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Transpirer pour survivre!
Le défi des bibliothèques publiques

Culture «Ca va bouger!» Ce thème surprenant sera décliné sous toutes ses formes lors du septième Samedi des bibliothèques, le 10 mars. Au programme des 42 enseignes vaudoises associées: un éventail d'activités iconoclastes, qui s'éloignent du livre, sans pour autant l'oublier. De la lecture d'une série de textes «remués», par le collectif de jeunes auteurs AJAR, à «Textitude», performance de la compagnie de danse veveysanne ADN Dialect, qui vise à remplacer l'obsession des écrans par celle du livre, en passant par un atelier de «Book Pilates», qui promet lecture et gainage. Coups de cœur de la rédaction, entre Lausanne, Pully, Chexbres, Montreux, La Tour-de-Peilz ou Savigny. Avec cette question en filigrane: les bibliothèques publiques doivent-elles, aujourd'hui, surfer sur la vague des tendances – sport, bien-être ou développement personnel – pour survivre?

DR

Daniella Gorbunova

Opération séduction. Face à la menace d'une disparition du papier, remplacé par les écrans, les bibliothèques publiques pourraient connaître un certain déclin de popularité. En réponse, elles ont initié depuis 2012 une journée portes ouvertes un samedi par an, avec animations et esprit festif. A l'image des «Petits chanteurs à la gueule de bois», qui clôturaient l'édition 2017 dans une bibliothèque de Vevey hilare (notre photo de page 1). Cette année, un pari improbable marquera l'événement: faire du sport entre les rayons. Et ainsi promouvoir la littérature sportive et «lifestyle», davantage grand public que la poésie ou le théâtre. Ce sera le 10 mars, à l'enseigne du Samedi des bibliothèques, dans les cantons de Vaud et Fribourg. Objectif: redorer le blason des foyers du livre, minés par une relative désertion et des réductions de montants alloués. «Chaque année, les budgets diminuent. Cette année, Blonay n'a pas pu participer à l'événement car son buget a été complétement coupé, déplore Yan Buchs, organisateur de l'événement et directeur de la bibliothèque de Vevey (lire son interview ci-contre). Même si nous ne sommes pas un lieu de vente, nous devons quand même rendre compte de la fréquentation. Il est donc vrai que nous essayons d'attirer les gens avec des activités nouvelles.»

Quel rapport avec le livre?

L'intérêt général pour les activités comme la relaxation et le yoga n'a fait que croître ces dernières années. D'où l'idée pour ce Samedi des bibliothèques de mettre en avant ces disciplines en proposant animations et initiations, pour adultes, mais surtout à découvrir en famille. Entre Vevey, La Tour-de-Peilz, Lausanne, Pully ou loin à la ronde, 42 bibliothèques vaudoises participent à l'opération. Alors que Pully tentera un mariage improbable entre lecture et gainage avec un programme de «Book Pilates», à Vevey, les plus audacieux pourront venir s'essayer à la Slackline ou encore au Qi Gong. Cette dernière pratique, encore peu connue, est une gymnastique douce issue de la tradition chinoise. Mais quel rapport avec le livre? «En bibliothèque, le but est de rendre la culture accessible à tous. Et toute une partie des ouvrages que l'on met à disposition est axée sur le sport, le bien-être et la santé, justifie Mylène Badoux, médiatrice culturelle à la bibliothèque de Vevey. Ce qui explique le choix du thème de cette année, en plus du fait de rendre accessible et gratuite toute une série de sports et d'activités.»

Veganisme en question

A la bibliothèque de Savigny-Forel, c'est une autre sorte de mouvement, l'alimentation vegan, qui sera sous le feu des projecteurs. Avec l'intervention d'Andonia Dimitrijevic, directrice des éditions de l'Age d'Homme et véritable fer de lance du veganisme suisse. «Ce n'est pas forcément un atelier cuisine, précise Françoise Vermot, responsable de la bibliothèque. Il s'agira plutôt d'une discussion ouverte, centrée sur l'échange.» Sur l'originalité du thème de cette journée, «les bibliothèques sont, aujourd'hui, en train de s'ouvrir différemment, analyse Françoise Vermot. Elles deviennent des endroits destinés aux rencontres, aux loisirs. Il y en a qui se convertissent en lieu d'organisation pour concerts, d'autres qui proposent des cours de cuisine et plus encore.»

