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"Une Fête où il n'y a plus de hiérarchie sociale"

Organisation Une Fête où des notables veveysans couronnent des ouvriers de la terre. C'est cette «incongruité» qui est l'une des principales raisons de l'immense popularité de la Fête des Vignerons, selon François Margot, Abbé-Président de la Confrérie des Vignerons, et Frédéric Hohl, directeur exécutif de la manifestation. Rédacteurs en chef invités de cette édition anniversaire du Régional, tous deux se confient sur les coulisses de l'organisation de cet événement qu'ils qualifient eux-mêmes d'«OVNI», son budget, ses défis. Et assument au passage le risque de heurter quelque peu les sensibilités avec un spectacle surprenant.

François Margot, Abbé-Président de la Confrérie des Vignerons.

Entretien: Stéphanie Simon et Serge Noyer Photos: Valdemar Verrissimo

La Fête des Vignerons jouit d'une immense aura auprès de la population, comment l'expliquez-vous?

> François Margot: Elle est exceptionnelle, car elle s'inscrit de manière tellement particulière dans le temps. Le simple fait qu'elle revienne aussi rarement par génération rend déjà cette espèce d'«événement OVNI» particulier. C'est une fête populaire au sens noble du terme, ce n'est pas la fête de la Confrérie des Vignerons, ce n'est pas la fête des organisateurs, c'est la fête de tout un peuple qui s'y reconnait. Comme une sorte de culte intangible qu'on répète. Elle touche tellement les gens qui y participent qu'il y a une adhésion naturelle de tous ceux qui l'ont faite un jour, de ceux qui y ont assisté, qui y ont pleuré, qui y ont été ému.

> Frédéric Hohl: Il y a aussi la fierté d'appartenir à ce patrimoine. Cela vaut pour les 7'000 bénévoles, mais aussi pour ceux qui ont siégé une fois dans une commission, ils sont tout fiers de rentrer et de dire à leur amis ou leur famille: «Je suis aussi organisateur.» Même si c'est à une toute petite échelle.

> FM: D'ailleurs, les médailles commémorant leur engagement, ils les collectionnent, de génération en génération. Comme pour dire: «J'en suis.» Il y a le côté solennel et spectaculaire, mais ce qui surtout la rend populaire, c'est cette incongruité, cette bizarrerie des notables veveysans qui couronnent des ouvriers de la terre. Il n'y a plus de hiérarchie sociale.

> FH: C'est le syndicat des patrons.

> FM: C'est un peu ça. Et on vient de loin pour le voir. J'ai des amis genevois dont les familles viennent en bateau depuis 200 ans pour voir ça.

Une telle popularité, un tel attachement, cela vous donne une grande responsabilité

> FM: Oui, notre devoir, c'est la promesse de l'émotion. Nous ne pouvons pas décevoir, mais avec cette obligation de renouveler l'événement. La facilité serait de faire un copier-coller, la même chose qu'il y a 20 ans, pour ne pas décevoir. Or, non, les Fêtes sont différentes à chaque fois. Elles peuvent un tout petit peu heurter les sensibilités, nous l'avons vu avec le récent débat sur la présence ou non des divinités mythologiques, qui a pu choquer. Et c'est le but, chacune des Fêtes a été originale, c'est dans nos gênes. C'est notre responsabilité d'innover. Nous devons l'assumer. Il y aussi des attentes populaires pour revivre des émotions que l'on a vécues antérieurement. C'est un peu le levier de toute cette histoire. Je veux retrouver Cérès, car à 15 ans, je rêvais jour et nuit de la blonde Cérès. Je me suis accaparé ce mythe. Or, là, je vais être un peu déçu parce qu'elle ne va pas apparaitre. Devons-nous en tenir compte?

> FH: Et ça, ni la technique ni le budget n'y font rien. Vous pouvez avoir la technique la plus incroyable de la planète, si vous n'avez pas quelqu'un qui touche au cœur des gens, avec une belle chanson, une belle mélodie, des beaux mots, et bien cela ne marche pas. Pour revenir à notre responsabilité, en ce qui me concerne, c'est le projet le plus compliqué que j'aie eu à gérer en termes de logistique. Ce qui est compliqué, c'est que nous avons 21'700 patrons. Les 20'000 habitants de Vevey et 1'700 membres de la Confrérie. Et c'est leur Fête. Donc nous ne pouvons pas faire n'importe quoi. Il y a des grandes attentes.

