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Entre émotions et souvenirs intimes

Témoignages Gueule de bois mémorable, facéties des Cent Suisses ou chaudes larmes au son du Ranz des vaches: 12 personnalités romandes se souviennent, entre émerveillements et coups de gueule vécus lors de précédentes Fêtes des Vignerons.

Thierry Meury, humoriste: « Le lendemain, je ne me souvenais de pas grand-chose... »

J'avais onze ans lors de la Fête de 1977 et j'en garde des souvenirs d'enfance à travers les récits émus de ma maman et de ma tante. Pour moi, c'était un peu exotique. Elles en parlaient avec beaucoup d'émotions, surtout le Lyoba de Bernard Romanens. En 1999, j'avoue que le lendemain, je ne me souvenais pas de grand-chose. La Fête des Vignerons, c'est aussi ce côté festif où tout le monde se retrouve dans les rues de Vevey, figurants compris. En tant que jurassien, je n'ai pas un attachement viscéral pour cet événement, certes romand, mais avant tout vaudois.

La prochaine édition? Je suis un peu sceptique. Je ne vois pas l'intérêt de tout changer alors que c'est un événement qui tient sur la tradition. Je me demande où les nouveaux réalisateurs vont nous emmener. Le moderne doit à mon avis être au service de la tradition. Si la fête devient un truc conceptuel, je ne suis pas sûr que cela plaise aux gens.

Daniel Rosselat, syndic de Nyon: « C'était un peu la bagarre »

L'édition de 1999 m'a fortement impacté. François Rochaix a su mettre en scène avec maestria un mélange de traditions bien vaudoises et d'innovation, en apportant des surprises et beaucoup de fraîcheur et de l'audace. C'était grandiose. Cela m'a tellement plu que je l'ai engagé pour la cérémonie d'ouverture de l'expo 02 dont j'étais responsable.

Les deux Fêtes de 1977 et 1999 ont eu lieu à chaque fois juste après le Paléo. Et c'était chaque fois la bagarre pour trouver du matériel et des prestataires techniques. Nous étions là chaque année et nous trouvions un peu injuste qu'ils «raflent» tout le matériel...

Ce que j'attends de la prochaine? Qu'elle m'émerveille. Et je pense que ce sera le cas. Je connais bien le metteur en scène. Nous travaillons ensemble depuis longtemps. Il a fait des choses merveilleuses avec le Cirque Eloise, le Cirque du Soleil sans parler des cérémonies des Jeux Olympiques de Sotchi en Russie.

Béatrice Berrut, pianiste: « La Fête de l'espoir »

Ce qui frappe dans la Fête des Vignerons, c'est que l'organisation d'une telle Fête s'apparente presque à la construction d'une cathédrale, car elle s'inscrit dans une mesure de temps qui dépasse largement celle à laquelle nous sommes habitués aujourd'hui.

A l'encontre des principes véhiculés par notre société, elle est la Fête de la lenteur, des joies qui sont vécues mille fois en rêve avant d'être vécues en vrai, des costumes dont le chatoiement fait vibrer les esquisses sur le papier avant d'habiller richement de fiers figurants, de la musique qui cherche sa voix et qui, après d'hésitants balbutiements, se fera hymne solaire.

Elle est aussi la Fête de gens qui la préparent pour leur prochain, car sur une telle durée, qui seront les heureux assis sur les gradins de la Place du Marché et qui seront les autres, assis sur les gradins des limbes à tout jamais? Elle a la noblesse du geste de ceux qui pensent aux autres et qui ont compris qu'il était encore meilleur de donner que de recevoir.

Elle sera aussi la Fête de l'espoir, car quand l'humanité a la sagesse d'unir ses talents et sa bonne volonté, elle est capable du plus éblouissant! Et c'est peut-être cet enseignement que nous devrons garder lorsque la Fête sera passée...

