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Ma vie en appartement protégé

Social Entre le domicile et l'hébergement médico-social, il existe des alternatives offrant aux seniors un encadrement sécurisé tout en préservant leur autonomie. Considérés comme le 3e pilier de la politique médico-sociale à côté des EMS et des soins à domicile, les appartements protégés poussent un peu partout dans le canton, avec en toile de fond la perspective du «tsunami gris» et la volonté cantonale de permettre à chacun de rester chez soi le plus longtemps possible dans de bonnes conditions. Un marché où se côtoient coopératives d'habitation, établissements médico-sociaux, communes et promoteurs privés. Sans planification étatique et sans que les besoins réels soient chiffrés. Après le scandale provoqué à Pully par l'expulsion annoncée de seniors en raison de l'extension d'un EMS, Le Régional a voulu dresser un état des lieux de l'offre de tels logements par région et savoir selon quels critères ils sont construits.

Priska Hess

Textes et photo : Priska Hess

C'est un charmant deux-pièces avec vue sur les Dents-du-Midi, situé juste au-dessus d'une garderie, dans l'un des quatre petits immeubles près de l'EMS la Grande Fontaine à Bex. Propriété de la fondation à but non-lucratif la Passerelle Bellerine, ces bâtiments, dont le plus récent s'est construit en 2016 (lire Le Régional 809) abritent 44 appartements protégés. C'est là que se sont installés, en 2012, Alexandre Lüthi et sa compagne Anne, tous deux octogénaires et totalement autonomes. Un choix qu'ils ne regrettent pas, même si l'adaptation n'a pas été facile psychologiquement: «Il m'a fallu un an pour m'habituer. J'avais l'impression d'avoir été mis en quarantaine, dans ce coin trop tranquille par rapport à notre vie d'avant. Je me suis alors mis à écrire, intensément, des romans... Il fallait que je m'oublie», décrit Alexandre, sur notre photo de page 1. «Pour ma part, j'étais un peu amère, car c'est moi qui avais insisté, voulant vieillir dans un cadre sécurisant. Et puis un jour, Alexandre m'a dit: je suis quand même bien ici!», se souvient Anne. Six romans plus tard, celui qui vient de se mettre à l'informatique énumère sans tarir les avantages de son lieu de vie: stores électriques, douche à l'italienne, machines à laver et à sécher gratuites, grande salle communautaire «où l'on peut venir prendre le repas de midi, ou se retrouver par exemple pour jouer aux cartes. On peut aussi profiter des activités organisées par le centre d'accueil temporaire, payantes mais pas chères. Et on aura même bientôt une piste de pétanque!», se réjouit-il. Une fois par semaine au moins, une référente rend visite aux locataires, qui disposent par ailleurs chacun d'un mini kit pour alerter les urgences en cas de problème. Seul bémol: ces appartements sont à l'écart du centre-ville de Bex. Mais depuis début novembre, un minibus adapté assure la liaison, ainsi qu'avec Collombey et Monthey où se trouvent les commerces de chaussures et vêtements.

1'100 frs pour un deux-pièces

Si Alexandre et Anne habitent en couple dans leur appartement protégé, les locataires types sont des personnes âgées vivant seules – environ 75% selon une enquête menée en 2014 par l'Institut universitaire de médecine sociale et préventive. Ce que constate également Philippe Diesbach, président de Cité Derrière. Cette coopérative d'habitation d'utilité publique a construit et gère 400 appartements protégés en Suisse romande, sur quelque 1'600 logements – à prix coûtant, subventionnés et pour étudiants – que compte son parc immobilier. Elle vient d'achever, à Aigle, trois immeubles de 43 appartements, dont 15 protégés. Le terrain de 4'000 m2, près du centre-ville, a été mis à sa disposition par la Paroisse d'Aigle, Yvorne et Corbeyrier de l'Eglise évangélique réformée, avec un droit de superficie pour une durée de 90 ans. «Notre but est de construire bien, durablement, et de pratiquer des loyers abordables. Les deux-pièces, qui constituent la majeure partie des appartements protégés, sont loués 1'100 frs par mois charges comprises, montant correspondant aux limites fixées par les prestations complémentaires», indique Philippe Diesbach. Comme à la Passerelle, ces logements font l'objet d'une convention avec le Service des assurances sociales et de l'hébergement de l'Etat de Vaud (SASH), qui implique le respect d'une série de conditions (voir encadré). L'agencement intérieur se veut sobre et fonctionnel, mais toujours ponctué d'éléments aux couleurs toniques et avec des locaux communs – salle communautaire et buanderie – largement vitrés, afin de favoriser la convivialité. «Quand nous annonçons la construction de logements protégés, beaucoup de personnes manifestent leur intérêt – une quarantaine en l'occurrence ici. Puis, lorsque les choses se concrétisent, une partie y renonce, craignant parfois de faire ce pas. Le choix final s'est fait en donnant la priorité aux Aiglons, sur la base d'un questionnaire.»

