Télécharger
l’édition n°888
au format PDF
Région Lausanne Région Lavaux Région Riviera Région Chablais Région Oron
Dernière minute
La semaine prochaine
Bonus du net

La colère des voisins se transforme en joie du partage

La Tour-de-Peilz Il y a un an et demi, l'emménagement d'une cinquantaine de requérants d'asile dans un immeuble privé loué par l'EVAM à la route de Blonay avait suscité une levée de boucliers du voisinage. Mais les tensions des débuts se sont apaisées au profit d'un état d'esprit constructif. Un groupe de bénévoles s'est notamment constitué pour organiser des activités avec les migrants. Reportage et témoignages.

Chaque mercredi, une douzaine de migrants se retrouvent pour un cours de français-théâtre organisé par Ariane Chabloz, habitante du quartier et comédienne.

Textes et photo: Priska Hess

Il est 19h30 ce 31 janvier. Au rez-de-chaussée du numéro 96 de la route de Blonay, des machines à laver ronronnent derrière les portes vitrées de la chambre à lessive, tandis que les senteurs de cuisine se mêlent à l'air frisquet de janvier. Sous l'escalier extérieur menant aux étages, la porte du local commun, ouverte, laisse s'échapper des bribes de conversations. Heidar, Arifa, Omar, Shewit et Yorsalem y sont bientôt rejoints par d'autres migrants originaires d'Afghanistan, d'Erythrée, d'Irak, ou encore du Soudan. Chaque mercredi, ils sont une douzaine à se retrouver là pour un cours de français-théâtre organisé par Ariane Chabloz, habitante du quartier et comédienne, secondée par Sophie Gesry, qui vit elle aussi dans les hauts de la Tour-de-Peilz. Le principe: jouer tour à tour de courts dialogues adaptés de pièces de théâtre, lus et appris par cœur, sur un thème en lien avec la vie quotidienne. «Ces personnes ont peu d'occasions de pratiquer le français ou parlent sans réussir à se faire comprendre et se découragent... Ce cours leur permet d'exercer l'oralité, puis de discuter ensemble autour du sujet abordé. On apprend ainsi à se connaître, à partager sa vision du monde», s'enthousiasme la comédienne.

Mohammad à ski

Ariane Chabloz coordonne un groupe d'une dizaine de bénévoles – des habitants du quartier pour la plupart – qui s'est constitué à la suite de la location par l'EVAM (Etablissement vaudois d'accueil des migrants) de ce bâtiment où vivent actuellement 51 migrants, dont deux familles avec enfants. Tous sont requérants d'asile en procédure ou admis provisoirement en Suisse. Pour rappel, cette cohabitation imposée sans prévenir avait généré de vives réactions parmi les riverains, qui pointaient des problèmes de voisinage (voir Le Régional 819). «Aujourd'hui, la vapeur est retombée. Les choses se passent bien, même si parfois il y a un grain de sable, comme dans n'importe quel autre immeuble ou quartier», constate Michael Rohrer, responsable du groupe de coordination et de contact pour les habitants de la route de Blonay et du chemin de l'Auverney, devenu lui-même «parrain de cœur» de l'un de ces jeunes migrants (voir encadré). Ariane Chabloz est convaincue que «tout problème se résout facilement dès qu'il y a un lien entre les personnes». Et des liens, le groupe de bénévoles en a tissés au fil des mois, en organisant des activités telles qu'atelier de couture, cours de français et de mathématiques, jardinage, excursion au zoo de Servion et une mémorable fête de Noël. Elle évoque aussi la joie de Mohammad, 5 ans, qui a pu apprendre à skier cet hiver aux Pléiades: «Nous avons mobilisé quelques parents parmi nos connaissances pour trouver les vêtements, l'EVAM a accepté de payer une partie du cours et les skis ont été prêtés par le magasin. Lui qui a dû traverser les montagnes avec sa famille pour venir en Suisse a pu ainsi les voir d'une manière toute différente!»

« Peur de nous »

Il est presque 20h. Les derniers participants viennent d'arriver. Léa, bénévole elle aussi, est là pour s'occuper des jeunes enfants de Heidar et Arifa. Le cours commence, après quelques échauffements dans une bonne humeur communicative. «Ce soir, on va faire de l'improvisation», annonce Ariane Chabloz. Si l'exercice est loin d'être aisé, chacun finit par se lancer, mettant à profit ses connaissances de français et son imagination. Avec en récompense de joyeux applaudissements et, sans doute, un peu plus de confiance en soi. «Avant je ne parlais pas bien français, maintenant j'ai appris beaucoup de choses. J'étais aussi très timide et faire du théâtre m'a aidée», confie Shewit. La jeune femme, qui vit chez Ariane Chabloz dans le cadre du programme de l'EVAM «Héberger un migrant», rêve de «trouver un travail dans le social pour aider les gens à mon tour». Arifa, elle, rayonne: «En plus d'apprendre mieux le français, ce cours me permet de sortir un peu et de voir du monde, car le reste du temps je suis à la maison avec les enfants». Pour son époux aussi, ces moments de rencontre comptent beaucoup: «Il est si difficile de nouer des contacts avec les gens de la région! J'ai parfois le sentiment qu'ils ont peur de nous», se désole-t-il. «Le problème est surtout que les espaces de rencontres manquent cruellement dans le quartier», ajoute Ariane Chabloz, tout en soulignant: «Ce que nous faisons n'est en aucun cas de la charité. Ce sont à chaque fois de belles rencontres humaines, avec le sentiment d'un grand enrichissement réciproque.»

Date:15.02.2018
Parution: 888

Discrets parrains

Parallèlement aux activités du groupe de bénévoles, il y a aussi ces liens d’amitié qui se sont créés entre certains migrants et des familles du quartier. A l’instar de Michael Rohrer, et de son compagnon, devenus en quelque sorte des «parrains de cœur», des «grands frères» de l’un d’eux. «Il veut réussir à s’intégrer ici et est très motivé. Déjà rien que pour cela nous avons à cœur de l’aider! Il a suivi les cours de français et de mathématiques proposés l’EVAM, il a fait des stages et a frappé à toutes les portes pendant deux mois pour trouver du travail». Le jeune homme a finalement été engagé comme aide de cuisine dans un restaurant de la région. Beaucoup d’autres espèrent, comme lui, gagner leur autonomie et commencer à se construire une nouvelle vie ici. «Mais sans un niveau de langue suffisant, il est difficile, voire impossible de trouver un travail. Et généralement pour qu’une porte s’ouvre, il faut aussi connaître des personnes au sein même des entreprises», commente Ariane Chabloz.

Dans ce dossier

Documents

En images

Vidéo
Documents audio