Estelle Mayer, hotelière à Montreux: « Il s'est mis à pleurer comme une madeleine »

2019 sera ma troisième Fête des Vignerons. Celle de 1977, je l'ai vécue sur les épaules de mon papa. J'avais 7 ans et 29 ans lors de la dernière. Le spectacle était magnifique, à vous donner des frissons. Il y avait une ambiance extraordinaire dans les rues. C'était génial. Je pense que pas mal de gens ont eu un coup de déprime quand c'était fini. Un ami Français se moquait de cette tradition alors je l'ai invité. Lorsque le cor des alpes a joué le Ranz des vaches, il s'est mis à pleurer comme une madeleine. J'attends la prochaine avec impatience. En tant que présidente de la Société des hôteliers, je la vis déjà un peu lors des séances de préparations. Nous sommes tous solidaires de cette Fête inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO. Pour la destination, c'est un plus énorme. Tout cela va être mené de main de maître par Frédéric Hohl. On peut lui faire confiance, la Fête est entre de bonnes mains.

Yves Christen, ancien syndic de Vevey: « La Présidente de la Confédération sur les Cent Suisses... »

La Fête de 1999, je l'ai vécue en tant que syndic de Vevey. Ruth Dreifuss, alors Présidente de la Confédération, était venue à pied depuis le pays fribourgeois jusqu'aux Pléiades où elle résidait. Je suis allée la chercher et, dans le petit train qui nous amenait à Vevey, la surprise des passagers qui montaient à chaque arrêt était cocasse. A l'issue du couronnement, auquel la présidente a participé, je l'ai remise entre les mains des Cent Suisses qui, pour la première fois, portaient une femme sur leurs épaules. Ils l'ont «promenée» dans toute la ville puis «séquestrée» dans leur caveau. L'ambiance était décontractée, c'était la fête pour elle aussi. Nous avons beaucoup ri.

Historiquement, la Fête des Vignerons est intimement liée à la Gruyère. Les fromagers descendaient à Vevey pour charger leurs meules de fromage sur les bateaux et les vignerons de la région avaient des troupeaux dans l'arrière-pays. La relation économique et sociale était assez forte.

Je me souviens aussi des bons moments passés avec Raoul Colliard, le Président des Armaillis, qui a traduit mon discours en patois. Les séances de prononciation ont été l'occasion de jolis éclats de rire. Là, je me suis mis tous les Gruyériens de mon côté (rires).

François Longchamp, président du gouvernement genevois: « Nos destins sont liés »

De malicieux brouillards échappés du Léman vaporisent la vigne d'une bruine délicate. Quatre à cinq fois par siècle, Vevey devient capitale de la Suisse. Avec ou sans Bacchus, la Fête des Vignerons rayonne. L'œuvre doit comme toujours au génie vaudois mais aussi à l'expression d'artistes tessinois, genevois, canadiens ou d'Uruguay. Vevey devient internationale et supplante pour un temps le beat de Montreux. La région vibre et le vin coule à un joli niveau. Faisant resplendir ainsi le dynamisme de l'économie vaudoise, la Fête des Vignerons éclaire la créativité d'un canton dont le chant retentit jusqu'au mien. A Genève, savez-vous, on trouve la première commune viticole de Suisse. Aujourd'hui, le salut de nos vignerons s'élève jusqu'à vous. Et avec lui, celui des vignerons du monde entier car, heureuse concomitance, Palexpo Genève accueille le 42e congrès mondial de la vigne et du vin. En voiture, en bateau ou atterrissant à la Blécherette, les producteurs du monde entier viendront à vous. L'été prochain, nos destins sont liés.

Danielle Neithardt Stoudmann, qui incarna Cérès en 1977: « Je buvais discrètement mon petit verre de blanc... »