Justement, quel est le plus grand défi de cette prochaine édition?

> FH: Notre problème majeur est que tout le monde veut que cette Fête soit en tout point exemplaire. Je veux bien pour le spectacle, il y a d'immenses attentes en termes d'émotions. Et c'est légitime. Mais pour le reste, c'est une fête normale. Nombre de décideurs aimeraient que nous soyons la manifestation phare qui va servir de modèle pour les autres pour les 20 prochaines années, un peu comme l'a été Expo 02 (réd: dont Frédéric Hohl fut le directeur d'exploitation), mais ce n'est pas le cas. Nous n'allons pas être plus exemplaires que le Montreux Jazz ou le Paléo. Nous voulons être traités comme les autres événements. Prenons les problèmes de mobilité à Vevey, si nous voulons une ville fluide pendant une fête, alors il ne faut pas la faire dans une ville, ne pas la faire à Vevey. La fête parfaite n'existe pas.

C'est la première Fête du 21e siècle, la première Fête du 3e millénaire même, lequel est marqué par de grandes révolutions technologiques. Comment gérez-vous le mariage entre technologie et tradition?

> FM: Mais déjà en 1955, c'était la première fois que nous faisions des spectacles nocturnes. C'était complètement moderne. Nous avions récupéré des projecteurs DCA (défense avion) dont nous avions découvert les vertus pendant la guerre, pour éclairer comme de jour des spectacles nocturnes. Ça n'a pas empêché les costumes des Vaudoises, les mariés de la Fête, les enfants ceps. La technique vient en appui, elle est servante du projet artistique. Le spectateur s'attend à être étonné par la technique et il y aura cet étonnement, mais c'est au service du spectacle.

> FH: La technique doit être un support au service du public. En 1977, pour le spectateur qui était placé tout en haut, c'était un peu pénible. Même en 1999. Avec la technique d'aujourd'hui, nous respectons davantage le public.

En 2039 ou en 2045, lors de la prochaine Fête des vignerons, que dira-t-on de celle-ci?

> FM: Oh! Qu'elle était ringarde. Une Fête est toujours jugée à l'aune de la précédente. Et on prend souvent le contrepied. Si nous faisions des exercices aussi réguliers que Paléo, nous n'aurions peut-être pas cette comparaison aussi brutale entre un événement qui a eu lieu il y a 15 ou 20 ans et ce que nous faisons aujourd'hui. Les auteurs de 1977 ont critiqué celle de 1955, à leurs yeux hollywoodienne, clinquante, ceux de 1999 ont trouvé celle de 77 affreusement soixante-huitarde, avec un type nu qui danse, des bacchantes survoltées, des costumes faits de macramé par deux ou trois artistes déjantés dans un vieil atelier (rires).

Mais sans aller jusqu'à critiquer sur celle de 1999, en prendre le contre-pied, ce serait quoi?

> FM: Créer l'émotion en unissant le public et les acteurs-figurants dans une vraie collectivité théâtrale. Avec ces arènes fermées, les gens seront immergés, tous ensemble, dans la fosse. Il y a un côté presque fœtal.

> FH: Oui, je pense que cette configuration peut ouvrir la porte à la poésie. Parce que c'est intime. Permettre cette intimité dans une arène de près de 20'000 personnes ne serait pas possible avec quelque chose d'ouvert. Et il faut aussi des surprises. C'est la volonté du metteur en scène, vous devez être surpris, par l'accueil, par le spectacle, par les décors, par la dimension scénique.

Quelles surprises?

> FM: Surtout cette dimension scénique dans laquelle vous êtes immergé et dans laquelle vous sentez une certaine intimité avec le jeu. Ça, c'est la surprise. Et il y aura aussi des surprises théâtrales, dramaturgiques, voire humoristiques.

