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Des familles parrainent de jeunes migrants sur la Riviera: Un engagement qui change des vies

Riviera Tout quitter et laisser sa famille derrière soi, tel est le drame de nombreux jeunes migrants qui tentent de rejoindre l'Europe. L'année dernière, plus de 2'000 de ces mineurs non accompagnés ont déposé une demande d'asile dans notre pays. Ceux qui l'obtiennent sont alors placés en foyer et suivent un cursus scolaire obligatoire. Mais en dehors de ce cadre, ces jeunes ont rarement l'occasion d'être en contact avec le monde extérieur, une condition élémentaire à leur intégration. C'est l'objectif d'Action-Parrainages, organisation vaudoise qui les met en lien avec des familles acceptant de les accueillir quelques fois par mois. Pas moins de 123 parrainages ont été lancés depuis 2016 dans le canton de Vaud. Pour Le Régional, deux jeunes migrants du foyer de Chamby et deux familles de Vevey et Montreux témoignent de cette expérience. L'occasion de lancer un appel aux parrains, car les possibilités d'accueil sont encore trop rares.

Xavier Crépon

Xavier Crépon

«En foyer, je me sentais seul. Avoir eu la chance d'être parrainé a changé considérablement ma vie.» Ces mots, ce sont ceux d'Arif, un migrant Ethiopien de 18 ans hébergé au foyer EVAM de Chamby (Etablissement vaudois d'accueil des migrants) et qui rend régulièrement visite à la famille Jaques, à Vevey (notre photo en page 1). Sa situation a bien changé depuis qu'il est arrivé en Suisse à l'âge de 17 ans. En l'espace d'un an, il a multiplié les expériences de stage et parle désormais couramment français. Ces progrès, il les doit à lui-même mais également à ses parrains qui l'ont soutenu dans toutes ses démarches.

Tous n'ont malheureusement pas cette opportunité. Actuellement une trentaine d'adolescents dans le canton de Vaud souhaitent vivre la même aventure mais se retrouvent cantonnés aux foyers de l'EVAM, faute de parrains disponibles. Malgré cela, une centaine d'heureux élus se rendent plusieurs fois par mois chez des familles ou des couples. Ces échanges sont rendus possibles par «Action-Parrainages», une organisation vaudoise lancée en 2016 par les Eglises en lien avec des associations civiles. Son volet consacré aux mineurs non-accompagnés (jeunes qui n'ont pas de parents en Suisse) a pour but de promouvoir les liens entre Suisses et réfugiés.

Bénévoles expérimentés et professionnels s'occupent de mettre en relation les migrants qui demandent à être parrainés et les personnes qui sont prêtes à les recevoir.

«Rien n'est imposé»

«Parrainer consiste à rencontrer un jeune migrant au moins deux fois par mois», explique Claire-Antoinette Steiner, coordinatrice pour «Action-Parrainages» de ces échanges avec des mineurs non-accompagnés (MNA). Le but de ces rencontres est de permettre à l'adolescent d'avoir un contact avec la vie extérieure pour qu'il puisse tisser des liens et qu'il découvre notre pays et sa culture. La forme que peut prendre l'accueil est elle assez libre. «Rien n'est imposé. Nos parrains proposent des activités variées telles que des jeux, des repas ou du sport. Ils offrent la possibilité aux jeunes de sortir de leurs foyers et de s'amuser.» Il s'agit donc de consacrer un peu de son temps à des ados qui ont besoin d'être en contact avec des locaux. Permanents de l'Eglise et bénévoles engagés le faisaient déjà auparavant mais ils sollicitent désormais de l'aide de la part des citoyens. «Face à l'arrivée plus importante du nombre de réfugiés en 2015, nous nous sommes vite retrouvés dépassés. Nous avons donc mis en place ce système afin que les personnes qui désirent s'engager puissent le faire.» Grâce à ce rassemblement des forces, pas moins de 130 parrainages MNA ont été lancés depuis 2016 dans le canton de Vaud, dont 90 à 100 se poursuivent à ce jour. Une réussite qui a besoin de continuer à être alimentée vu le nombre de demandes en attente.