Pas de planification

Si le marché des appartements protégés est en pleine expansion, avec en toile de fond le vieillissement de la population vaudoise – les plus de 65 ans, 126'000 aujourd'hui, seront 220'000 en 2040 – il ne s'appuie pas sur une planification cantonale spécifique, contrairement ce qui prévaut pour le déploiement des EMS. Les logements protégés sont, en effet, assimilés à un domicile et non pas à des structures de soins. La stratégie cantonale, mise en œuvre en 2007, consiste donc à promouvoir leur construction notamment par des aides financières: «L'Etat fournit une aide à la pierre sous forme de fonds sans intérêt, à hauteur de 20% de l'investissement, remboursable en vingt ans. S'y ajoutent une aide pour les personnes à faibles revenus, qui permet de rémunérer l'accompagnement social ainsi que d'autres prestations comprises dans le loyer des logements protégés», détaille Fabrice Ghelfi, chef du SASH. Une stratégie qui semble porter ses fruits puisque, selon les données de l'Etat de Vaud (voir détail en encadré), le canton comptait début 2017 plus de 41 sites conventionnés avec le SASH, pour un total de 1'200 appartements protégés. «Courant 2017, nous avons signé des conventions avec quatre nouveaux sites et une dizaine de projets s'annoncent d'ici à 2019», précise Fabrice Ghelfi.

Corollairement, alors que toutes les demandes d'hébergement en EMS sont centralisées au sein des quatre réseaux régionaux de soins, «il n'existe pas de liste d'attente officielle pour les logements protégés. On ne peut donc estimer le nombre de demandes, même si l'on sait que le besoin est bien là», constate Vincent Matthys, directeur du Réseau Santé Haut-Léman. La Fondation Beau-Séjour à Vevey, qui propose une structure de 26 appartements protégés avec convention SASH – la seule actuellement de la Riviera – reçoit en moyenne entre une et quatre demandes par semaine et compte environ 60 personnes sur sa liste d'attente, selon son directeur Henri Boiron.

A ce manque d'informations quantitatives s'ajoute une autre problématique, relève Vincent Matthys: «Pour identifier précisément les besoins, il faudrait également travailler sur la manière dont la population perçoit les logements protégés, car cette notion reste encore assez vague pour beaucoup et les attentes diffèrent. De même, les prestations offertes peuvent varier d'un bailleur à l'autre, entre appartements adaptés au niveau architectural, logements avec prestations sociales (voir encadré), ou résidences seniors (réd: pour retraités aisés). Il est également important que des logements aux loyers modérés, compatibles avec les normes des prestations complémentaires, soient mis sur le marché.»

La région du Haut-Léman parent pauvre?

En attendant, les logements protégés continuent de pousser un peu partout dans le canton, à la faveur d'une prise de conscience accrue, tant au sein des collectivités publiques que chez les promoteurs immobiliers, de leur importance et de leur intérêt, comme l'exprime la municipale montreusienne Jacqueline Pellet: «C'est une problématique qui nous interpelle et chaque fois que se présentent des projets où la commune est impliquée, nous examinons la possibilité de créer soit des logements protégés, soit adaptés». Si la région Haut-Léman, qui touche notamment la Riviera et le Chablais, fait un peu figure de parent pauvre, plusieurs projets existent. Comme celui de la Fondation Beau-Séjour qui construit «un nouveau locatif de 24 appartements protégés en partenariat avec la coopérative de Charmontey, à la rue du Nord à Vevey, dont l'ouverture est prévue pour 2020», annonce son directeur Henri Boiron. Quant au projet sur le site de la Providence, lequel ne sera pas maintenu après l'ouverture de l'hôpital Riviera-Chablais à Rennaz, «il n'a pas avancé depuis deux ans, mais nous sommes toujours intéressés par un partenariat avec la commune de Vevey.» A Blonay, le Conseil communal vient pour sa part d'avaliser un préavis municipal pour l'octroi d'un droit de superficie à la Fondation Equitim, qui prévoit de construire au centre du village 18 logements protégés – et 22 logements à loyers accessibles - un projet devisé au total à 11,8 millions. Un autre projet est à bout touchant au centre de Chernex, dans le cadre d'un plan de quartier prévoyant notamment la construction d'un EMS et d'appartements protégés, sous l'égide de la Fondation Beausite.

