Télécharger
l’édition n°892
au format PDF
Région Lausanne Région Lavaux Région Riviera Région Chablais Région Oron
Dernière minute
La semaine prochaine
Bonus du net

Après « Demain » : Quand les citoyens prennent l'écologie en main

Environnement Potagers urbains ou scolaires en permaculture, coopératives solaires, poulaillers partagés, Repair cafés pour combattre l'obsolescence programmée: la transition écologique est en route et le film «Demain» n'en finit pas d'inspirer. Comme à Corsier-sur-Vevey où un collectif d'habitants et d'élus s'est constitué avec comme objectif des actions à l'échelle communale, dont un marché bio le 27 mai. Si les villes romandes se montrent enclines à soutenir des initiatives comme les potagers partagés ou à fédérer acteurs citoyens et communaux – à l'instar de Montreux qui lancera ce printemps une plateforme Web interactive et participative en faveur de la durabilité – les choses se compliquent lorsque les projets se font plus ambitieux. Zoom sur quelques exemples locaux enthousiasmants.

Après « Demain » : Quand les citoyens prennent l'écologie en main Christian Arnsperger  « Les élus ont peur de passer pour des hippies »

Textes et photos: Priska Hess

Dimanche 27 mai aura lieu à Corsier-sur-Vevey le tout premier marché «bio, gourmand, créatif et informatif» de la région. Ses initiateurs: une trentaine de citoyens, pour certains, conseillers communaux, réunis sous le nom de DaC, pour «Demain à Corsier». Le collectif est né fin 2017, à la suite d'une projection du film «Demain» organisée par la Société de développement et la Commission Agenda 21. Face à l'engouement suscité, des réunions ont suivi, avec huit pistes d'actions retenues pour l'instant, en plus du marché: «Promotion de vergers fruitiers à hautes tiges, Incroyables Comestibles (légumes en libre service), coopérative pour l'énergie solaire, cours de compostage et de fauche, charte des jardins, potagers en permaculture, démarches pédagogiques et projection de «Demain» dans les classes si intérêt», énumère Bernard Savoy, membre du DaC. «Nous comptons développer des partenariats avec les autorités et tout groupement aux finalités similaires. Et chacun est naturellement le bienvenu à nos rencontres.» Reste la question du financement: «Nous n'avons pas encore de budget spécifique, mais beaucoup d'enthousiasme et de bonnes volontés», relève Bernard Schär, lui aussi membre du DaC et par ailleurs municipal en charge du développement durable. La commune pourrait apporter un soutien «mais aucune demande formelle ne lui a été adressée pour l'instant», note Bernard Schär.

Les gymnasiens jardinent

De l'enthousiasme, le Groupe Jardin du gymnase de Burier (notre photo de page 1) n'en manque pas. Cette poignée d'étudiants, auxquels se sont joints des professeurs, a pu concrétiser l'an dernier son projet de potager en permaculture. Il leur a aussi fallu de la persévérance, comme l'explique Fanny Goumaz, élève de deuxième année: «Nous avons dû contacter le propriétaire du terrain (réd: l'Etat de Vaud) pour obtenir son accord et convaincre la Direction du gymnase, qui était favorable mais voulait avoir l'assurance que le potager serait bien entretenu.» La démarche a porté ses fruits: le Groupe Jardin a pu installer, devant la cafétéria, des jardinières fabriquées maison, où tout un chacun peut se servir, et s'est vu confier une trentaine de m2. Avec à la clef une jolie récolte de tomates, fraises, poireaux, carottes, salades et herbes aromatiques. Et 80 kilos de courge qui ont permis de préparer, avec l'aide d'autres élèves, 250 litres de soupe pour la fête des 40 ans du gymnase. Le groupe se retrouve tous les lundis, sauf en hiver, pour s'occuper des potagers et organise aussi des chantiers participatifs. Ici, pas de hiérarchie et le tutoiement est de mise entre élèves et professeurs. «Ce qui me plaît, c'est l'idéologie du partage», résume Fanny Goumaz. Si, jusqu'ici, chacun a mis à profit ses connaissances glanées sur internet et dans des livres, tous suivront bientôt une formation d'un jour donnée par l'association de la ferme agroécologique de Rovéréaz, formation que la Direction du gymnase a accepté de financer.