> FH: Nous pensons aussi être les premiers au monde à avoir cette technique de son visuel. Mais nous n'allons pas le mettre sur les affiches ou en faire un argument de vente. Nous en parlons dans nos présentations pour expliquer ce qu'est la Fête, mais nous n'allons pas mettre «Achète ton billet parce que tu vas avoir le meilleur son jamais entendu de ta vie.»

Comment gérez-vous les préparatifs - la pression, le stress, les attentes - et comment vous ressourcez-vous?

> FM: Oui, il y a une responsabilité, oui, elle est lourde, mais ce serait une erreur qu'elle vous pèse au point de vous empêcher d'agir et de prendre les bonnes décisions. Mais je n'ai pas un problème majeur avec ça, c'est notre responsabilité, d'autres personnes l'ont fait avant nous. Et puis, il y a une multitude de passionnés s'engageant autour de nous, sur lesquels nous pouvons nous appuyer. Et pour me ressourcer, je vais me balader, je m'échappe dans la musique, la littérature.

Comment intéresser la jeune génération à cette Fête?

> FH: Nous ne voulons pas lui raconter un mensonge, en lui disant que ce sera comme un concert de hard rock. En termes de marketing, nous n'allons pas lui faire de promesses, en lui disant par exemple que X% du spectacle collera à ses attentes. Nous devons plutôt expliquer aux jeunes ce qu'est cette Fête, pour qu'ils aient envie de venir. Nous avons d'ailleurs beaucoup de jeunes qui sont entrés dans la Confrérie. A l'époque, c'étaient les parents qui obligeaient les enfants à venir, ce qui n'est plus du tout le cas. Ils viennent tout seuls, ils sont très intéressés. Pas besoin de leur dire: «Allez, les jeunes, venez, vous verrez, c'est vachement bien». Je pense que chacun peut à un moment donné faire sa propre Fête des Vignerons, que ce soit dans la Ville en fête ou au spectacle. Et même sans aller au spectacle, peut-être parce qu'il n'y a plus de billets, venir quand même, pour voir des gens costumés, pour faire sa propre fête.

Quand seront désignés les vignerons ou les vigneronnes qui seront sacrés lors de cette édition, et surtout, comment allez-vous garder le secret à leur sujet, certainement l'un des secrets les mieux gardés de cette Fête?

> FM: Si nous serons trois au maximum à le savoir, c'est déjà beaucoup. La dernière visite (réd: les inspections des vignes) donnant lieu aux notations pour le concours sera organisée cet automne, avant les vendanges. Donc un classement peut être connu avant la fin de l'année. Mais il n'y aura qu'une seule personne qui le saura. Puis à un moment donné, deux autres vont le savoir. Le classement se basera sur les notes de la dernière période du concours, qui est de cinq ans (réd: d'ordinaire, ce sont des triennales, période de trois ans, mais la dernière aurait dû avoir lieu en 2017, aussi la Confrérie a décidé de prendre les résultats des cinq dernières années). Les rangs seront déterminés par la mathématique objective, environ 90 vignerons seront concernés, et après, nous devrons définir combien nous distribuons de médailles d'or, d'argent et de bronze. Car il y aura plusieurs couronnés, ils seront peut-être trois, peut-être quatre peut être sept, je ne le sais pas, qui seront parmi les premiers. Et après nous décrétons, en fonction de la mathématique des résultats, qu'il y a une deuxième série, les médailles d'argent, puis de bonze, puis viennent ceux qui obtiennent des diplômes.

Et quelles sont les retombées pour ces lauréats, en termes de réputation?

> FM: Elles sont fort modestes, car la quasi-totalité d'entre eux sont des vignerons inconnus du grand public, parce qu'ils ne sont pas vignerons encaveurs, ils n'ont pas une étiquette à leur nom, ce sont des tâcherons, donc ce sont des anonymes de la vigne. Et à ce moment-là, nous les mettons en valeur. En revanche, pour leurs employeurs, pour ceux qui sont collaborateurs des grandes maisons, comme Obrist ou autres, cela pourra être un argument commercial.

Comment se fixe la date de la Fête des Vignerons?