Couac à La Tour-de-Peilz

Mais il faut aussi parfois compter avec d'inévitables couacs, comme à la Tour-de-Peilz où les logements protégés prévus dans le cadre du plan de quartier En Vassin, selon une convention conclue entre la commune et le promoteur, n'ont finalement pas vu le jour, faute de trouver, selon la Municipalité, une institution ou fondation intéressée. Le propriétaire s'était cependant engagé à créer des logements adaptés sur tout le site, afin qu'ils soient accessibles aux personnes à mobilité réduite.

Date:14.12.2017
Parution: 881

Adapter le domicile plutôt que construire

«Au lieu de construire, ne serait-il pas plus intelligent d’adapter le domicile pour que les gens restent plus longtemps chez eux?», suggérait le directeur de Pro senectute Vaud Tristan Gratier, interrogé par 24heures en juin 2016 suite aux premières Assises des logements protégés et de l’habitat. Une thématique sur laquelle l’Etat de Vaud se penche attentivement depuis, comme l’explique Fabrice Ghelfi, chef du Service des assurances sociales et de l’hébergement: «On sait que certaines personnes se trouvent dans des situations relativement sensibles, car l’architecture de leur logement ne leur permet plus de recevoir l’aide à domicile nécessaire - par exemple parce qu’il y a une baignoire dans leur salle de bains, alors qu’il faudrait une douche à l’italienne. Or, théoriquement, les prestations complémentaires permettent aujourd’hui de reconnaître des loyers supérieurs aux normes de 300 frs par mois lorsque des travaux d’adaptation d’un logement sont nécessaires pour permettre, par exemple, à une personne qui se retrouve en chaise roulante de continuer à y vivre. Mais dans les faits, peu de personnes recourent à cette possibilité. Car pour le locataire, cela implique des démarches difficiles auprès du propriétaire, par le biais de la gérance. Et si le propriétaire décide de réaliser les travaux, il n’a pas l’assurance de pouvoir récupérer son investissement même avec un loyer mensuel imputé de 300 francs, par exemple si le locataire doit entrer en EMS dans les mois qui suivent».

Au niveau cantonal, explique Fabrice Ghelfi, la réflexion en est encore à ses débuts et porte donc plutôt sur la manière d’inciter les grands propriétaires immobiliers à intégrer cette prestation dans certains logements de leur parc locatif. «Mais cela pose aussi toute la question de la réversibilité… A moins que l’on choisisse, du moment que les adaptations ont été réalisées, de réserver une proportion des logements à des personnes à mobilité réduite». A noter qu’un propriétaire de villa ou d’appartement, qui souhaite ou doit adapter son logement, ne peut pas obtenir une aide financière de l’Etat.

Stefanie Monod: «Tout l’enjeu est de créer un dispositif qui soit le plus souple possible»

Selon Statistique Vaud, les plus de 65 ans pourraient être 220'000 en 2040, contre 126'000 aujourd’hui, imposant une évolution du système de prise en charge médico-sociale. S’il s’agira de permettre encore davantage aux seniors de rester vivre à domicile, le principal challenge sera l’organisation des soins face à la polymorbidité, qui touche un nombre croissant de patients et augmente avec l’âge. Entretien avec Stéfanie Monod, cheffe du Service de la santé publique de l’Etat de Vaud.

 

Quels sont les principaux enjeux médicaux et sociaux face au « tsunami gris » qui s’annonce ?

Il s’agira globalement d’équilibrer le système médico-social afin de pouvoir prendre en charge la population, en tenant compte du fait qu’il y aura davantage de personnes âgées et donc davantage de personnes souffrant de maladies chroniques. Par maladies chroniques, on entend aussi bien les maladies cardio-vasculaires que le diabète ou les maladies neuro-dégénératives, car toutes se développent et perdurent à vie. Le principal challenge concernera la polymorbidité, c’est-à-dire lorsque des personnes souffrent de plusieurs maladies chroniques en parallèle. Car si l’on est assez au clair sur la manière de gérer telle ou telle maladie chronique sur le long terme, la coexistence de plusieurs de ces pathologies chez un même patient complexifie beaucoup l’organisation des soins. Actuellement, plus de 30% des personnes de 65 ans et plus souffrent d’au moins deux maladies chroniques.

 

Comment la politique de maintien à domicile est-elle amenée à évoluer pour y faire face ?

C’est une problématique «au long cours». L’aide et les soins à domicile devront faire preuve de beaucoup de souplesse pour pouvoir adapter les soins à chaque individu et en fonction de la complexification de ses besoins au fil des ans. Les prestations ne pourront pas être standardisées sur la base de la pathologie, mais nous devrons chaque fois les prévoir en fonction des spécificités de chaque situation.

 

Concrètement, quels types de mesures seront mises en place ?