Des contes mouvants

L'opération se veut grand public. Et les plus petits ne sont pas en reste, avec de nombreuses activités consacrées aux familles. La Tour-de-Peilz et Vevey proposent du yoga pour parents et enfants, alors que Chexbres revient vers des animations plus classiques, un conte «qui bouge» suivi de jeux. A Montreux-Veytaux, c'est l'occasion de faire connaître une nouvelle tendance éducative, la Gymcâline, «un éveil corporel et relationnel de 0 à 3 ans». Danielle Schlaepfer, monitrice de l'activité, éclaire: «L'idée, c'est de partager un moment avec son enfant dans un groupe, lors d'une activité qui est là pour soutenir le développement psychomoteur et affectif de ce dernier. Cela se présente sous forme de jeux et va du massage aux contines.» Une approche originale et inclusive, dès le plus jeune âge, de cette journée placée sous le signe du mouvement.

Faire bouger les textes

À l'inverse de l'axe très sportif et «lifestyle» de la majorité des activités proposées, les collectifs AJAR, regroupant des auteurs romands, et ADN Dialect, compagnie de danse veveysanne, s'approprient le thème en le ramenant au livre, aux mots. Avec son «Épitre aux agités du bocal: la bougeotte en question», l'Association de Jeunes Auteur(e)s Romand(e)s (AJAR) proposera une performance inédite: la lecture d'une série de textes «remués», rédigés par chacune de ses vingt plumes. Nicolas Lambert, membre de l'AJAR, affirme: «Nous avons décidé de prendre le thème imposé dans une conception large, plus étendue que juste le sport. Nous nous sommes demandé comment nous pouvions faire bouger un texte et plusieurs idées ont émergé. L'une d'elle, par exemple, consiste à s'intéresser à nos mouvements quotidiens, aux gestes que l'on fait le plus. Mais bouger, c'est aussi voyager. Nous pouvons concevoir beaucoup de choses différentes.»

Obsédés du livre

Les chorégraphes d'ADN Dialect reviennent eux avec leurs élèves de Ghetto Jam – un projet culturel impliquant la jeunesse de la Riviera. Au programme, une performance de danse, nommée «Textitude», autour d'une réflexion: «Et si nous étions autant obsédés par les livres que par nos écrans de smartphone?» Une idée d'Angelo Dello Iacono, directeur de la compagnie, qui conçoit également le fil rouge de cette journée comme tout à fait logique: «Plus nous en savons, plus nous lisons, plus nous nous apercevons que bouger est vital. Voilà pour moi le lien entre l'univers du livre et le thème de ce samedi.» Entre lecture et danse pour la lecture, ces deux ovnis du programme replacent la littérature au centre de l'attention.


Interview Yan Buchs
« Il y a une volonté de dépoussiérer le milieu »
Directeur et conservateur de la bibliothèque de Vevey, Yan Buchs préside aussi le comité de l'association Bibliovaud. Cette année, il a repris les rênes du Samedi des bibliothèques, avec la claire intention de faire bouger les idées reçues sur son lieu d'activité. 

Comment est né ce Samedi des bibliothèques ?

> Au début, l'évènement a été créé dans le but d'avoir une plus grande visibilité des différentes bibliothèques. Et puis il y avait l'intention de faire parler de nous, pour que les gens se rendent compte qu'il y a des bibliothèques dans leur ville. Cette journée permet également d'avoir une autre image de la bibliothèque; les gens viennent pour pratiquer des activités, manger, boire, discuter... C'est cette image-là que je défends. Et donc le comité Bibliovaud a décidé de créer un événement fédérateur à raison d'une fois par année. Cette fois, il y a quarante-deux bibliothèques qui participent dans le canton de Vaud, et pour la première fois quelques-unes du canton de Fribourg. Pour la suite, mon voeu est d'étendre cela à toute la Suisse romande.

