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Tsunami sur le Léman en l'an 563: La montagne coupable débusquée

Cinéma Tout est parti de la Suche. Le promontoire rocheux à droite de notre photo de page 1. «Une masse de plusieurs dizaines de millions de mètres cubes de roches a dévalé le vallon des Evouettes et s'est abattue sur la plaine.» C'est ainsi que le géologue Philippe Schoeneich décrit la célèbre catastrophe du Tauredunum, du nom donné à cette montagne au 6e siècle. Resté un mystère pendant 1400 ans, cet événement est le fil rouge du film «563, un tsunami sur le Léman», diffusé cet automne sur la SSR et Arte. Réalisé par le cinéaste Laurent Graenicher et le journaliste scientifique Pierre-Yves Frei, ce documentaire monté à la façon d'une intrigue policière, scientifique et historique, explique les causes de ce tsunami aux allures surnaturelles. Plongée dans les remous d'un lac pas si tranquille, qui a connu six tsunamis en 3'750 ans. Et qui en connaitra encore, assurent les scientifiques.

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Magaly Mavilia

Imaginez une gigantesque vague partant du Bouveret à des centaines de kilomètres heure pour, en quelques minutes, hérisser sa crête à 8 mètres au-dessus de Vevey. Propulsée par l'énergie des obstacles rencontrés sous le lac, elle rugit jusqu'à 16 mètres de haut en rasant la région de Grandvaux puis se calme un peu. Arrivée à Lausanne un quart d'heure après son départ, elle ne fait plus «que» 8 mètres. Emportant tout sur son passage, elle entre 55 minutes plus tard en rade de Genève à 70km/h. Sa puissance est telle qu'elle passe par-dessus les murs de la Vieille-Ville et rompt le pont sur le Rhône.

La preuve était au fond du lac

Bien que des chroniques du 6e s. relatent en détail cette catastrophe (voir encadré ci-contre), les chercheurs commençaient à douter, faute de vestiges. Pas une trace en effet de l'effondrement d'une montagne dans la plaine du Rhône. C'est par hasard que Stéphanie Girardclos, chercheur à l'Université de Genève et spécialiste des sédiments lacustres et son étudiante en doctorat, Katrina Kremer, ont découvert l'explication de ce mystère dans les profondeurs du Léman (voir interview ci-dessous). La présence de centaines de millions de m3 de sédiments sous-lacustres attestait d'un gigantesque éboulement. C'est le scénario que décrit le géologue Philippe Schoeneich dans un ouvrage paru en 2004. «En fait, le rivage du Léman devait être à l'époque environ un kilomètre en arrière de son emplacement actuel. Une partie de la masse éboulée et des sédiments de la plaine ont donc été vraisemblablement poussés dans le lac, provoquant un véritable tsunami.»

Des tonnes de roches volatilisées

Si les faits étaient connus, pourquoi a-t-il fallu 1400 ans pour percer cette énigme? C'est un des volets du documentaire «563, un tsunami sur le Léman», programmé cet automne sur la SSR et Arte. Tourné par le cinéaste Laurent Graenicher et le journaliste scientifique Pierre-Yves Frei, c'est une prouesse de réalisation pour raconter et vulgariser des heures d'entretiens passées avec des historiens et les scientifiques. Pendant des siècles, l'emplacement du Tauredunum est resté introuvable. Les scientifiques ont évoqué le Grammont et les Dents du Midi, mais toujours aucune preuve. Un vrai casse-tête. Comment des dizaines de millions de m3 de roches ont-ils pu se volatiliser? «A l'époque de la catastrophe, la plaine du Rhône était si marécageuse qu'il est probable que cette masse phénoménale ait été engloutie comme dans des sables mouvants», explique Stéphanie Girardclos.

Peut-être à Noville

Des monticules repérés à Noville pourraient cacher une partie de la charade. C'est l'hypothèse la plus probable et elle est défendue par Philippe Schoeneich dans le film. «Les terroirs de Noville et de Rennaz sont nés du contrecoup d'une des plus grandes catastrophes naturelles qu'ait connues le Chablais, explique le géologue. Les villages de Noville, Crebelley, Chessel, Rennaz et Chambon sont en effet situés sur des collines émergeant de quelques mètres au-dessus du niveau de la plaine. Formées de sédiments déformés, ces collines résultent de l'impact d'un gigantesque éboulement qui serait parti de la zone appelée la Dérotchia, au nord-est du Grammont, ou de la Suche.» Quelques années plus tard, Philippe Schoeneich écartera l'hypothèse du Grammont, en faveur de la Suche, s'appuyant sur les travaux de master de Julien Keiser (UNIGE) et de Suzanne Chalindar (EPFL). Constituée de plusieurs dizaines de millions de mètres cubes de roches, cette masse a dévalé dans le vallon des Evouettes avant de s'abattre sur la plaine du Rhône. Mais pour l'instant, toujours pas de preuves et des forages seraient beaucoup trop coûteux.