> FM: C'est toujours une année impaire, ne me demandez pas pourquoi. C'est une tradition et cela nous arrange bien aujourd'hui, parce qu'il y a de nombreuses manifestations, notamment sportives, les années paires. Après, c'est un peu comme le vin: quand il est tiré faut le boire. Quand la vigne commence à démarrer, quand on sent que ça frétille, que la vigne commence à fleurir, on se dit c'est pour bientôt. Une fête elle se prépare un peu comme ça, quand on sent que la population en a envie, se pose des questions...

Difficile de vous croire, pour déterminer la date de 2019, vous avez quand même dû faire tourner des usines à gaz, pour déterminer la date de 2019

> FM: Je vais vous expliquer très clairement le processus de 2019. En 2009, les acteurs-figurants sollicitent la Confrérie des Vignerons pour obtenir l'autorisation de porter les costumes pour faire un petit cortège de commémoration des 10 ans de la Fête de 1999. Evidemment, ils demandent aussi quelques milliers de francs pour organiser un apéritif commun. Plusieurs d'entre nous assistent à cet événement et nous nous disons: «Tiens, il se passe quelque chose, il y a des gens qui ont envie que l'on en reparle, que l'on remette le pied à l'étrier...» Donc dès 2009, nous nous sommes réunis et nous nous sommes dit: «Que faisons-nous? Et si nous faisons quelque chose, comment le faisons-nous, et quand?» Et cela démarre.... Nous balisons tout le paysage, nous regardons quels sont les événements potentiels, comme une Fête fédérale de lutte, un projet d'Exposition nationale, etc. Nous faisons ensuite notre analyse de la situation, nous nous arrêtons sur 2019 et proposons cette date lors de notre assemblée générale en 2011. Voilà, c'est ainsi que cela démarre, pas autrement.

Il n'y a pas d'autres critères?

> FM: Il y a des signes qui nous interpellent, qui nous disent voilà, il faut commencer à s'y mettre. C'est ce que j'appelle la fermentation, notre vin commence à fermenter: «Ah, il se passe qqch!»

La règle, c'est 25 ans?

> FM: Il n'y a pas de règle. Si vous regardez antérieurement, vous verrez que c'est beaucoup plus proche. Il n'y a quasiment rien entre 1797 et 1819, parce qu'il y a Napoléon qui laboure l'Europe de ses troupes, des conflits dans la Confédération suisse elle-même, etc...

C'est donc un concours de circonstances?

> FM: C'est cela. A l'époque, nous avons souvent dit: «Il faut que la Fête se déroule en temps de paix». A la fin du 19e siècle, nous arrivions peut-être à imaginer qu'à trois ans, il y puisse y avoir une paix en Europe... Or aujourd'hui, même à 10 ans, c'est compliqué. Mais il n'y a pas de règle, seulement des signes. Et il est vrai qu'il y aura toujours des gens qui disent que c'est tous les 25 ans. Mais statistiquement, c'est faux, car au XXe siècle, c'est tous les 22 ans. Mais c'est une espèce de mantra... Ce qu'il faut retenir de tout cela, c'est que c'est rarement, et dans un intervalle proche d'une génération.

Quelles sont les qualités requises pour être un bon Abbé-Président, quelles sont les valeurs que vous devez incarner?

> FM: Vous devez incarner une société pluriséculaire, qui véhicule des valeurs terriennes et spectaculaires, au sens d'un événement culturel. Donc vous devez avoir à la fois un grand respect pour la terre, les vignerons, les hommes et les femmes qui s'engagent dans la Fête, et en même temps, une grande curiosité, voire une curiosité critique envers l'acte créateur, dont vous êtes le commanditaire. L'incarnation dans le concret et, en même temps, l'ouverture à une rêverie spectaculaire, voilà ce qu'un Abbé-Président doit parvenir à concilier au moment d'une fête. Vous devez manifester à la fois cette capacité de comprendre les attentes des gens de la terre, qui ont une lecture simple d'un événement culturel dont ils n'ont pas l'habitude, mais dont ils sont les héros. Je parle des vignerons, mais qui sont emblématiques de toute la population que nous convoquons pour faire la fête. Et en même temps, vous devez accompagner des auteurs, pour qui c'est un acte créatif ponctuel fort.

