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« Aujourd'hui, je comprends que je ne comprends pas la Russie »

Littérature Homme de presse incontournable du paysage médiatique romand devenu professeur, Eric Hoesli publie un livre sur la conquête du «Far East». Le résultat de dix ans d'enquête et d'aventures humaines en Sibérie. Rencontre avec un conteur érudit, inquiet pour l'avenir des relations Est-Ouest.

La fascination d'Eric Hoesli pour la Russie nait lorsqu'il décide d'apprendre la langue à 12 ou 13 ans.

Texte et photo: Amit Juillard

Fin de l'interview. «Vous avez quoi comme espace pour votre article? Il va falloir vous accrocher pour résumer le tout...» Deux heures plus tôt, Eric Hoesli s'installe dans le seul bureau vitré de la rédaction du Régional. Col roulé noir, manches retroussées. Doigts entrelacés, mains sur la table. Il est prêt. Autour de lui, l'aura du conteur érudit, expérimenté. Qui ne se livre que lorsque question lui est posée. Ancien rédacteur en chef de L'Hebdo et du Temps, spécialiste russophone de l'ex-Union soviétique, il publie un nouveau livre aux Editions des Syrtes.

«L'épopée sibérienne. La Russie à la conquête de la Sibérie et du grand Nord», ce sont dix années d'enquête. Le temps pour les feuilles de notes de s'aligner. Comme une forêt de bouleaux. A perte de vue. «Les histoires du «Far East» sont fascinantes. Elles ne demandent qu'à être racontées. Je suis tombé sur des fils et j'ai tiré pour démêler les pelotes. En découvrant des héros complètement incroyables, je me suis demandé: «Mais comment est-ce possible qu'il n'y ait pas encore eu de films à leur sujet?»» Ses mains se délient. Se meuvent. Avant de se rejoindre lorsque sa voix s'arrête. En attendant la question suivante.

Une nuit au musée

Ses périples répétés, il les vit comme un immense feuilleton. «J'ai vécu des aventures inouïes. Par exemple lorsque je travaillais sur Alexandre Borissov, premier peintre-explorateur à avoir donné une idée par la peinture de ce qu'était l'Arctique au 19e siècle. J'arrive dans son village. Sa maison en rondins domine toujours le fleuve et d'immenses forêts. C'est aujourd'hui un musée. A la fin de la journée, la conservatrice me demande de rester. Selon elle, j'ai besoin de plus de temps pour comprendre l'œuvre de l'artiste. Mais il n'y a nulle part où aller. Elle me propose de m'enfermer dans le musée pour la nuit. J'ai dormi sur un matelas trouvé dans la cantine. Avec la lumière pastel du soleil de minuit et les toiles de Borissov.» A 60 ans, il raconte ses anecdotes avec l'enthousiasme d'un jeune routard parti pour la première fois sur les grands chemins.

« Hystérie » occidentale

Peut-être parce que son amour pour la Russie nait durant son adolescence. Une passion qu'il n'explique pas. «Tout a commencé par l'apprentissage de la langue à 12 ou 13 ans. Par envie d'exotisme. C'est un des choix les plus importants de ma vie. Quand l'URSS a décliné, il m'a aidé dans ma profession de journaliste.» Il commence à sillonner le monde russe dans les années 80 et n'arrêtera plus jamais. «J'ai grandi dans une famille très anti-communiste à Orbe. Ma professeure de langue avait fui le régime. Mais mes manuels de cours étaient soviétiques. Tout cela m'intriguait. C'est ainsi que s'est créé mon intérêt pour la politique.» Quelques années plus tard, Eric Hoesli interviewe Dimitri Medvedev et Vladimir Poutine. En 2018, il s'inquiète. «Les dirigeants européens sont dans une hystérie totale alors qu'au fond l'Europe et la Russie ont des terrains de coopération évidents. La Russie d'aujourd'hui est le produit du vaste effondrement des années 90. Sa dignité effacée, sa science disparue, elle essaie de se relever, elle joue des biscoteaux. Mais en réalité, elle est très faible. Economiquement, c'est l'Italie! Paradoxalement, elle est à la fois attractive et répulsive. Elle a son côté européen: elle fait partie de notre histoire, notre culture, notre littérature. Mais elle est assez différente pour qu'on en ait peur.»

D'où le rôle clé de décryptage de la presse, qui doit selon lui évoluer avec la globalisation: «La nécessité pour les médias de comprendre a toujours existé. Mais elle est aujourd'hui indispensable. Nous ne pouvons plus nous contenter de projeter notre vision occidentale sur le reste de la planète. Nous devons nous interroger sur la façon dont les autres perçoivent le monde. Le journalisme a une peine naturelle à s'adapter. Et des failles apparaissent. C'est dans ces failles que naissent les «fake news». Si les explications sont insuffisantes, les gens comblent avec leurs convictions.»

A l'heure de jeter un coup d'œil dans le rétroviseur, sa tasse de café est vide depuis longtemps. Depuis qu'il a claqué la porte de la direction de Tamedia en 2013, Eric Hoesli est devenu professeur. Il prépare des scientifiques de l'Université de Genève et de l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne à leur départ dans l'Arctique russe. «Ce qui est constant dans ma vie, c'est le désir de comprendre et l'envie d'expliquer. Mais j'ai maintenant appris que le doute et l'humilité croissent avec l'expérience. L'univers russe est si complexe que je comprends aujourd'hui que je ne comprends pas. Avant, je croyais que je comprenais, mais je ne comprenais pas.»

Date:12.04.2018
Parution: 896

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