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Spécial Fête des Vignerons 2019

Couronnement Au XVIIe siècle, le vigneron-tâcheron n'ayant pas bien tenu sa vigne était fustigé sur la place publique. Les choses ont changé vers 1770, pour désormais couronner les meilleurs. Mais comment sont-ils désignés, ces ouvriers de la terre qui sont à la fois à l'origine et au cœur de la Fête des Vignerons? C'est la mission première de la Confrérie des Vignerons: encourager et promouvoir la perfection de la culture de la vigne. Pour ce faire, elle nomme une commission d'experts chargée du contrôle des vignes, qui arpente et note trois fois l'an une surface de 286 hectares entre Pully et Lavey. Les meilleurs vigneron-tâcheron sont récompensés tous les trois ans. Le Régional a pu suivre ces experts dans leur tournée de printemps, à Vevey et La Tour-de-Peilz. Et ainsi entrer dans les coulisses et les secrets de ce processus de sélection pointu, dont l'aboutissement sera les couronnements lors de la prochaine Fête. Reportage et témoignage d'un des vignerons primés à la Fête de 1999.

Spécial Fête des Vignerons 2019 L'Abbé Président rédacteur en chef

Textes: Nina Brissot

Photos: Valdemar Verrissimo

Elle sera grandiose cette Fête des Vignerons 2019. Des extraits télévisés seront diffusés dans le monde entier. On en retiendra la liesse, l'incroyable déploiement technologique, les costumes, la mise en scène, la poésie. Mais que retiendra-t-on de ceux pour qui, et par qui, elle est née? Ces vignerons-tâcherons qui, au fil des siècles, par un travail d'alchimiste, ont façonné le paysage de la Confrérie. Un panorama qui comprend un peu plus de 1'400 hectares de vignes entre Pully et Lavey mais dont 286 hectares seulement sont soumis au contrôle de la Confrérie sur demande des propriétaires. Ils doivent s'acquitter d'une taxe de 0,65 ct par m2 ou 65 frs par hectare. Autre condition, le vigneron tâcheron doit travailler au moins 4'500 m2 pour participer au concours. Les vignerons-tâcherons qui entretiennent ces parcelles sont l'origine même de cette Fête, proche de la démesure, organisée quatre fois par siècle. C'est grâce à eux, et aux soins empreints d'un sens de la perfection transmis de génération en génération, qu'elle perdure et s'impose comme un événement digne d'être inscrit au patrimoine culturel immatériel de l'UNESCO.

Pourmenade et ripaille

Au 17e siècle, l'éducation protestante imposait la peur, la honte, les reproches, les humiliations. En ce temps, il était de coutume de blâmer sur la place publique le vigneron-tâcheron n'ayant pas bien tenu sa vigne. Les choses ont changé à la fin du XVIIe siècle. Vers 1770, l'idée est venue à l'Abbaye de l'agriculture, ancêtre de la Confrérie des Vignerons, alors placée sous le patronage de St-Urbain, de saluer les mérites du meilleur plutôt que de fustiger le moins bon. Propriétaires et vignerons ont alors organisé un cortège appelé parade ou pourmenade ou bravade. Partant de la salle où se tenait l'assemblée générale des vignerons-tâcherons, qui venait de délivrer son jugement, ils défilaient à travers la ville de Vevey avant de s'en aller faire ripaille au traditionnel banquet de la Société. En 1797, une estrade a été érigée sur la Place du marché. On y a couronné les meilleurs tâcherons. Et la parade est devenue la première Fête des Vignerons. Vignerons, tâcherons, chapeau bas, cette Fête est la vôtre.

«Faites attention»

Le temps est gris ce lundi 26 avril. Il n'est que 7h30, mais toutes les expertes et tous les experts et leurs accompagnants sont à pied d'œuvre dans une parcelle de La Tour-de-Peilz. Il s'agit de bien se mettre d'accord sur la manière de juger et évaluer le travail des vignerons-tâcherons, juste après la taille. C'est la première des trois visites annuelles organisées par la Commission des vignes de la Confrérie, la suivante se fera en juillet, après la floraison, et la dernière avant les vendanges. Jean-François Chevalley, président, donne ses recommandations, basées sur des «directions» précises et détaillées, en tenant compte des standards les plus récents de la viticulture. «Faites attention à ce que tous les coursons soient bien placés sur la face supérieure du cordon et dans l'axe de la ligne». Les initiés comprendront! Ces experts, généralement des vignerons qualifiés et à l'œil aguerri, sont au nombre de sept. Ils sont flanqués d'un accompagnant qui aide l'expert à identifier toutes les parcelles, à trouver les numéros des piquets blancs qui signalent les parchets à contrôler. Cet étalonnage matinal, organisé sur deux parcelles à des endroits différents, les aide à prendre la juste mesure pour les notes et à harmoniser leur appréciation.