J'étais en train de partir pour l'Afrique du Sud, lorsque le téléphone a sonné. A l'autre bout on me dit: «Est-ce que vous avez mis une bouteille de Dézaley au frais Cérès?» J'ai cru que je tombais. Ça a été un choc, très agréable, mais un choc. Des souvenirs? Il y en a tant. C'est la plus belle Fête de ma vie. J'ai encore la musique dans la tête. En dehors des spectacles, nous avons été invités par la municipalité de Cully. Attablés au bord du lac, Bernard Romanens a été sollicité pour chanter le Ranz des vaches. C'était un garçon assez timide avec qui je m'entendais bien. Il se tourne alors vers moi et me dit: «Ok, mais seulement si tu montes sur la table avec moi.» Alors qu'il avait l'habitude de chanter devant des milliers de personnes, il était très intimidé. Il m'a pris la main et tremblait comme une feuille. C'était très émouvant. Je me souviens aussi de ce petit verre de blanc que l'on m'amenait le matin sur la scène. Ce n'était pas l'heure, alors... je ne vous dis pas! Mais je buvais mon petit blanc discrètement. On cachait aussi une bouteille d'eau sous ma traîne dans laquelle des pailles étaient emboutées pour arriver jusqu'à mon épaule afin que je puisse aspirer un peu d'eau de temps en temps sans être vue. Après la fête, en automne, la Municipalité de Leysin nous a invités et nous avons fini la soirée à la maison. Tout le monde était en costumes, c'était irréel et féérique.

Laura Chaplin, petite fille de Charlot: « Tout le monde dansait dans la rue »

J'avais 9 ans en 1999 et je me souviens de la joie de mon père et des participants qui se mêlaient à la foule pour danser avec leurs beaux costumes. Tout le monde dansait dans la rue, c'était magique. Anglaise d'origine, je suis née en terre vaudoise, au Manoir de Ban et je me sens d'ici. La Fête des Vignerons symbolise pour moi l'importance et la beauté des traditions qui, malheureusement, ont tendance à disparaître à travers le monde. Connaître l'Histoire, mais aussi l'histoire de son terroir, est très important pour moi, cela a beaucoup de valeurs à mes yeux. Connaître l'origine des choses me fait du bien. Je me réjouis de participer l'année prochaine. En tant qu'enfant, il ne me reste que peu de souvenirs. Une impression bigarrée de couleurs, de gros paniers pleins de raisins, de costumes chamarrés. J'en garde un sentiment de simplicité et de joie partagée. Et ça c'est merveilleux. C'est aussi ce que j'ai envie de transmettre à travers mon art et les vins que j'ai développés avec une petite cave valaisanne, La 5e Saison. Il n'y a rien de plus beau que de partager un sourire. Cela fait tellement de bien.

Frédéric Borloz, syndic d'Aigle: « J'ai vécu ma Fête sous les gradins »

Je me souviens que la Fête de 1977 était très importante pour mon grand-père qui voulait absolument que je voie ça. Mais à 11 ans, j'avais trouvé un peu long sous un soleil de plomb et j'ai demandé l'autorisation de m'éclipser. La sécurité, à l'époque, était plus souple. Ainsi, m'accrochant de barres en barres, j'ai vécu ma Fête des Vignerons sous les gradins, à l'ombre et en mangeant une glace. Pourtant, c'est peut-être grâce à cette Fête qu'est née ma passion pour la vigne et le vin à tel point que je cultive ma propre vigne en gobelet depuis deux ans. En 1999, on va dire que j'ai profité de la Fête différemment... (rires!). J'y suis allé à plusieurs reprises, dont le jour de l'éclipse. Vevey bouillonnait de manifestations annexes, de caveaux dissimulés dans les petites ruelles, de rencontres improbables. Toute la ville était en fête. Sur le tard, j'ai rencontré la Fanfare d'Aigle. A chaque arrêt, les copains jouaient un petit morceau jusqu'au moment où le directeur a mis fin à ces concerts improvisés. Il faut dire que tout le monde avait apprécié le fruit de la vigne et qu'il avait quelque peu déteint sur l'harmonie des notes... Municipal fraichement élu, c'est là que j'ai compris l'importance de cette tradition pour les vignerons de ma région. Je trouve extraordinaire que cet événement se perpétue par la qualité artistique et la reconnaissance de leur travail.

En tant que Président de la Fédération suisse des vignerons, je me réjouis à plus d'un titre de participer à la cuvée 2019.