Apprendre en s'amusant

Ce pas là, deux retraités de Villard-sur-Chamby, au-dessus de Montreux, l'ont fait ce printemps. Désireux d'agir face à cette situation, ils ont fait la connaissance de Yaret*, un Erythréen de 16 ans. Déjà engagée auprès de filleuls en Inde, Sylvie Moser Schori a découvert une forme de parrainage différente de ce qu'elle avait connu. «Ça fait 40 ans que je parraine. Mais cette fois-ci ce n'est pas pareil. Yaret, nous le voyons et nous vivons des moments avec lui. Ce n'est pas qu'un échange de lettres.» Bien qu'au début, la difficulté de la langue n'a pas rendu la communication facile, elle n'a jamais été une barrière selon son mari Daniel. «Les premières fois où il est venu chez nous, c'est vrai qu'on ne se comprenait pas tellement. Mais grâce à ses cours de français à l'école et nos rencontres régulières, maintenant ça va beaucoup mieux.»

Au fil des semaines, l'adolescent a appris la langue de Molière en s'amusant avec des activités didactiques comme le Memory ou la conception d'une marionnette pour apprendre les noms des parties du corps. Une situation tout autre que le cadre de son foyer de Chamby. «Là-bas, je ne parle pas beaucoup français. Nous sommes avec beaucoup d'étrangers et moi je suis souvent avec d'autres Erythréens», confie Yaret. Le parrainage est donc une véritable opportunité pour lui de s'exercer afin de progresser.

Mais cet échange n'est pas uniquement bénéfique pour le jeune, il l'est tout autant pour le couple. «Pour nous c'est très enrichissant d'être en contact avec un quelqu'un qui vient d'un autre pays. On est en train de découvrir une langue et une culture qui nous étaient inconnues.» Elle permet aussi de dépasser les a priori qui peuvent exister sur les réfugiés. Le parrainage permet d'élargir les regards comme cela a été le cas pour la marraine. «A la suite de cette expérience, je me rends compte que je regarde les jeunes migrants différemment. Je suis passée de la peur à l'accueil. Quand je les vois, je me demande d'où ils viennent et je m'intéresse à eux.»

Une porte d'entrée

L'apprentissage du français est une chose, mais le parrainage est bien plus que cela. «Il n'est pas facile d'entrer dans le tissu social en Suisse. Ces échanges représentent une véritable porte d'entrée dans la société pour ces adolescents.» affirme fièrement la coordinatrice du volet MNA de l'Action-Parrainages. Au-delà des familles, ces jeunes ont souvent l'occasion de rencontrer leur entourage. Cette socialisation a fait beaucoup de bien à Arif. «Avant je connaissais peu de monde et la solitude me pesait. J'ai eu la chance d'être accueilli ici. Grâce à Cécile et Maurice (réd: la famille Jaques de Vevey, ses parrains), j'ai découvert d'autres personnes et j'ai pu visiter la région.» Que ce soit le lac gelé de la Vallée de Joux ou encore la vue imprenable depuis le sommet du Grammont, les souvenirs de balades resteront gravés dans sa mémoire. Au-delà de ces moments de partage, le parrainage peut être une étape essentielle à l'insertion professionnelle. Approchant l'âge adulte, ces adolescents doivent trouver leur voie ce qui est loin d'être une tâche facile. «Une fois l'école terminée, j'étais inquiet. Je ne voulais surtout pas rester chez moi à ne rien faire.» relève Arif. La famille Jaques a alors apporté un réel soutien à leur protégé dans ses recherches. «Nous avons passé des après-midi à faire des lettres de motivation avec lui. Ce n'est pas facile pour ces migrants de trouver du travail. Nous nous devions de l'aider.» Une persévérance qui a fini par payer pour Arif qui a effectué plusieurs stages dans la cuisine, la maçonnerie ou encore la vente.

L'importance que peut revêtir un parrainage dans la vie de ces jeunes n'est donc plus à prouver. Au-delà des aspects d'intégration et de socialisation, il peut être capital pour ces réfugiés qui doivent se débrouiller loin de leur famille. Il est une écoute et un soutien qui leur permettent de sentir qu'ils existent aussi pour quelqu'un dans un pays bien éloigné de leurs racines.

* Prénom d'emprunt


Interview de Claire-Antoinette Steiner:

« Nous recherchons en priorité des familles »

Responsabilités, durée, activités et conditions à remplir: Claire-Antoinette Steiner, coordinatrice du volet MNA d’Action-Parrainages Vaud, répond aux questions pratiques au sujet de ces prises en charge.

