’une conférence internationale. Début septembre, A.N. indiquait, sur sa page Linkedin: «Studied international Law and Migration» et «University of Geneva – Bachelor of Economic/International Law 2002/3». Or, après vérification, elle n’aurait aucun diplôme de la Faculté de droit de Genève. Elle n’a pas non plus fourni au Régional les précisions demandées sur sa formation, se contentant de répondre: «Ceci est totalement faux et en cas de publication fera l’objet d’une plainte pour diffamation, à moins que vous soyez en mesure de le prouver. J’ai plusieurs diplômes universitaires, Bachelors, Master et CAS». Toujours est-il que, suite à nos questions, des modifications sont intervenues sur la page Linkedin d’A.N.: début octobre, la formulation «Studied international Law and Migration» était devenue «Studied international Affairs and Migration» et le  «Bachelor of Economic/International Law» s’était réduit à «Bachelor of Economic»… Mais voilà que deux jours après la publication de notre enquête, A.N. a de nouveau modifié son profil Linkedin, revenant à l'ancienne formulation. Une volonté de sa part de brouiller les pistes?

WAM France, une association plagiaire et mort-née

Du 10 décembre 2015 au 14 juin 2017, WAM Montreux avait une succursale à Paris, WAM France, également constituée sous forme d’association. Sur le document de déclaration officielle à la Préfecture de Police, la description des objectifs de WAM France s’avère bien différente des buts affichés par WAM Suisse. WAM France y indiquait notamment vouloir agir dans tous les pays où prévaut la pratique des mutilations génitales féminines et organiser une conférence ou un symposium annuel afin de cartographier la situation dans ces pays. Le but de cette conférence annuelle étant «d’aboutir à l’élaboration d’un neuvième millénaire pour le développement des nations unies». Une bien étrange formulation, en fait erronée: elle fait référence, en effet, aux «huit objectifs du Millénaire pour le développement» adoptés en l’an 2000 par 189 pays lors du Sommet du Millénaire au siège de l’ONU et définissant un plan d’action global à atteindre pour 2015. Or, en septembre 2015, le nouveau programme de développement pour l’après-2015 et jusqu’en 2030, comprenant cette fois 17 objectifs, était adopté. Comment comprendre alors que WAM France, en décembre 2015, prétende vouloir œuvrer pour l’élaboration d’un neuvième millénaire? Le Régional a découvert qu’en réalité, cette présentation de WAM France plagiait une partie du texte des statuts d’une organisation non gouvernementale française basée dans le Pays de Gex et accréditée auprès de l’ONU, statuts élaborés, eux, en 2010. Une organisation dont A.N. avait été élue présidente en septembre 2014, avant de donner sa démission en mai 2015, sans préavis. Informé par Le Régional, l’actuel directeur administratif de cette organisation confirme qu’il s’agit bien d’un plagiat, à une erreur de copie (le «neuvième objectif du Millénaire.») et un mot près: «WAM France a juste ajouté le mot «symposium», une idée qui elle aussi est originaire de notre organisation. En février 2014, soit bien avant que nous fassions la connaissance de Mme A.N., nous avions, en effet, organisé à Genève le premier symposium traitant des mutilations génitales féminines.»

Aux demandes d’explications du Régional, A.N. répond en niant toute responsabilité dans cette affaire: «WAM France s’est constituée à l’initiative de Muriel R. et de son comité en 2015, car Muriel R. souhaitait collaborer avec WAM à Montreux dans le cadre de l’exposition artistique MAG (Montreux Art Gallery), affirmant partager les valeurs de notre organisation. Pour aider au financement de nos actions, elle nous a mis à disposition des œuvres d’art, que nous avons exposées, mais aucune n’a été vendue à ce jour; cette action a été jugée trop coûteuse et peu efficace pour WAM. Il va de soi que ces œuvres sont toujours à disposition dès qu’elle souhaitera les reprendre. Je n’étais pour ma part ni membre, ni élue au comité de WAM France. Si celle-ci a effectué un plagiat dans ses statuts, je n’en suis ni responsable ni même informée à ce jour.»

Mais lorsque Le Régional contacte par téléphone cette Muriel R pour vérifier les dires de A.N., sa version diffère. «La création de WAM France est notre initiative à toutes. J’étais totalement novice en la matière et nous avons travaillé sur les statuts avec A.N. sur la base des documents de WAM Suisse. Vous m’apprenez l’existence de cette organisation non gouvernementale dont WAM France a repris, selon vous, le texte… Si c’est bien le cas, cela me choque éthiquement parlant.» Concernant la dissolution de WAM France, M.R. explique: «Les personnes avec qui nous avions fondé WAM France souhaitaient que j’en prenne la présidence. Mais je venais de changer d’activité et, me rendant compte de tout ce qu’il y avait à assumer, je leur ai dit que cela serait impossible pour moi. Finalement, faute de trouver quelqu’un pour reprendre cette présidence, WAM France a été dissoute en juin dernier, sans avoir recueilli de fonds, ni même d’ailleurs ouvert de compte en banque.» Pour la petite histoire, lors de ce même appel, la première réaction de cette Muriel R. a été de se réjouir en apprenant que les œuvres d’art mise à disposition de WAM Suisse l’attendent: «Quelle bonne nouvelle! Cela fait un moment déjà que je les réclame à A.N., sans parvenir à la joindre pour fixer un rendez-vous!»…

Une plateforme suisse contre l'excision

Selon les statistiques 2016 de l'Unicef, au moins 200 millions de filles et femmes vivant aujourd'hui dans le monde ont subi des mutilations génitales. Cette pratique profondément ancrée dans des pays comme la Somalie, l'Érythrée ou encore le Soudan, peut avoir de nombreuses conséquences physiques et psychiques. En Suisse, selon des évaluations de 2013, 14'700 femmes et jeunes filles originaires de pays où se pratique l'excision sont concernées ou menacées; l'intervention est interdite par le Code pénal depuis 2012 et peut être punie d'une peine allant jusqu'à 10 ans de prison. Il n'y a pour l'instant pas de cas d'application.

L'Office fédéral de la santé publique s'engage depuis 2003 contre les mutilations génitales féminines. En mai 2017, le Réseau suisse contre l'excision (Caritas Suisse, Terre des Femmes Suisse, Centre Suisse de compétences pour les droits humains et Santé sexuelle suisse) a lancé une plateforme internet afin d'informer les jeunes filles et les femmes concernées, ainsi que leurs familles. S'y trouvent aussi des informations et conseils à l'intention des professionnels. Neuchâtel, Genève, Vaud et Fribourg ont parallèlement déjà mis en œuvre des stratégies ou campagnes cantonales. Responsable de la consultation spécialisée des hôpitaux universitaires de Genève, la Dr. Jasmine Abdulcadir indique y recevoir une vingtaine de femmes par mois pour différentes raisons. «En cas de demande de reconstruction du clitoris, les femmes bénéficient d'un suivi psychosexuel et d'une éducation sur leur anatomie sexuelle. Après ce suivi multidisciplinaire, seulement environ 20% des patientes souhaitent encore la chirurgie» (suite de l'interview sur www.leregional.ch)

www.excision.ch

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