Léonard Gianadda, Martigny: « Mes quatre Fêtes des Vignerons »

J'ai déjà eu le privilège d'assister à trois Fêtes des Vignerons, en 1955, 1977 et en 1999. Bien sûr, j'espère vivre celle de l'année prochaine. Quatre Fêtes des Vignerons, quel privilège! Chaque fois, ce fut unique et dans des circonstances personnelles très différentes. En 1999, c'était avec mon épouse Annette, Vaudoise, ancienne Marceline. En 1977, nous y avions emmené nos jeunes fils François et Olivier. La Fête de 1955 me rappelle des souvenirs tout particuliers. J'avais 20 ans et c'était deux ans après mon séjour de quatre mois aux Etats-Unis. Je recevais la visite de Ken, cet ami américain qui avait ouvert mon esprit à l'art. C'est tout naturellement que je l'ai entraîné à la Fête des Vignerons. En Suisse, la télévision balbutiait et c'est sur place qu'il fallait découvrir les grands événements. A Vevey, nous avons été gâtés. Le décor qui se profilait sur le lac et les Alpes, les défilés des groupes, les chanteuses et chanteurs, tout nous faisait vibrer. Et que dire du Ranz des vaches! Jeune photo-­reporter, j'ai pris quelques clichés que je viens de retrouver (voir ci-dessus). Sur la pellicule, les images se sont formées avec ce léger halo qui semble trahir l'émotion ressentie. Et c'était il y a 68 ans...

Isabelle Falconnier, président du salon du livre: « Je me retrouve face à Cérès à l'hôpital »

Je me souviendrai toujours de la surprise de la gamine que j'étais lorsqu'un jour, peu de temps après la Fête des Vignerons de 1977, je me retrouve face à Cérès en personne à l'hôpital de ma ville de la Riviera pour une prise de sang. Pour moi, cette belle grande femme blonde, radieuse, charismatique, impressionnante, est Cérès, la déesse des moissons de la Fête, saluant les foules depuis son char, et rien d'autre. Que faisait donc Cérès déguisée en infirmière dans l'hôpital de ma ville? J'ai mis du temps à comprendre que Cérès était d'abord Danielle Neithardt, une jeune femme de Vevey dont la vie sociale a basculé l'été où elle enfile une robe rouge sang, monte sur un char et incarne une bien belle déesse pour plusieurs générations de spectateurs de la Fête. Et puis qu'elle a une sœur, infirmière, qui lui ressemble beaucoup et en face de qui je me retrouve cet été magique. J'ai vu Cérès. Cérès m'a souri, rien qu'à moi. Je me souviens comme si c'était hier de ce moment où une déesse est venue à moi. C'est tout le pouvoir de l'imagination, du pouvoir de la Fête des Vignerons. Elle est ma Fête. Elle incarne le lieu où je suis née, la manière dont nous vivons, que nous soyons vignerons ou pas, notre paysage et ce que nous en faisons. Elle rappelle les gestes, les rituels auxquels nous nous identifions en tant que société, dont nous avons hérité. A nous de continuer à leur donner du sens, en tous les cas de nous en souvenir.

Slobodans Despot, écrivain: « Je n'avais pas le cœur à la Fête »

J'ai un souvenir très sombre de la dernière Fête en 1999 parce que j'étais retourné dans mon pays d'origine, la Serbie, qui venait d'être bombardée par l'OTAN pendant 78 jours, du 24 mars au 12 juin. Les vignerons célébraient la terre juste après et, bien qu'étant un «Veveysan» établi, je n'avais pas le cœur à la fête. J'ai lu le magnifique livre de la Fête de 1955, préfacé par Paul Morand. J'adore ces très anciennes coutumes qui nous relient avec notre histoire et donc, je ne vais pas manquer la prochaine. J'ai cependant eu l'occasion d'entendre le Lyoba et c'est l'un des chants d'amour pour son pays les plus émouvants. D'ailleurs, lorsque les Fribourgeois étaient mercenaires au service de la France, on leur interdisait de chanter le Ranz des vaches car la mélancolie les gagnait et ils perdaient leur allant. Un entrain qu'ils retrouvaient en descendant à Vevey avec son climat et son petit côté méditerranéen. Vevey a toujours été un grand refuge pour les écrivains, les artistes et les penseurs qui avaient des comptes à régler avec leur pays d'origine.

Date:05.06.2018
Parution: 900

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