Que signifie pour vous le thème de cette édition, « Ca va bouger ! » ? Y a-t-il une volonté de dynamiser l'univers du livre ?

> Cela signifie tout simplement que les bibliothèques bougent, sortent de leurs murs. Cette année, le thème touche directement au sport, pratiqué dans les bibliothèques. Cela peut paraître étrange, mais c'est possible. Et il y a en effet une volonté de dépoussiérer le milieu du livre. Mais ce n'est pas nouveau. Je pense que cela fait bien dix ans que ça commence à bouger. Ce sont surtout les Canadiens et les Anglo-saxons qui ont ouvert la voie, mais la Suisse romande n'est pas en reste. Malheureusement, il y a toujours des gens qui ont des idées préconçues sur ce que doit ou ne doit pas être une bibliothèque. C'est pour cela que nous en remettons une couche.

N'est-ce pas paradoxal de proposer des activités sportives lors d'un événement qui a pour but de promouvoir la littérature, la lecture ? Où est le livre dans tout cela ?

> Le livre reste au premier plan de toute façon puisque dans toute bibliothèque publique il y a un fonds sur le sport. C'est aussi l'occasion de pouvoir sortir ce fonds. Donc pour moi, ce n'est pas antithétique. Il est possible d'organiser toutes sortes de choses et proposer le livre à côté. Typiquement, je sais qu'il y a beaucoup de bibliothèques qui ressortent leurs collections ou qui les rajeunissent pour cette occasion. S'il est vrai que dans l'imaginaire populaire, il y a principalement des romans dans les bibliothèques, en réalité, il y a des ouvrages sur plein de sujets variés. Il s'agit aussi d'attirer des personnes de tous horizons, pas uniquement celles qui sont déjà converties à la lecture. Sans parler du jeune public, de seize à vingt ans, que nous essayons de reconquérir.

Au programme : yoga, relaxation, alimentation vegan... Est-ce lié à une hausse d'intérêt pour les ouvrages de développement personnel et de bien-être ? Ou un simple phénomène de mode ?

> Oui, je pense que c'est lié à une hausse de popularité de ce genre de livres. Je n'ai par exemple jamais autant entendu parler du yoga que l'année passée et cette année. Les gens sont de plus en plus attirés par la bonne hygiène et les renseignements sur ce genre de choses sont gratuits en bibliothèque. Le 10 mars, ce sera également l'occasion de tester ces activités gratuitement. Après, je ne sais pas si c'est un effet de mode, l'intérêt pour le bien-être en général augmente depuis des années. Peut-être que le «trend» va retomber un peu, mais je pense qu'il y a certaines habitudes qui ne s'effaceront pas.

Date:08.03.2018
Parution: 891

La bibliothèque, nouveau troisième lieu ?

COMMENTAIRE Le concept des trois lieux, apparu à la fin du siècle passé, s'expliquerait ainsi: notre premier lieu serait le foyer, notre deuxième lieu le travail, et notre troisième lieu un milieu complémentaire aux deux autres. En d'autres termes, un espace informel, propice aux échanges, à la vie sociale et fréquenté par des habitués. Auparavant, ce dernier représentait l'église, le marché ou encore les commerces de proximité. Mais cette notion est, depuis un demi-siècle, devenue de plus en plus floue. Notamment à cause de la création de banlieues tentaculaires et isolées. Ce qui s'en rapproche le plus aujourd'hui serait le bar, ou le café. Mais les bibliothèques publiques auraient-elles le bon profil pour endosser le rôle de troisième lieu de prédilection? Elles sont en effet des lieux neutres, publics et de mixité sociale. De plus, des pays comme les Etats-Unis ou les Pays-Bas se sont déjà lancés dans l'expérience, en proposant des activités de loisirs et divers ateliers entre leurs murs. Et les institutions helvétiques pourraient bien suivre le mouvement. A l'image de ces Samedis des bibliothèques.

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