Des rêves et des règles

A Vevey et la Tour-de-Peilz aussi, les potagers urbains font des émules. En réponse à la demande du conseiller communal Christian Anglada (les Verts), les autorités boélandes proposent ainsi d'investir 55'000 frs pour réaménager les plantages loués à des résidents sur des parcelles communales. A Vevey, un jardin pédagogique a vu le jour au printemps 2017 près de l'école de Charmontey. Un projet initié par trois habitants du quartier avec l'aide de l'Association Permaculture Riviera et en partie financé par l'Agenda 21 de la Ville de Vevey. Au même moment, des habitants des nouveaux bâtiments au nord de la gare lancent l'idée d'agrémenter les lieux de légumes et herbes aromatiques. La Ville accepte de mettre gratuitement à leur disposition une bande de terrain le long de la chaussée de la Guinguette. Dix jardinières, achetées par les familles intéressées, sont installées: les Potagers de la Guinguette sont nés. Des liens se nouent rapidement avec l'association de quartier des Bosquets, créée peu après. «Tous les premiers mercredis du mois à 17h, un apéro ouvert à tous est organisé vers les potagers. Une bonne excuse pour créer des liens entre habitants!» se réjouit Axelle Mueller, une des fondatrices de l'Association des Bosquets. Douze bacs devraient bientôt compléter le dispositif. «Notre rôle est de soutenir ces initiatives autant que faire se peut et avec les mêmes règles pour tous, approuve Michel Bloch, à la tête de l'Agenda 21 de la ville de Vevey. Nous avons mis en place des principes permettant de dupliquer ces potagers à d'autres endroits de la ville – trois sont d'ailleurs en projet. Nous avons aussi deux demandes pour des poulaillers de quartier, mais il faut établir d'abord des conditions cadres.»

Innovante plateforme à Montreux

«Comment mettre en synergie ces initiatives locales multiples et diversifiées, et comment les intégrer dans l'action publique?», s'interroge pour sa part Benoît Dugua, post-doctorant à l'Institut de géographie et durabilité de l'Université de Lausanne (explications ci-contre). La commune de Montreux, qui s'engage depuis longtemps pour le développement durable, ouvre une piste. Elle s'apprête à lancer une plateforme web interactive et participative en faveur de la durabilité, une première en Suisse romande. Son objectif: fédérer les acteurs citoyens et communaux de la transition écologique et énergétique de la région de Montreux. «Elle permettra de mettre en contact, avec la commune et entre eux, les habitants qui ont des idées ou des projets en cours, avec possibilité de géoréférencement, révèle le municipal Vert Caleb Walther. Elle donnera aussi accès aux informations et actualités communales autour de thèmes comme l'énergie, les subventions, les déchets, la mobilité douce ou les jardins en ville.» La première version de cette plateforme, assortie d'une application pour smartphone, sera mise en ligne ce printemps. Si l'expérience s'avère concluante, d'autres communes pourraient suivre.

Interview: Christian Arnsperger  « Les élus ont peur de passer pour des hippies »
Pour le Professeur Christian Arnsperger, qui dirige l'Institut de géographie et durabilité de l'Université de Lausanne, la tiédeur des instances politiques pourrait entraver le déploiement des initiatives citoyennes en faveur de l'environnement. Entretien.

Assiste-t-on à un changement profond ou n'est-ce qu'un effet de mode?

> Il est difficile de le dire, car nous manquons encore un peu de recul. Le fort engouement initial à la suite du film «Demain» a peut-être en partie été amplifié par les médias sociaux, qui ont permis une diffusion très rapide des idées véhiculées. Mais par ailleurs, il y a indéniablement une lame de fond montrant que beaucoup de gens ont été vraiment touchés, remués... Car c'était l'une des premières fois qu'un film grand public de ce type permettait d'avoir de l'espoir plutôt que de dessiner un avenir plombé.

Ces multiples initiatives ne risquent-elles pas de s'essouffler?

> Non, au niveau citoyen, ce mouvement semble bien en route. Il n'est pas le fait de la majorité de la population, mais tout de même d'une bonne minorité, qui est très active. Mais cela pourrait se ralentir ou s'essouffler si les gens finissent par être découragés par l'opposition ou la lenteur des autorités politiques. Le grand risque est là.

Parler de développement durable n'est pas nouveau, mais c'est aujourd'hui que semble se produire un déclic...

> Je pense que le terme de développement durable est un peu dépassé. Il émanait surtout des instances politiques, des grandes institutions comme les Nations Unies, et les gens ne s'y identifiaient pas vraiment. La force d'un film comme «Demain», c'est d'avoir réussi à donner une traduction citoyenne à cette notion plutôt abstraite, en montrant des exemples concrets et réalisables à notre échelle, qui nous apportent en plus du lien social, de la joie au quotidien, un retour à la terre...

Pourquoi ce succès de la permaculture en particulier?

> Parce qu'elle combine l'action personnelle, la dimension locale et la régénération des sols grâce au fait de ne pas travailler avec des produits chimiques. Il faut aussi voir que nous sommes au bout de plusieurs dizaines d'années d'une agriculture hyper-industrialisée. Un autre film documentaire, «Nos enfants nous accuseront», a notamment beaucoup marqué les esprits en mettant en avant l'angle santé. Et il y a surtout ce besoin de retour à la terre, qui revient de manière très salutaire. Ce sont là quelques éléments clés expliquant que les gens découvrent la permaculture et que cela les enthousiasme.

Est-ce réaliste de penser que tout cela débouchera sur des projets de société?

> Il est réaliste d'imaginer que ces initiatives citoyennes de transition prennent de l'ampleur, car de plus en plus de gens ont envie d'en lancer. Quant à savoir si elles pourront un jour être coordonnées et déboucher sur des projets de société à plus large échelle, rien n'est moins sûr, car souvent le politique, au niveau des communes et du Canton, ne suit pas ou alors suit tout doucement. Les élus semblent avoir encore très peur de passer pour des hippies ou des écolos radicaux... Et au niveau fédéral, si par exemple le revenu de base inconditionnel avait été accepté en votation, cela aurait certainement permis une multiplication de ce genre d'initiatives.

