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Le Préfet de Lausanne assassiné: 100 ans plus tard, ses arrière-petites-filles se souviennent

histoire En ce matin du 7 février 1918, le Préfet de Lausanne Jules Séchaud vient, comme chaque jour, lire la Tribune à son bureau avant l'arrivée du personnel. Il ne relèvera plus jamais la tête. Une balle tirée à bout portant dans sa nuque a pris sa vie. Pas de douleur, pas même de sang. C'est presque en silence que ce notable pulliéran, qui fut aussi président du Conseil communal, viticulteur au Port de Pully, commandant d'arrondissement militaire et juge de paix, est tristement entré dans l'histoire. Assassiné par son comptable qui puisait dans la caisse et que Jules Séchaud venait de démasquer. Pile 100 ans plus tard, Le Régional revient sur ce fait divers qui a marqué l'époque et dont le dénouement repose sur un inspecteur vedette de la Sureté vaudoise. Un policier surnommé «Traclette», à qui la légende prête 30'000 litres de vin consomés, autant de rouge que de blanc...

N. Brissot

Nina Brissot

De mémoire d'homme, c'est du jamais vu à Lausanne. Jules Séchaud, propriétaire viticulteur au Port de Pully, propriétaire terrien, président du Conseil communal à plusieurs reprises chez les Radicaux à Pully, ancien commandant d'arrondissement militaire, ancien juge de paix et préfet de Lausanne depuis huit ans, cet homme a été assassiné! Qui plus est, dans le cadre de ses fonctions, à son bureau à la préfecture. Aucune trace de lutte. Pas de vol. Pas de contentieux connu entre le préfet et quelques groupes ou individus. Le motif de l'assassin, qui n'est autre que son secrétaire et comptable, est de tenter de protéger son poste. Le fonctionnaire puise allégrement dans les caisses et son patron s'en est rendu compte. Le voleur n'en est d'ailleurs pas à son premier coup, comme le montrera l'enquête... (voir encadré)

Seule avec sept enfants

Lors de son décès, Jules Séchaud a 67 ans. Il est père de huit enfants dont sept survivants, tous adultes au moment des faits. Son épouse depuis 1878, Wilma née Reymondin, doit faire face à une situation pour le moins imprévue tout en veillant à la marche des affaires. La maison est grande, plusieurs des enfants y vivent encore, les ouvriers viticoles et tâcherons y mangent tous les jours, il faut également suivre les affaires immobilières, les locations de terre, les récoltes. Madame Séchaud entre dans une période difficile. Ses arrière -petites-filles, aujourd'hui au nombre de trois, Ariane, Huguette et Florence, se souviennent qu'à la suite de ce drame, beaucoup de choses ont changé selon ce que leur rapportaient leurs grands-parents. Plusieurs parcelles du domaine ont dû être vendues, plusieurs maisons aussi. Les trois femmes se souviennent que leur grand-père, l'un des fils du préfet, répétait souvent que le remboursement à l'Etat des dettes causées par l'assassin les avait mis dans de grandes difficultés. Cependant, aucune trace écrite ne vient corroborer cette vers ion d'un remboursement par la famille Séchaud. Même 100 ans plus tard, des décisions perçues comme injustes peuvent laisser des traces profondes au cœur des familles. Ces arrière- petites-filles, dont une habite encore la maison familiale à Pully, estiment que ce centenaire vaut bien un hommage au couple Séchaud.

