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La «garota» de Corsier va à Rio

Carnaval Faux cils, plumes, paillettes et samba: Aline Raboud est la seule Suissesse à défiler parmi les danseuses professionnelles lors du plus célébré des carnavals. Portrait d'une sportive d'élite féministe habitée par un Brésil qui vit des heures compliquées. Et qui rappelle qu'historiquement, cette mythique fête est un mouvement revendicateur.

Dans sa valise, l'exubérance du carnaval de Rio. «Pendant la parade, on se sent comme une rockstar!» A. Juillard

Amit Juillard

Accoudée sur la frontière entre Vevey et Corsier, une maison couleur crème. Sur le faux parquet du séjour, deux valises. «Ce rendez-vous m'a fait penser qu'il serait temps de préparer mes bagages. Le carnaval de Rio débute le 9 février!» Faux cils, vrai rouge à lèvres, elle croise ses jambes sur le fauteuil. Côté fenêtre. Teint lilial sur fond d'orchidées de salon. Aline Raboud a la prestance et le port de tête de la danseuse de samba professionnelle. Elle échange volontiers le calme velouté de son intérieur pour le vacarme des percussions. Surtout s'il s'agit de défiler dans le bouillonnant Sambodrome de Rio de Janeiro. Seule Suissesse sélectionnée en tant que «passista», cette Montheysanne d'origine, désormais établie à Corsier après avoir vécu dix ans à Corseaux, peine à cacher son enthousiasme. Elle se sent pousser des plumes. Et pour cause. «La samba est une danse de joie. Il faut apprendre à la communiquer, à sourire constamment.»

Préparation olympique

L'ergothérapeute de 28 ans n'en est pas à son premier tour de stade. Elle qui consacre un jour et demi par semaine à l'enseignement de son art a été figurante sur un char à Rio en 2014. «Pendant la parade, c'est incroyable. Il y a une telle foule! Une cohésion naît des chants que tout le monde apprend, y compris le public. Et le rythme des percussions, ça prend aux tripes. On se sent comme une rockstar.» Son sourire trahit sa fierté. Non sans fondement. Elle n'a rien à envier aux Olympiens: «Le défi est tant technique que physique. La samba, ça se court. Mais en talons. Depuis le mois novembre, je fais du Pilates deux fois par semaine. Sans oublier qu'il faut aussi s'entraîner tous les jours à la danse: le carnaval, c'est beaucoup d'improvisation. C'est extrêmement sportif, avec l'adrénaline et l'endorphine qui vont avec.»

De la révolte à la résignation

Des sensations fortes qui ont un prix: 1'400 frs pour deux défilés d'une heure. «L'équivalent de deux à trois salaires minimum au Brésil. Les muses, celles qui sont si souvent photographiées, paient jusqu'à 15'000 frs. Et une bonne place dans les tribunes peut coûter jusqu'à 2'000 reais (réd: environ 580 frs). Aujourd'hui, à Rio – c'est différent dans le Nordeste – c'est un business.» Exit les classes populaires, repoussées dans les rues. «Historiquement, le carnaval est un mouvement revendicateur. C'est pour cette raison que ça fait du bruit! S'il l'est moins aujourd'hui, une révolte très forte gronde dans le milieu du carnaval contre le gouvernement actuel qui coupe dans la culture. Et si Lula va en prison, ça va exploser au Brésil.» Son soupir en dit long. «Nous ne suivons plus la politique au Brésil. C'est un peu épuisant. Et dégoûtant.»

La reconnaissance de ses pairs

La quadrature du cercle brésilien, Aline Raboud la connait bien. A dix-huit ans, douze ans après sa première visite, elle part rejoindre sa tante à Natal, cité du nord du pays. Helvète et épouse d'un Brésilien, celle-ci travaille dans les quartiers défavorisés. Cinq mois durant, la danseuse prend le pas de son aînée: elle apporte son aide dans une crèche ou encore dans une maison pour personnes âgées. «Une expérience très forte qui m'a permis de voir une autre réalité que la mienne. J'ai appris la langue, la culture et la richesse du pays.»

Quelques années plus tard, de retour sur la Riviera, elle prend elle aussi pour époux un Brésilien, professeur de capoeira, art martial qu'elle a pratiqué durant l'enfance. Son amour pour le plus grand Etat d'Amérique du Sud devient total. «Lui vient de Salvador de Bahia, ma famille est à Natal et mes pas de danse à Rio. Je ne sais jamais où aller quand je vais au Brésil. J'aime beaucoup voyager, mais c'est foutu pour les autres pays.» Cerise sur le «pastel», la reconnaissance de ses pairs. Depuis le 3 septembre, elle est la «première princesse» de la Cour européenne du carnaval, organe réunissant des amateurs de samba à travers le Vieux Continent. «Dans ce cadre, je rencontre beaucoup de gens du milieu, tous originaires de là-bas. Souvent, on me dit «mais... t'es brésilienne, en fait!» Je ne suis pas juste la «gringa» qui fait de la samba.»

Féminisme et progrès

Au jeu des sept différences entre le pays où elle vit et celui dans lequel son cœur a grandi, Aline Raboud en choisit deux. «Montrer mon corps ne me dérange pas. En Suisse et en Europe, la sensualité est sexualisée. Au Brésil, il est possible de dissocier les deux. Le dénudement est une prise de pouvoir sur son propre corps.» Elle a le féminisme et le progressisme dans la peau, mais elle aime les traditions. Quand elles évoluent. «La musique populaire brésilienne se réinvente, est reprise par les artistes contemporains. J'aime la samba moderne, mais les vieilles musiques, quoiqu'un peu acides à l'oreille, me plaisent aussi. Là-bas, la fête est une affaire transgénérationnelle. La Suisse a le yodel...» Son commentaire s'arrêtera où son métissage culturel commence.

Date:08.02.2018
Parution: 887

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