Suis-je responsable du jeune si je m'engage dans le parrainage?

> Pas sur le plan légal. Il est en permanence sous la responsabilité de l'office des curatelles. Le rôle du parrain n'est donc nullement de le prendre en charge mais simplement de l'accueillir quelques fois par mois pour partager des moments d'échange avec l'adolescent.

Combien de temps dure un parrainage?

> Il n'y a pas de durée fixe. Un parrainage peut durer toute une vie comme il peut s'arrêter après quelques mois. Tout dépend de la relation et des liens tissés entre les migrants et les parrains. Attention, nous encourageons toutefois une certaine continuité. Se lancer pour trois mois n'est pas l'idée. Ces jeunes ont déjà vécu trop de ruptures. Après six mois, une évaluation est faite avec les deux parties. Si le parrainage n'est pas satisfaisant pour l'un ou l'autre, il est possible de l'arrêter.

Est-ce que je peux devenir parrain si je n'ai pas d'enfants ou si je ne suis pas en couple?

> Avoir un enfant ou un partenaire n'est pas une condition «si ne qua non». Mais on recherche en priorité des familles ou des couples. Pourquoi? Car la majorité des adolescents à parrainer sont des jeunes hommes. Dans leur culture, le rapport homme-femme est bien souvent différent du nôtre. On insiste donc sur l'importance de la présence de la figure masculine dans ces parrainages. Sans cette dernière, la situation peut être intimidante pour le jeune. Mais en moindre quantité, il y a aussi des filles qui font des demandes. Donc il ne faut s'interdire de s'engager si on est une femme célibataire.

Mon filleul peut-il passer un week-end complet chez moi?

> Le parrainage est en principe un accueil de jour qui ne comprend pas les nuits. Les migrants sont censés rentrer au foyer le soir. Toutefois, des autorisations pour des sorties ou pour des activités occasionnelles peuvent être accordées sur demande.

Est-ce moi qui dois proposer des activités au migrant ou dois-je lui demander ce qu'il veut faire?

> La grosse difficulté des parrains, surtout au début, c'est d'avoir en face de soi quelqu'un qui n'ose pas dire ce qu'il a envie de faire. Il est difficile pour le jeune de se représenter comment est organisée une famille ici et de savoir ce qu'il peut faire ou non. Bien souvent, les migrants viennent d'une culture où on ne leur demande pas quels sont leurs projets. C'est donc surtout aux parrains de proposer des activités au départ. Après, si l'adolescent ne souhaite pas faire telle ou telle activité, il est évident qu'il ne faut pas la lui imposer.

Qu'est-il conseillé de faire pour nos premières rencontres?

> Nous encourageons les parrains à axer les premières rencontres autour d'activités qui limitent les moments de face-à-face qui peuvent être gênants. Cela peut être par exemple un jeu, ou du sport. Il faut s'apprivoiser progressivement. Je prônerais donc des rencontres assez courtes, en tout cas pour commencer. Je déconseillerais un grand repas avec toute la famille, les grands-parents, etc. Ces jeunes ne connaissent pas forcément la nourriture locale et peuvent avoir des interdits religieux. Il faut donc bien les connaître avant de le proposer.

Qu'est-ce que je dois attendre de ce parrainage?

> Il ne faut pas avoir d’attentes trop précises. Chaque parrainage est différent. S’engager dans cette aventure, c’est avant tout faire preuve de souplesse. On ne peut pas savoir à l’avance comment va évoluer la relation avec le filleul. Le parrainage se fait petit à petit car il demande un temps d’adaptation.

Comment atténuer le risque de fossé culturel?

> L’adolescent peut être déstabilisé dans un environnement qu’il ne connaît pas. Il faut donc le mettre à l’aise et ne pas le noyer sous une multitude de questions. S’il veut s’exprimer, il le fera avec le temps.  Nous conseillons aux parrains de se mettre en quelque sorte dans une position d’apprentissage. Il faut accepter de se laisser dépayser en laissant le jeune apporter quelque chose. En entrant sur son terrain, il se sentira probablement plus en confiance. Cela peut être par exemple aller chercher de la musique de son pays sur Youtube. 

Date:23.11.2017
Parution: 878