L'art du sécateur

Dans la mise en commun qui suit, chaque expert annonce ses notes et les commente, la majorité l'emportant. La passion qui les anime est palpable et chaque coup de sécateur est analysé et disséqué. D'ailleurs, ce matin-là, quelque chose les intrigue. Sur une des parcelles contrôlées, la taille n'est pas conforme aux pratiques recommandées. Après discussions et réexamen, les experts tranchent la question, penchant pour un début de changement de pratique et une orientation vers une taille «Poussard», technique qui commence à être expérimentée par certains vignerons sous le conseil des services de vulgarisation. Cette forme de taille pourrait mieux protéger la vigne contre les maladies du bois. Après un débriefing, experts et accompagnants s'en vont, par deux, inspecter les parcelles soumises au contrôle de la Confrérie. «Aucun expert ne peut inspecter dans sa région», avertit Jean-François Chevalley. Les parcelles soumises au contrôle sont désignées par un piquet peint en blanc et muni d'une plaquette d'immatriculation.

Récompense tous les trois ans

Quatre à cinq Fêtes par siècle, ce sont des générations d'hommes, et plus récemment de femmes, qui assurent la postérité du vignoble du territoire de la Confrérie. En une génération, les choses changent et évoluent. Or, le rôle fondamental de la Confrérie est d'encourager et de promouvoir la perfection de la culture de la vigne. Tel est le but du contrôle, régulier et minutieux. Au cours de ces visites, l'examen est d'une rigueur qui peut paraitre excessive, mais nécessaire, et démarque les lauréats par une note de 1 à 6. Chaque détail compte. Ce rituel est immuable. Au XVIIIe siècle déjà, «quatre moines «visitateurs» parcouraient les territoires pour relever les erreurs de culture, les murets et charmus défectueux, les arbres ombrageant les ceps, les broussailles envahissantes, les animaux paissant dans les parchets et, surtout, les légumes et les fruits plantés entre les ceps», relatent les archives de la Confrérie! Si aujourd'hui, l'herbe est omniprésente entre les ceps, elle doit toutefois être régulièrement fauchée, les ceps alignés au cordeau, taillés et attachés de sorte qu'aucune pousse, aussi effrontée soit-elle, ne puisse prendre une direction qui ne lui est pas attribuée. Tous les trois ans, les meilleurs vignerons-tâcherons sont récompensés au cours d'une cérémonie particulière. Il faudra attendre un quart de siècle, soit six ou sept triennales, pour qu'ils puissent être couronnés devant des centaines de milliers de spectateurs. C'est alors la Fête des Vignerons.

Prime de quelques milliers de francs

Contrairement à une idée assez répandue, il n'y a pas un roi de la Fête, mais le couronnement de plusieurs vignerons-tâcherons. Ils étaient cinq à porter couronne en 1999. Combien seront-ils en 2019? Cela dépendra du résultat moyen des années de contrôle, y compris 2018. L'an prochain, environ 90 vignerons seront primés. Les médaillés d'or d'abord, puis ceux d'argent et de bronze. Suivra une seconde série de vignerons, qui recevront des diplômes. Quant à la prime, elle sera définie par la Commission d'échantillonnage. Elle peut varier, selon le classement, de quelques centaines à quelques milliers de francs. Elle sera remise directement aux lauréats. Cette cérémonie, rappelons-le, est le pilier de base de la Fête des Vignerons et se passe, depuis 1797, d'abord sur une estrade, puis dans les arènes. Cette cérémonie se déroulera le 18 juillet 2019 à 7h du matin et sera intégrée au premier spectacle de la Fête en présence de tous les vignerons.

«Un moment inoubliable»

Couronné en 1999, Jean-Daniel Crausaz de Brent parle d'un moment inoubliable, unique, extraordinaire. Il avait alors 54 ans et, raconte-t-il, «c'était la première fois qu'on mettait vraiment en valeur le travail de l'homme. Dans les Fêtes précédentes, cela était un peu escamoté par une cérémonie à la sauvette. Avec Arlevin, on faisait entrer le public dans le ressenti du travail du vigneron. Etre couronné n'a rien à voir avec le vin, ce n'est pas une médaille qui fera vendre, il n'y a pas de retombées directes et, au bout de quelques mois, on retombe naturellement dans l'oubli. Non, avec le couronnement, on célèbre le travail bien fait. Et ça, c'est bien. D'autant que tout s'accélère, tout change très vite et le tâcheron doit continuer d'apporter son savoir-faire et la qualité.»

Date:08.05.2018
Parution: 900

De l'Abbaye à la Confrérie

Il faut remonter à la nuit des temps pour connaître l'origine de la Confrérie des Vignerons. Au XVII siècle elle était déjà une société d'utilité publique et s'appelait Abbaye de l'Agriculture. Le plus ancien document existant est un «Manual» portant un sceau daté de 1647. Les archives possèdent également un petite coupe sculptée dans du buis. Elle est entourée de médailles portant le nom des abbés successifs au fil des siècles. A l'intérieur, un nom Gaspar Rot et la date de 1618.

Qui est tacheron?

Mais qu'est-ce au juste qu'un vigneron-tâcheron? En pays de Vaud, il s'agit d'un vigneron indépendant, offrant ses services à la tâche pour le compte d'un propriétaire viticole. Il est rétribué selon les travaux effectués à la tâche pour du vignolage ou «des vignes en tâche». D'où le mot tâcheron. Lors des Fête des Vignerons, c'est le travail de ces hommes-là qui est reconnu et couronné et non le propriétaire ou le produit.