Votre budget semble être sans limite, de 55 millions en 1999 à 80 millions pour cette édition, avez-vous un plafond?

> FM: Etes-vous prêt à payer un billet 800 frs? Elle est là notre limite, sur le prix du billet, donc sur le budget.

> FH: Il faut que cela soit accessible, plus accessible qu'à l'époque. En 1833, le prix du billet, 5 frs, c'était l'équivalent du prix du chauffage d'un appartement tout l'hiver à Vevey. Donc à peu près 1'500 frs le billet d'entrée si l'on transpose à aujourd'hui. C'était donc beaucoup plus cher et ce n'était pas pour tout le monde... Or nous sommes une fête populaire, nous voulons que tout le monde puisse venir.

Les prix des billets oscilleront entre 79 frs et 300 frs

> FH: C'est ce que nous disons pour l'instant, mais nous n'en savons rien encore. C'est LE sujet principal, nous avons déjà des centaines de demandes tous les jours. Vous ne pouvez pas imaginer, nous pourrions ouvrir la billetterie demain matin! Cela revient à la notion de fête exemplaire évoquée. Nous ne pouvons pas faire davantage que ce qui est prévu, car nous ne voulons pas faire payer cela au visiteur. Le visiteur doit payer pour le spectacle, pas pour d'autres choses. Ce n'est pas une grande fête subventionnée. Il n'y a pas de subvention. C'est peut-être un modèle en voie de disparition. Car faire une fête sans subventions, cela devient un peu compliqué...

C'est magique car vous savez que quoi que vous fassiez, la billetterie sera vendue...

> FM: Attendez, nous avons plus de 300'000 billets à vendre! Ce n'est pas rien! Voire audacieux.

> FH: Nous avons plein de signes positifs, mais la réalité, c'est quand les gens seront derrière leur ordinateur ou au guichet pour les acheter!

Est-ce à dire que vous avez quand même besoin de faire de la promotion?

> FM: Bien sûr. Le 80% de notre budget de recettes, c'est la billetterie.

> FH: Je pense que c'est l'une des seules manifestations en Suisse qui a ce modèle-là. Les manifestations qui y ressemblent sont subventionnées à hauteur de 50 à 80%. Là, c'est un challenge incroyable. Je trouve que la Confrérie prend d'énormes risques, parce qu'il n'y a pas de manifestations qui n'aient pas de subventions. Cela n'existe pas. C'est un modèle unique. Nous ne voulons pas que les veveysans, ceux qui viennent au spectacle, soient ceux qui subventionnent. Il n'y a pas de raison. C'est pour cela que nous devons tenir cet équilibre, le juste prix.

Donc 80% de votre budget est couvert par le prix du billet. Et le reste?

> FM: Ce sont les partenariats, les sponsors, la restauration.

La Confrérie n'a pas de fonds à disposition pour la Fête?

> FM: Elle met ses fonds à disposition, comme des fonds propres au moment où vous construisez une maison. C'est ce qu'elle est en train de faire maintenant. A part des sommes qui nous ont été généreusement allouées par les sponsors, tous les frais que nous engageons maintenant, c'est sur les fonds propres de la Confrérie. La Confrérie prête à la Fête, et la Fête inscrit ces montants en dette dans ses comptes et remboursera la Confrérie au bout du compte.

Au niveau des charges, quel est le plus gros poste?

> FH: Difficile de donner des pourcentages, mais je dirais que pas loin de 75% sont pour le spectacle. Le reste, c'est l'accueil, l'infrastructure, etc. A la dernière Fête, beaucoup de gens étaient déçus parce qu'ils n'ont pas pu acheter un billet. Donc l'expérience que vous avez dans la Ville en Fête est extrêmement importante. Nous voulons que tous puissent voir la parade, qui sera gratuite. Nous voulons qu'ils puissent aussi participer à la Fête, même s'ils n'ont pas eu la chance d'avoir un billet. Il y a beaucoup d'éléments qui doivent être proposés au public. C'est l'équilibre sur lequel nous travaillons.

Combien le spectacle coûtera-t-il en lui-même?