Date:15.03.2018
Parution: 892

Quand les politiques urbaines s’enrichissent de l’expertise habitante

«Comment mettre en synergie ces initiatives citoyennes multiples et diversifiées, et comment les intégrer dans l’action publique?», s’interroge Benoît Dugua, post-doctorant à l’Institut de géographie et durabilité de l’Université de Lausanne. Ce chercheur dans le domaine de l’urbanisme durable a récemment analysé deux  démarches participatives lausannoises pour le compte de l’Observatoire universitaire de la ville et du développement durable (OUVDD): le contrat de quartier des Boveresses et la transformation de la Maison du Désert en maison de quartier. A travers ces deux initiatives « expérimentales, alternatives et innovantes » les habitants des quartiers concernés, et donc les propositions citoyennes, ont largement contribué à l’action publique. La prise en compte de leurs attentes a considérablement enrichi la stratégie de la Ville en faveur de l’amélioration de la qualité de vie dans le quartier des Boveresses. De même, dans le cas de la Maison du Désert, les besoins et préoccupations exprimés par les futurs usagers du bâtiment ont guidé son réaménagement – en sus des contraintes architecturales et patrimoniales. En lien l’association de quartier du Désert, l’équipe locale des animateurs socioculturels a su enclencher une dynamique habitante qui a perduré durant les sept années nécessaires à la réalisation du projet de réhabilitation. «Une variable est de moins en moins négociable dans la mise en œuvre mais aussi la définition des politiques d’urbanisme: faire la ville non plus sans (ou contre), mais avec les habitants. D’où la multiplication des démarches participatives, qui peuvent aller de la simple information, à la codécision des habitants aux choix d’aménagements, et même jusqu’à la participation aux réalisations sous la forme de chantiers participatifs. Les rapports entre élus, experts et habitants sont ainsi totalement reconfigurés», résume Benoît Dugua.

Mais alors, quel rapport avec des poulaillers partagés ou des potagers urbains en permaculture ? «Ces nombreuses initiatives citoyennes et ces pratiques alternatives qui touchent des domaines divers et variés (agriculture, alimentation, énergie, mobilité, etc.) s’inscrivent à la fois dans un régime collaboratif mais aussi, et cela me semble être une particularité importante, un régime d’expérimentation. Elles consistent à tester localement, souvent sans financement public ou appui politique, des solutions innovantes en réponse aux enjeux environnementaux et climatiques dont les conséquences sont perçues comme de plus en plus préoccupantes», explique le jeune chercheur. Des pratiques alternatives que l’économiste italien Giacomo Becattini considérait cependant comme autant de «miettes admirables» dont les capacités d’expansion sont très limitées. Une vision pour le moins pessimiste que nuance Benoît Dugua: «Ces situations d’expérimentations apparaissent aussi comme autant de signaux faibles ou de fragments diffus potentiellement porteur d’un renouveau des modes de faire en matière d’aménagement du territoire. Le grand défi en termes d’action publique consiste alors en la formulation d’un projet de territoire permettant localement de capitaliser, relier et faire fructifier ces multiples initiatives citoyennes. Ce projet doit, lui aussi, s’inscrire dans un régime d’expérimentation. Il n’existe pas de réponse unique et a priori face aux enjeux climatiques et une partie de la solution est entre les mains de l’expertise et de l’action habitante», conclut-il.

Des «Héros ordinaires» aux «Repair Café» : c'est toute la Romandie qui bouge

Si les Incroyables Comestibles et autres potagers partagés urbains n'ont pas attendu le film «Demain» pour pousser dans les villes romandes telles Lausanne, Morges ou Martigny, en faisant parfois face au refus des autorités comme à Yverdon, le documentaire de Mélanie Laurent et Cyril Dion a boosté la création de collectifs et associations. A l'instar de Héros ordinaires, qui met en lumière au travers de portraits filmés et photographiques des actions de veveysan(ne)s, comme le partage d'un poulailler ou l'adoption d'un mode d'achat éco-responsable. Dans le même esprit, «Demain Genève» a réalisé un film qui sortira sur les écrans genevois le 4 avril. Le collectif «Demain La Côte» mise quant à lui sur trois axes: agriculture urbaine, consommation sobre et énergies renouvelables. Il a lancé avec succès un Repair Café à Nyon, où chacun peut amener un appareil défectueux pour le réparer avec un bénévole, pour lutter contre l'obsolescence programmée. Son projet-phare: créer une coopérative solaire citoyenne. La soirée d'information, fin février, a reçu le soutien des communes de Nyon, Gland et Prangins. Prochaine étape: trouver un toit adapté. Mais ce type d'initiative plus ambitieuse serait timide en Suisse romande, se heurtant à des problèmes de financement, de localisation, de législation et à la tiédeur des autorités politiques (lire l'interview ci-contre).