Télécharger
l’édition n°893
au format PDF
Région Lausanne Région Lavaux Région Riviera Région Chablais Région Oron
Dernière minute
La semaine prochaine
Bonus du net

Patientes ou objets sexuels ?

CHUV A l'heure des affaires Weinstein ou Ramadan et des hashtags #metoo et #balancetonporc, des illustrations d'un manuel de référence d'anesthésie choquent. «Sexistes», «peu valorisantes», «affligeantes», «dégradantes pour les femmes»: une partie des mondes politique et médical s'indigne contre ces images de blondes dénudées aux gros seins. L'Association suisse des infirmières et infirmiers demande même le retrait de l'une des illustrations. Réactions ulcérées et explications alors que l'auteur s'excuse et promet de retirer les deux dessins.

«Avec ce type d'images (red: ici expliquant des procédures médicales), on incite à ne pas prendre au sérieux le rôle des infirmières», déplore Alberto Mocchi, de l'Association suisse des infirmières et infirmiers.DR

Amit Juillard

«Je suis atterrée de voir ça», soupire Sarah*, médecin dans un hôpital vaudois, qui préfère rester anonyme. Sous ses yeux, deux dessins publiés en 2015 dans le «Manuel pratique d'anesthésie», considéré comme la bible de l'anesthésiologie, du Dr Eric Albrecht, cadre au CHUV. «C'est affligeant. Les femmes sont montrées comme des objets sexuels», s'indigne Léonore Porchet, députée écologiste au Grand Conseil, qui a fait du féminisme son drapeau.

Dans la première illustration, une infirmière semblant tout droit sortie de l'univers du film de charme – mini-jupe, décolleté plongeant sur une poitrine proéminente, bottes blanches – pour parler de la règle des 9 de Wallace. Qui permet de mesurer l'étendue d'une brûlure sur le corps. Levée de boucliers générale parmi les intervenants à qui Le Régional a soumis ces images, alerté par le milieu universitaire. «Trop souvent, l'image de l'infirmière est stéréotypée via des idées reçues sexistes et peu valorisantes, déplore par exemple Alberto Mocchi, secrétaire général de la section vaudoise de l'Association suisse des infirmières et infirmiers. Avec ce type d'images, on incite, même de manière involontaire, à ne pas prendre au sérieux leur rôle pourtant indispensable et pointu dans le système de santé. Nous allons demander que cette image soit retirée de l'ouvrage.» Léonore Porchet, par ailleurs connue pour son combat contre le harcèlement de rue, est révoltée: «Déjà sous-payées, elles doivent encore faire face à ce genre de messages qui les présentent comme des cochonnes aux gros seins». Du côté d'une partie du personnel hospitalier aussi, la pilule passe mal. Sarah est dépitée: «C'est plus en tant qu'être humain que ça m'attriste de voir ça. Se dire qu'une publication comme celle-ci, destinée à des professionnels de la santé, utilise ce genre de représentation de la femme...»

Rouge à lèvres et ticket de métro

La deuxième image montre une blonde nue aux allures de «bimbo» – cheveux détachés, rouge à lèvres et épilation en ticket de métro – en position gynécologique. Pour expliquer l'anesthésie du nerf fibulaire, au niveau du genou (image de gauche). Si le positionnement du corps et la nudité sont conformes à la procédure, sa mise en scène dérange: «J'ai de la peine à comprendre comment le fait que la patiente soit seins nus avec cheveux détachés aide à la compréhension de l'opération», s'interroge cette même membre du corps médical.

D'autres relativisent: «Ces images ne se justifient que par le trait d'humour de l'auteur, concède David*, anesthésiste dans un hôpital du canton. Il aurait aussi pu choisir de montrer un homme. Et il est vrai qu'en salle d'opération, les cheveux sont emprisonnés dans une charlotte. Mais c'est un livre que j'utilise tous les jours et je ne me suis jamais arrêté sur ces figures.»

« Je nous croyais épargnées »

Reste que Léonore Porchet s'inquiète: «C'est à nouveau un système qui perçoit l'objet sexuel avant la patiente! A l'hôpital, chaque cas doit être appréhendé de la même manière.» C'est tout un univers «patriarcal et sexiste» qu'elle dénonce. «Il est difficile pour les femmes de faire leur place professionnellement dans le milieu. Il y a un réel plafond de verre. Et de tels dessins créent un environnement de travail dégradant pour elles.»

Dans le contexte des affaires de harcèlement sexuel et du hashtag #balancetonporc, la politicienne lausannoise et Sarah* n'hésitent pas à faire le lien avec des scandales qui ont secoué les hôpitaux français. Dénonciation de mains aux fesses, de blagues au-dessous de la ceinture, de violences gynécologiques ou de fresques considérées comme obscènes dans les salles de garde. Confidence désabusée de la médecin: «N'y ayant moi-même jamais été confrontée dans les structures suisses, je nous croyais épargnées.

* Prénoms d'emprunt

Date:22.03.2018
Parution: 893

Mea culpa de l'auteur

«Je suis vraiment désolé, s'excuse d'emblée le Dr Eric Albrecht. Le but n'était pas de manquer de respect à qui que ce soit. J'avais déjà entendu ces remarques et nous avons décidé de retirer ces images et de les remplacer dans la prochaine édition, en cours de préparation. Au moment de la publication en 2015, je ne m'étais pas rendu compte que ça pouvait heurter certaines sensibilités.» Mais pourquoi avoir choisi ces images de femmes? «Ce sont des illustrations, justifie-t-il. Dans mon «Manuel d'anesthésie locorégionale échoguidée», c'est un homme qui est représenté dans le plus simple appareil.» Quant à la critique sur le milieu «patriarcal et sexiste», le médecin cadre rétorque: «Je travaille dans un service où les sexes sont équitablement représentés. Je n'ai pas l'impression qu'il y ait un plafond de verre particulier dans les hôpitaux.»

Dans ce dossier

Documents

En images

Vidéo
Documents audio