Un grand lac tranquille

Un tsunami dans le Léman! Aux yeux de la plupart des riverains et des touristes, cela paraît impossible. C'est pourquoi la découverte des preuves de cet événement dévastateur a suscité une incroyable vague d'émotion dans le monde et la presse, dont le New York Times. L'image d'un lac paisible était soudain ébranlée. Le film questionne et documente largement l'évolution de cette identité et du rapport des lacustres à leur environnement du Bronze moyen, époque du premier tsunami répertorié, à nos jours. En 563, qui étaient les victimes et comment vivaient-elles? Un dessin animé, réalisé par une illustratrice et une archéologue, tentera une remontée dans le temps. Sous le pouvoir des Francs, les influences du passé sont encore présentes. Sur ces terres, un formidable mélange de peuples a laissé ses stigmates. Les Celtes, les Helvètes conquis par l'empire romain lui-même étouffé par les Huns avec Attila à leur tête.

«Depuis qu'il a été stabilisé au XIXe, on considère le Léman comme un lac apprivoisé, s'étonne Laurent Graenicher. Le développement du tourisme et de riches industries par les Anglais a déclenché sa renommée. Il est devenu un lieu que le monde entier connaît plus ou moins par la qualité de vie qu'il offre, c'est-à-dire le calme. Mais le regard de la science nous apprend que tout est impermanent. Le but, derrière ce film, c'est de changer de point de vue sur ce lac.»

Regarder quelques films de Laurent Graehicher


Interview Stéphanie Girardclos: 

« Un tel événement se reproduira, c’est certain »

Maître d’enseignement et de recherche à l’université de Genève, Stéphanie Girardclos est spécialiste des sédiments lacustres. Une science qui permet de remonter le temps et d’expliquer certains événements comme le tsunami extrêmement dévastateur qui a englouti les rives entre Villeneuve et Genève lors de son passage en 563.

 

Comment avez-vous découvert les preuves de ce tsunami ?

> Une de mes élèves, Katrina Kremer, menait son doctorat sur les très grosses crues du Rhône. C'est par hasard que nous avons découvert cinq énormes masses de sédiments sous-lacustres sur une surface de plusieurs dizaines de km2. Deux d'entre elles mesuraient des centaines de millions de m3. Ces volumes ne pouvaient être expliqués que par des événements catastrophiques. En poursuivant nos recherches, nous avons pu identifier le dernier dépôt causé par le tsunami de l'an 563.

Il y aurait donc eu plusieurs tsunamis dans le Léman?

>Notre inventaire documente six tsunamis sur ces derniers 3'750 ans, soit environ 1,6 tsunami par millénaire. Le premier a eu lieu vers 1733 avant J.-C. Les suivants se sont succédé jusqu'en 1584.

Vous avez aussi pu dater deux autres catastrophes à Aigle et à Lausanne.

>Oui. Ces six tsunamis pourraient être liés à des tremblements de terre. Mais cette interprétation n'est établie avec certitude que pour celui d'Aigle en 1584, et probable pour le tsunami préhistorique vers 1733 av. J.-C.

Revenons en 563, que s'est-il passé ?

>Il s'agit d'une catastrophe en chaine. Cela a commencé par l'écroulement rocheux du Tauredunum, la montagne au-dessus d'Evionnaz, appelée aujourd'hui la Suche. Arrivée au sol, cette énorme masse a provoqué la déstabilisation de 250 millions de m3 de sédiments dans le delta du Rhône, entraînant le mouvement d'un volume d'eau équivalent. Soit 238 Empire State Bulding qui déferlent sur Noville avant de se jeter dans le lac. C'est ce qui a initié la vague de tsunami. Une fois ce courant calmé, le sédiment en suspension est retombé au fond du lac et a créé cette couche que l'on a pu échantillonner, dater et cartographier pour reconstruire l'histoire.