> FH: Je n'arrive pas à vous le dire... Mais j'aimerais bien, parce que si je pouvais vous le dire, nous pourrions vous donner le prix des billets. Il n'y a pas de secret et nous n'avons rien à cacher. Au contraire, nous préférerions dire: «Voilà ce que cela va vous coûter, voilà pourquoi». Parce que si vous devez payer ce prix pour voir un spectacle et qu'à la fin du compte, la Confrérie fait 10 millions de bénéfice, cela n'irait pas. Ce n'est pas une affaire commerciale, en revanche, nous ne pouvons pas nous permettre de perdre de l'argent, puisqu'il n'y a pas de subventionnement. C'est donc un exercice extrêmement fin.

De récents scandales secouent l'industrie viticole, coupage de vins, pesticides. La Confrérie en tient-elle compte dans ses critères de sélection des tâcherons?

> FM: Je crois que vous êtes dans une confusion totale. Notre métier de base, c'est d'aller examiner le travail des vignerons sur le terrain. La Fête des Vignerons en est l'extension symbolique. Sur le terrain, évidemment, ce type d'enjeu nous interpelle régulièrement. Est-ce que nous devons, dans la dramaturgie de la Fête, faire allusion à ces questions-là, que j'appellerais écologiques au sens noble du terme? Ce n'est pas une mission que nous avons donnée aux auteurs. Il y aura certainement une allusion à la durabilité, à la protection de la nature. Mais évidemment, nous sommes parfaitement conscients de ce qui se passe sur le terrain. Et nos critères de jugement du travail du vigneron d'aujourd'hui sont adaptés régulièrement aux critères scientifiquement prouvés, documentés et validés par les grandes écoles de la viti– et de la viniculture dans ce pays. Nous avons d'ailleurs des pointures de l'enseignement de la viti– et de la viniculture au sein même de la Confrérie des Vignerons. En 2014, j'ai signé la dernière version des directives qui permettent de juger les vignerons. Il y a donc une prise en compte, avec beaucoup de souplesse, parce que nous ne sommes pas excessivement normatifs, de ces enjeux-là.

Maintenant, nous sommes des représentants des propriétaires. Et qui veut vivre économiquement aujourd'hui d'une vigne ne peut pas se permettre n'importe quoi ici, sous nos latitudes, au bord du lac Léman, en termes d'enjeux écologiques. Les vignerons ne travaillent pas de la même manière au Pérou, en Nouvelle-Zélande, à Uzès, Fully ou Rivaz. Il des différences extrêmes, en termes de pressions atmosphériques, climatiques, ou d'humidité. Donc la lutte contre les maladies cryptogamiques, notamment les champignons, ne peut pas être menée partout de la même façon. Et si économiquement vous voulez sauver une récolte malade, vous n'avez pas beaucoup d'autres moyens à ce jour que d'utiliser les moyens chimiques.

Donc pas d'interdits, mais quand même de l'exemplarité avec une certaine souplesse?

> FM: C'est cela. Nous ne pouvons pas, nous Confrérie des Vignerons, en sachant tout ce que l'on sait, en documentant tout ce que l'on documente, jouer les Ayatollahs d'une modélisation excessive qui va dans le sens de la mode.

Quel sont vos rapports avec la Ville de Vevey, que finance la Ville?

> FM: Les rapports sont acceptablement cordiaux. Ils ne sont pas simples, parce nous envahissons la ville et que la ville doit se poser ces questions avec des équipes complètement différentes tous les 25 ans. Par exemple, comment faire pour obtenir une forme de rétribution raisonnable sur l'usage exclusif du domaine public, sur les questions qui relèvent de la propreté, de la voirie, etc. Ce sont à chaque fois de nouvelles équipes qui doivent se pencher sur ces questions et qui viennent avec leurs exigences, leur savoir-faire. En 1999, nous avons eu 19 séances avec la Ville de Vevey avant de signer une convention. Là, nous en sommes à la quatrième... Nous avons donc encore de la marge, en termes de séance en tout cas.