Le canton mise déjà sur une importante structure d’aide et de soins à domicile, mais aussi sur les structures intermédiaires – unités d’accueil de jour ou hébergement de court-séjour en établissement médico-social. Ce dispositif est déjà bien développé. Par ailleurs, le Département de la santé et de l’action sociale mettra sur pied un dispositif d’amélioration du processus de réponse à l’urgence, dont le but notamment de diminuer les hospitalisations potentiellement évitables. Par exemple si une personnes âgée souffre d’une infection urinaire, d’une grippe ou a été victime d’une chute sans fracture. Nous pourrions éviter une hospitalisation par un renforcement momentané important de l’aide et des soins à domicile, soutenu par un suivi médical. L’idée est donc de mettre en place un système où le prestataire va se déplacer vers le patient plutôt que de déplacer, par commodité, les patients vers les prestataires. Nous éviterons ainsi un certain nombre de séjours hospitaliers qui peuvent, par ailleurs, rendre encore plus vulnérables des personnes déjà fragiles, car une hospitalisation leur fait perdre leurs repères. On sait qu’une personne restant dans son cadre de vie garde davantage ses capacités fonctionnelles et aura généralement un meilleur pronostic.

Un autre exemple : les situations à caractère social. Au sein d’un couple, lorsque l’aidant doit être hospitalisé, la personne qui reste seule à domicile ne pourra pas forcément se débrouiller. Là également, le renforcement et l’intensification du suivi à domicile pourrait éviter une double prise en charge hospitalière. Le principe sera similaire pour des personnes en fin de vie. Tout l’enjeu est de créer un dispositif qui soit le plus souple possible, adaptable en fonction des préférences et des besoins des gens.

 

Le déménagement dans un appartement protégé, et plus encore l’entrée en EMS, est souvent difficile psychologiquement pour les seniors. Comment faciliter ces transitions ?

A n’importe quel âge, un déménagement représente un stress important. Lorsque s’y ajoute une certaine vulnérabilité due à l’âge, ces transitions peuvent devenir très difficiles à gérer. On le dit assez peu, mais on se trouve souvent dans un contexte où les seniors sont rarement acteurs de leur décision de déménagement. Tel est donc aussi l’un des enjeux face à l’augmentation des maladies chroniques et l’avancée en âge de la population : faire en sorte que les gens se sentent beaucoup plus acteurs de leurs besoins futurs en matière de santé et qu’ils les planifient davantage. La seule chose qui puisse faciliter ces transitions est qu’elles soient vécues comme un vrai choix personnel – on supporte beaucoup mieux ce que l’on décide que ce qui nous est imposé par d’autres ou par des événements extérieurs. Après, il faut que les soignants qui suivent déjà ces personnes à domicile les soutiennent dans ces phases de transition délicates, tout comme les proches aidants. En même temps et comme pour toutes les épreuves de la vie, nous ne pouvons pas supprimer ce type d’émotions mais les accompagner au mieux avec humanité. Quitter l’appartement dans lequel on a vécu pendant des années suscitera toujours un grand stress.

Logements protégés ou adaptés, comme à Pully, quelles différences?

«Le terme de logement protégé n'est justement pas... protégé. Si bien que n'importe quel promoteur privé pourrait utiliser cette notion pour appâter de possibles locataires, sans que les prescriptions du Canton et la norme SIA 500 (construction sans obstacles) soient respectées», rappelle Fabrice Ghelfi, chef du Service des assurances sociales et de l'hébergement de l'Etat de Vaud. Cependant, lorsqu'une convention est signée avec ce dernier, cela implique le respect d'une série de conditions, notamment une architecture adaptée aux personnes à mobilité réduite, également au niveau des accès extérieurs et jusque dans les agencements de cuisine ou de salle de bain, une localisation si possible proche des commerces et autres services, un dispositif d'encadrement sécurisé avec présence d'un(e) référent(e) de maison et système d'appel d'urgence, ainsi que la mise à disposition d'espaces communautaires permettant les échanges et la mise en place d'activités sociales et culturelles.

Quant au terme de logement adapté, il désigne des structures architecturalement adaptées à des locataires en situation de handicap ou fragilisés par l'âge mais, à la différence des logements protégés, sans qu'aucune prestation annexe ne soit proposée. C'est le cas des appartements de Pully qui ont défrayé la chronique, à la suite de la décision de la commune, propriétaire, de résilier les baux des locataires pour permettre une extension de l'EMS voisin. Avant de revenir sur sa décision face au tollé suscité, pour proposer des alternatives de départ «en douceur». La Municipalité évalue des solutions visant à remplacer/compléter l'offre d'appartements adaptés ou protégés au centre de Pully au travers des plans de quartiers Clergère Sud, Nord et Gare.