Quel a été le scénario du tsunami entre Villeneuve et Lausanne?

>Il est parti depuis le delta du Rhône à plusieurs centaines de km/h pour arriver en quelques minutes à Montreux. Puis il a commencé à freiner en approchant la côte, ce qui lui a fait gagner en hauteur pour atteindre 13 mètres de haut à Lausanne 15 minutes plus tard. Ces paramètres changent rapidement le long du trajet en fonction du relief sous-lacustre qui détermine la hauteur et la vitesse de la vague selon les obstacles rencontrés.

Comment avez-vous déterminé les vitesses et les hauteurs de la vague?

>Par une modélisation numérique effectuée par mon collègue Guy Simpson, spécialisé dans ce domaine. En entrant les paramètres du volume de sédiments déplacés et des vitesses habituelles pour les glissements subaquatiques, cette simulation a montré que le tsunami a traversé le Léman dans sa longueur, env. 73 km, en 70 minutes.

Un tel événement est-il à nouveau possible ?

>Oui. Il y a de grandes masses de sédiments accumulés sur les pentes du lac et il est certain que cela arrivera de nouveau, mais nous ne savons pas si cela se produira demain ou dans 1000 ans.

Article paru dans Nature Geoscience

Article sur les six tsunamis du Léman

Un tsunami préhistorique au large de Lausanne et Evian

Tous les articles de Stéphanie Girarclos sur www.researchgate.net

Date:22.02.2018
Parution: 889

Récits d'une catastrophe

Si ces chroniques ont bien été écrites au 6e siècle, aucune preuve n'a pu attester de l'écroulement de la montagne, ni expliquer comment un tsunami de cette importance (voir ci-contre) a pu survenir dans le Léman.

 

L'évêque Grégoire de Tours

« Alors il apparut un grand prodige au fort du Tauredunum, qui était situé au-dessus du Rhône, dans la montagne. Après avoir fait entendre pendant plus de soixante jours une espèce de mugissement, cette montagne se détachant et se séparant d'un autre mont contigu, se précipita dans le fleuve avec les hommes, les églises, les richesses et les maisons, et, lui barrant le passage entre ses rives qu'elle obstruait, refoula ses eaux en arrière; car cette région était enfermée de part et d'autre par les montagnes, du défilé desquelles s'échappe le torrent.

Alors, inondant la partie supérieure, ce dernier recouvrit et détruisit tout ce qui était sur les rives. Puis l'eau accumulée, se précipitant dans la partie inférieure, surprit inopinément les habitants, comme elle l'avait fait plus haut, les tua, renversa les maisons, détruisit les animaux; et elle emporta et entraîna tout ce qui se trouvait sur ces rivages, jusqu'à la cité de Genève, par suite de cette subite et violente inondation. Il est rapporté que là l'eau s'amoncela de telle façon qu'elle entra dans ladite ville par-dessus les murs. Ce qui n'est pas douteux parce que, comme nous l'avons dit, le Rhône coule resserré entre les défilés des monts, et n'avait aucune issue par où ses eaux interceptées auraient pu s'échapper, et parce qu'il déborda par-dessus la montagne abattue, et qu'ainsi il détruisit tout. Après que cela se fut passé, trente moines vinrent au lieu où s'était écroulé le fort, et en fouillant la terre qui était restée après la chute de la montagne, ils y trouvèrent de l'airain et du fer. Pendant qu'ils étaient ainsi occupés, ils entendirent le rugissement de la montagne comme auparavant. Mais comme ils étaient retenus par un excès de cupidité, une partie de la montagne qui ne s'était pas encore écroulée, tomba sur eux, les engloutit, les tua, et on ne les retrouva plus jamais. »

 

L'évêque Marius d’Avanches

«En cette année (563) l'imposante montagne de Tauretunum, dans le territoire du Valais, se précipita si subitement qu'elle engloutit un fort qui était proche, ainsi que des villages avec tous leurs habitants ; et elle agita tellement le lac qui, long de 60 milles et large de 20 milles, sortant de ses deux rives dévasta de très anciens villages avec hommes et troupeaux; il détruisit même beaucoup de lieux saints avec leurs desservants et il enleva avec furie le pont de Genève, des moulins et des hommes, et étant entré dans la cité de Genève, il y fit périr plusieurs personnes»