Mais nous ne recevons aucune subvention. Il n'y a aucun franc que la Ville de Vevey nous offre pour la Fête des Vignerons. Nous payons tout et la Ville voudrait, évidemment, que nous payions encore plus que tout.

> FH: Nous ne voulons pas que l'habitant de Vevey paie sur ses impôts, la Fête ne coûtera pas un franc au contribuable, c'est vraiment le message que nous voulons faire passer. Exemple concret: comme nous utilisons la Place du Marché, nous paierons la perte de recettes du parcomètre. Et c'est normal.

> FM: Nous avons dit à la Ville de Vevey que nous étions prêts à prendre en charge le prix coûtant de tous les services mis en œuvre de manière extraordinaire par rapport à la vie quotidienne. Combien cela coûte, par exemple, d'aller ramasser les déchets en plus de ce que l'on fait traditionnellement jour après jour, pour la Fête des Vignerons. Cela, nous devons le prendre en charge. Mais nous ne pouvons pas payer encore plus.

Date:05.06.2018
Parution:

L'Abbé-Président et les médias

 "Il y a trop d'informations"

Rédacteur en chef d'un journal, c'est une première pour vous?

> François Margot: Je me demande si je n'ai pas été associé une fois, au titre de président du Septembre musical, à la rédaction d'une rubrique de 24 heures... Autrement oui, vous avez la primeur.

Quel est votre rapport aux journalistes et aux médias?

> Je suis quelqu'un qui fonctionne, de manière générale, à la confiance. J'ai un petit côté sportif et le fair-play est pour moi quelque chose d'extrêmement important. Je suis ouvert, très ouvert, je dis les choses franchement, je ne m'embarrasse pas de formules. Quand je ne peux pas dire ou que je ne veux pas dire, je ne dis pas. Mais si je me sens trahi dans la confiance que j'ai donnée à un journaliste auquel j'aurais ouvert l'accès à ce que je sais, alors là je ferme définitivement.

Vous semblez avoir fait de mauvaises expériences?

> FM: Non, mais il m'est arrivé de voir qu'entre ce qui était recherché et ce qui était dit ou écrit, il y a parfois des distorsions... Je sais que parfois vous n'êtes pas vous-mêmes responsables de cela. Mais entre le titre de l'article et son contenu, il y a parfois des gauchissements insupportables.

> FH: Le problème que nous avons dans un tel projet, c'est que la moindre intervention que nous faisons, qu'il y ait deux ou 250 personnes, nous sommes attendus au tournant. Et si nous faisons une petite erreur, ce qui peut arriver, ça peut être mal interprété, cela peut partir dans un autre sens, donc c'est toujours assez compliqué.

A l'ère des «fake news» et autres réseaux sociaux, comment vous informez-vous?

> FM: J'ai un vrai problème d'aboulie. Il y a trop, beaucoup trop d'informations. Je ne supporte plus la radio, parce qu'on susurre la même chose 25 fois par heure. Je supporte de moins en moins les informations sur internet, avec des nouvelles qui n'ont aucun intérêt, des détails sur la vie privée ou des anecdotes ridicules. Je demande à être informé du fait brut. S'il y a un peu de réflexion derrière, je suis preneur, mais je me rends compte qu'il y en a de moins en moins parce qu'il n'y a plus de temps... Je ne regarde plus la télévision. Je lis des revues, pour avoir un peu plus de recul...

> FH: Moi j'écoute volontiers la radio romande juste le matin. J'aime bien le 19h30, c'est plutôt bien, et autrement je regarde un peu la Tribune de Genève, mais c'est comme 24 heures. Je regarde un peu le journal de mon bled et puis le vôtre, que je reçois comme tout le monde dans ma boîte aux lettres.

Combien attendez-vous de journalistes pour la Fête?

> FH: Beaucoup. Nous prévoyons un accueil potentiel de 150 par jour, mais il y en aura bien plus au Couronnement. Nous allons donc devoir être un peu restrictifs selon les jours. Et nous travaillerons en collaboration avec Montreux-Vevey Tourisme et Présence Suisse. Le journaliste japonais aura par exemple sûrement du plaisir au spectacle, mais s'il peut faire un article sur la région cela va nous faire plaisir.

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