Funérailles gigantesques

L'église du Prieuré, où se déroulaient les obsèques, n'a pas suffi à recevoir toutes les délégations. Et c'est sans compter la foule des familles, parents, alliés, amis, membres de différentes sociétés dont faisait partie le préfet. La feuille d'Avis de Lausanne du 11 février 1918 publie deux pages entières sur l'accompagnement du préfet à l'église puis au cimetière. Le cercueil disparait sous une montagne de couronnes et de palmes. La foule se masse par milliers autour de l'église mais aussi sur les murs et talus qui bordent le parcours, les prés, les jardins, les vignes sont envahis, tandis que les pompiers et la police ont de la peine à contenir la foule pourtant silencieuse, respectueuse, triste et choquée. Le cortège est accompagné de délégations officielles en haut de forme et queue de pie. Autorités cantonales et communales, le Conseil d'Etat, les préfets du canton, le Conseil de direction du Crédit Foncier dont Jules Séchaud était membre du Conseil de surveillance, des musiques, le chœur d'hommes de Pully, dont il fut l'un des fondateurs, l'armée: tous sont venus pour un adieu à ce préfet très aimé. Et les hommages ont continué jusqu'à la mise en terre, avant que tout le monde ne se disperse dans le silence, relate le journal d'époque.

Les démons du comptable

Au moment où il passe à l'acte, Henri Lux, l'assassin, a une quarantaine d'années. Il travaille à la préfecture depuis 1905, engagé par le préfet Pingoud. L'année suivante, il vole la petite caisse. En 1909, il est surpris par le fils du préfet Favre, adjoint de son père, à détourner des centaines de francs d'époque sur des patentes. Mais un arrangement à la vaudoise fait qu'il n'est pas dénoncé. Par contre, il est sous l'œil du fils Favre et il se garde de recommencer, ou du moins de se faire prendre. Il restera encore «honnête» sous la législature du préfet Borgeaud à qui succédera Jules Séchaud. Mais le fils Favre est muté et, la surveillance se relâchant, les démons de Lux reviennent. Il puise tant et plus. Si bien que le préfet Séchaud s'en aperçoit et le convoque pour le 7 février dans son bureau. Là où se déroulera le drame. Les montants dérobés n'ont pas pu être tous retrouvés, mais selon les aveux du meurtrier, il y a au moins 65'000 frs. Autant dire une fortune pour l'époque.

Un flic aux 30'000 litres...

En ce temps-là, la police compte dans ses rangs un sous-chef vedette à la Sûreté: Marius Augsburger dont les signes particuliers sont: célibataire, sans enfants, 30 ans de Sûreté, 30'000 litres de vin, autant de rouge que de blanc, à croire les historiens Georges et Roger Molles, auteurs du livre «Les mystères de Lausanne.» Il est surnommé Traclette! C'est lui qui, dans une enquête rondement menée va confondre Lux et obtenir ses aveux. Traclette considère que c'est le crime le plus douloureux et le plus hideux qu'il ait connu. Aussi, est-ce presque naturellement qu'au moment de l'envoyer en cellule, le policier lui remet une corde en lui disant «Si vous êtes encore un homme, si vous ne voulez pas faire honte à votre famille, vous savez ce qui vous reste à faire»... Une méthode bien à lui de régler les affaires. Pourtant, Lux posera la corde sur sa couchette et s'endormira en ronflant. A son procès, il écopera de la perpétuité, ce qui s'est traduit par 20 ans d'ombre, mais le juge fera confisquer la corde...

Date:08.02.2018
Parution: 887

Un siècle plus tard, ses arrière-petites-filles lui rendent hommage

Jules Séchaud était préfet et sans doute très proche des gens si l'on se fie à l'émotion créée par son départ. Il aurait aussi pu être commerçant, banquier, scientifique, ou simple homme au foyer. Ce qui l'a perdu, c'est d'avoir surpris des malversations. Rien n'a changé et un siècle plus tard, malgré les progrès des moyens à disposition pour les enquêtes criminelles, chacun est exposé. Mais, en souvenir de cet homme bon et adulé des foules, ses arrière-petites-filles ont souhaité que sa mémoire soit évoquée. Le temps de parler de son histoire. C'était le Préfet Jules Séchaud, mort pour sa patrie. Sur notre photo, Huguette, à gauche, et Ariane posent sur la fontaine du port, près de la maison du préfet Séchaud. Florence, leur cousine, n'a pas souhaité apparaitre sur l'image.