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Et soudain, le noir. Profond.

Hommage Un dernier clic en clair-obscur puis la lumière s'en est allée. Marcel Imsand a, pour toujours, fermé ses yeux. Le Leica reste muet. L'obscurité s'est installée. Reste pour ceux qui l'ont connu la lumière de son regard. Et pour les autres, celle de ses photos.

Une vie simple, une épouse deux filles, un garçon et.... un appareil photo qui fera basculer son futur. RTS.ch

Nina Brissot

Marcel Imsand, c'est à la fois une humanité tangible au travers de son regard. C'est une fragilité permanente et une sensibilité qui déborde de l'âme. Pour parler de lui, il faut dire respect, réceptivité, tendresse. Il est l'homme qui capture la beauté de l'humain, mais aussi celle des animaux et des paysages. Il la rend sur l'image. Imsand a su porter un regard de bonté sur ce qu'il voulait photographier. Du coup, une grande générosité se dégage de toutes ses images

Son futur bascule

Marcel Imsand savait et aimait sourire, pourtant c'était toujours timidement, avec retenue, comme s'il craignait que ce signe sur son visage puisse être mal interprété et puisse blesser. Il avait besoin d'un écho à ses sentiments. Dans toutes ses démarches photographiques, il recherchait une forme de vérité profonde. Une réponse, peut-être, à un besoin de tendresse qui n'a pas toujours jalonné sa vie. Né en 1929 dans une famille qu'aujourd'hui, l'on qualifierait de pauvre, il sera confié à ses grands-parents jusqu'à l'âge de 7 ans. Discret sur ses sentiments, il ne parlera pas beaucoup de son enfance, sa vie commence après son départ. Il quitte la maison à 16 ans et fera, comme beaucoup d'autres à cette époque, des petits métiers de survie avant d'entrer dans la mécanique. Une vie simple, une épouse deux filles, un garçon et.... un appareil de photo qui fera basculer son futur.

Il aime photographier et on aime ses photographies. De là à en vivre, un grand pas reste à franchir. Mais lorsque l'entreprise qui l'emploie déménagera, Marcel Imsand y verra un signe. Il chaussera des bottes de sept lieues pour résolument franchir, à 35 ans, le fossé qui conduit du travail assuré à l'art aux revenus aléatoires. Avec trois enfants à nourrir, le pari est serré, mais son épouse le soutiendra et très vite, il deviendra le photographe officiel du Théâtre de Beaulieu. Il sera sollicité par le CIO et notamment grâce à la chanteuse Barbara qu'il a su sublimer, il deviendra aussi le photographe de nombreuses stars, dont Jacques Brel et Maurice Béjart.

Une maison éloignée de tout

S'il s'est fait un nom dans la photographie, ce n'est pas seulement par ses photos de stars. Une série d'instantanés publiés chaque jour dans la Julie l'ont rendu cher au cœur des vaudois. Des plus humbles aux mieux placés dans l'échelle sociale. Son art d'approcher la personnalité de chacun lui a aussi permis de publier de nombreux livres, certain étant devenus ces intouchables que l'on retrouve avec le même plaisir 20 ou 30 ans plus tard dans de nombreux foyers. Parmi eux, «Luigi le berger», avec qui Marcel Imsand a participé à une transhumance, dormant dans des forêts sombres, à la recherche d'une lumière que lui seul savait faire tomber dans sa photo. Mais aussi cette maison improbable, éloignée de tout, où vivaient «Paul et Clémence», sa vieille servante, dans un isolement, démunie. Une vie d'instants, dictée par la lumière des jours et des saisons, que le photographe a intercepté pour en faire des clichés d'une extraordinaire beauté.

Imsand n'a jamais utilisé de flash préférant attirer et jouer avec la lumière existante. De même, chez «Les Frères», ces hommes d'un autre monde, vivant à la fois dans le dénuement et une forme de bien être que Marcel Imsand a su percevoir et immortaliser. Toujours dans l'ombre et la lumière, toujours en noir et blanc et toujours sans flash, ce qui a la fin donne une réelle puissance à ses photos.

L'ami des coups durs

Son humilité, son écoute, sa vision du monde et des hommes en ont fait l'ami de tous, même de ceux qui le croisaient une fois seulement. Ses personnages, il les a suivis de longues années durant. Avec Barbara, il a noué une amitié éternelle. Et puis cette amitié très profonde, cultivée entre lui et Léonard Giannada. Des expositions à la Fondation en sont nées, mais aussi des liens précieux.

On ne peut pas parler de Marcel Imsand sans aborder cette douleur immense qu'a été la perte de son fils qui s'est enlevé la vie à l'âge de 34 ans. De cette blessure, il ne s'est jamais remis. Un soir d'orage, sous une pluie battante, Marcel a eu le besoin impérieux d'aller sur la tombe de Jean Pascal. Le cimetière était fermé. Impossible. Alors ce père meurtri qui approchait à ce moment-là les 70 ans fait le mur du cimetière, juste pour être plus proche de son enfant ce soir d'orage. Marcel Imsand s'est terré chez lui dans son atelier, avalant sa douleur, sans répondre au téléphone ni aux sollicitations. Pourtant, m'a-t-il raconté à l'époque, durant toute cette période, «Léonard Giannada m'a, chaque jour, laissé un message sur mon répondeur. Il ne s'est jamais lassé et j'ai survécu au rythme de son réconfort.»

Aujourd'hui Marcel s'en est allé. Il a rejoint ce noir si particulier que lui seul savait fabriquer sur ses photos. Il est sans doute là-bas, près des siens, il y en a beaucoup partis avant lui. Et il nous laisse un héritage de beauté que même le temps ne saura effacer.

Date:23.11.2017
Parution: 878

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