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« Mon sourire est dégueulasse »

Pully Jean-Luc Lemoine présente son spectacle «Si vous avez raté le début» le 16 décembre à l'Octogone. L'occasion pour Le Régional d'interroger cet humoriste pince sans rire sur son exposition médiatique. Notamment dans l'émission décriée Touche pas à mon poste, dont il est chroniqueur, mais sur laquelle il refuse de cracher, tant elle a contribué à sa propre popularité. Rencontre avec un homme qui estime que les humoristes sont «sous surveillance».

Un des sketches phare de Jean-Luc Lemoine où il se moque du slip kangourou. S. Andersen

Entretien: Valérie Blom

Des cheveux poivre et sel, un humour caustique, un regard très légèrement bridé et franc. Jean-Luc Lemoine ressemble à ce copain de classe qui glissait des blagues discrètes et à côté de qui il fallait absolument se mettre pour avoir une chance de les entendre. A 47 ans, il a su faire de son ironie son métier. Il sera présent le 16 décembre pour les ultimes dates de son spectacle au théâtre de l'Octogone à Pully.

Qu'est-ce qu'un homme aussi intelligent que vous fait dans une émission plutôt «à buzz» telle que Touche pas à mon poste (TPMP) ?

>J'y suis arrivé d'abord par amitié, Cyril Hanouna (réd: l'animateur) étant un vieux camarade. Je m'y amuse beaucoup, j'ai la chance de participer à cette émission phénomène. Elle a toujours été excessive, les gens l'aiment pour ça. Il y a forcément de bonnes choses à retirer, j'essaie d'y être honnête et moi-même depuis mon arrivée, malgré les moments où c'est parti de travers. Une fois, on m'a convié à un programme davantage cadré en me confiant que j'étais le seul de la bande qu'on osait inviter. J'ai trouvé ceci flatteur et condescendant. TPMP est proche des gens, mine de rien, et c'est intéressant de pouvoir l'être. Cela restera l'émission d'Hanouna, et il y a deux ans, tout le monde voulait y figurer. Tout peut changer très vite.

Avez-vous connu un avant et un après TPMP ?

>Oui, comme un avant et un après On n'est pas couché (réd : l'émission phare de Laurent Ruquier). TPMP a apporté un public plus jeune à mon spectacle. J'aime bien cette idée de mélange de gens de 15 à 70 ans. Concernant les réseaux sociaux, j'ai connu un grand changement. C'est la première émission qui est autant connectée. J'ai ouvert mon compte Twitter lors de mon arrivée et je dénombre désormais environ 1,9 mio d'abonnés! J'ai vécu l'évolution des réseaux, avec leur part plus violente et plus dérangeante.

Vous restez tout de même discret sur les réseaux sociaux...

>Lorsque j'ai commencé sur Twitter, je trouvais génial de raconter tout ce qui me passe par la tête. Les gens utilisaient ce réseau pour rigoler, puis petit à petit pour épier qui allait déraper. J'ai l'impression qu'il y a un effet loupe. C'est une opinion partielle des gens, il faut conserver une certaine distance. Ce sont souvent les plus énervés qui s'expriment. Je fais donc attention, je n'ai plus la même légèreté que lorsque seules 200 personnes me suivaient. Je réfléchis à comment le message peut être perçu et si je me sens l'envie et l'énergie de me justifier, au besoin.

Votre personnage a-t-il été construit ou est-ce en réaction à votre complexe sur votre sourire ?

>Très franchement, mon sourire est dégueulasse. A l'époque de la photo de classe, où je tentais de sourire, ma mère me demandait pourquoi avais-je encore fait ma bouche en cul de poule. Et lorsque j'ai souri pour l'affiche d'un de mes premiers spectacles, on m'a dit d'arrêter de faire la grimace. J'ai donc cessé de sourire. Ce n'est pas un personnage, je suis caustique et pince-sans-rire. A la télévision, j'ai installé ce style doucement. En France, nous avons comme tradition qu'un comique doit rire derrière sa blague. Personnellement j'essaie d'être le plus honnête, en me disant que si le gag est bien fait, les gens vont comprendre.

Peut-on, aujourd'hui encore, rire de tout ?

>Les gens sont à la recherche du choquant, de ce qui va faire le buzz et c'est un peu flippant. La grille d'analyse a changé, on recule vers une morale des années 50 ou 60. La parole est libérée, ce qui est très utile concernant le harcèlement, mais on sent que les humoristes demeurent sous surveillance. On attend leur dérapage... Le mieux est donc de continuer à rire de tout, de ne pas se laisser figer par les censeurs, et tenter non pas d'être bon mais d'être très bon.

Quel est votre regard sur le paysage audiovisuel français et la mode de «l'infotainment» (réd: information et divertissement au sein d'une même émission) ?

>Mélanger les styles n'est pas tout à fait nouveau. Dans On n'est pas couché, je venais parfois donner ma touche d'humour dans une ambiance digne d'un cimetière, après un débat houleux entre les Eric (réd: Eric Zemmour et Eric Naulleau, deux ex-chroniqueurs). C'est un exercice formateur et très stimulant. Cette télévision est un patchwork qui parfois prend, et parfois pas. Il y a toutes sortes de productions intéressantes. J'ai du mal à m'énerver pour la télé car, au fond, c'est une machine. Si une émission ne nous intéresse pas, nous pouvons zapper, ou éteindre.

S'il fallait choisir, plutôt télé ou scène ?

>J'ai besoin de la scène. La télévision est très frustrante, car on ne connait pas la réaction du public. Je réclame son contact, sa sensualité. C'est flippant et dangereux, mais si je n'ai pas les rires je sais que mon gag ne fonctionne pas. Il me faut me frotter à ça, c'est un vrai plaisir d'échanger en direct.

Qu'est-ce qui vous inspire ?

>Le quotidien, mais la bêtise surtout. Elle me fascine. La mienne avant tout. J'ai beaucoup de recul, j'analyse tout ce qui se passe. A la base, je suis davantage un matheux, et je cherche donc constamment une logique aux choses. Et vu qu'il n'y en a pas... je préfère en rire.

Date:07.12.2017
Parution: 880

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