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Politicien de milice:
Vis ma vie de municipal

Crise des vocations Les affaires impliquant des municipaux se succèdent. Ces cas isolés mais bruyants éclipsent une réalité: la bonne santé générale des communes et l'engagement conséquent de la majorité des édiles pour le bien commun. Alors même que la charge de travail a sensiblement augmenté ces trente dernières années et que la politique ne séduit plus, conséquence de changements sociétaux profonds. Résultat, peu de citoyens s'enrôlent et les localités tirent la langue. La preuve: 765 élections complémentaires municipales organisées dans le Canton lors des deux dernières législatures – soit plus d'une par commune en moyenne – et un roulement important dans les Conseils communaux. Ce 10 juin, jour de votation, pas moins de 29 sièges sont à repourvoir. Trois solutions se dessinent: la revalorisation du poste de municipal, la réduction du nombre de sièges dans les législatifs et la fusion. Enquête et témoignages, dont celui de Gérald Vallélian, syndic de Saint-Saphorin.

Politicien de milice: Vis ma vie de municipal Andreas Ladner : « Avoir des Conseils communaux est un luxe romand »

Amit Juillard

Il tombe à la renverse. Pas candidat, il est élu. Au premier tour, à l'inverse de tous les autres prétendants à la Municipalité de Corbeyrier. Ce dimanche 28 février 2016, le sortant Robert Nicolier s'en souvient. «J'avais fait cinq ans, je n'avais pas voulu me représenter. J'étais définitivement à la retraite. Or je suis sorti en tête du premier tour avec 144 voix (réd: sur 327 électeurs). A ce moment-là, les gens me parlent de syndicature. Difficile pour moi de leur dire «non»!» Christian Genillard et Christian Roubaty ne s'étaient pas non plus présentés au premier tour. Mais ils siègent à l'exécutif de la commune chablaisienne aujourd'hui. Parmi les sortants, seule Danielle Wanner était officiellement en lice.

La fusion avortée avec Aigle a laissé des traces, mais l'électeur robaleux sanctionne aussi un manque de successeurs qualifiés, expérimentés. «Il ne faut pas baisser les bras, mais nous vieillissons, constate Robert Nicolier. Pas sûr que la relève qui rentre tard aura l'énergie pour s'engager. Je n'aurais jamais pu le faire avant. Aujourd'hui, j'ai le temps, je remplace même mes collègues! Je suis ni pour ni contre la fusion, mais si Corbeyrier n'arrive pas à recruter des volontaires compétents à l'avenir, il faudra y repenser.» L'équation est posée.

Plus de 380 démissions

«Les problèmes sont bien réels, confirme Claudine Wyssa, présidente de l'Union des communes vaudoises (UCV) et syndique PLR de Bussigny. Dans certains petits villages, ils ont dû taper à toutes les portes pour trouver des municipaux! Mais la difficulté du poste n'est forcément liée à la taille de la commune.» Disparition des vocations politiques, crise du système démocratique de milice; beaucoup jettent aussi l'éponge en cours de mandat. Le Canton répertorie quelque 380 élections complémentaires municipales pour chacune des deux dernières législatures. Soit plus d'une par localité, sachant que leur nombre est passé de 378 en 2006 à 309 en 2017. Entre 2011 et 2016, 11% des municipaux ont ainsi quitté le navire en cours de route, le plus souvent à mi-parcours. Et depuis 2016, début de l'actuelle législature, pas moins de 130 édiles ont déjà jeté l'éponge, dont dix entre Lavaux, Chablais et Riviera Pays-d'Enhaut. Ce 10 juin d'ailleurs, jour de votation, pas moins de 29 sièges sont à repourvoir. Pour le professeur Andreas Ladner, de l'Institut des hautes études en administration publique de Lausanne (IDHEAP), beaucoup démissionnent à cause du temps et de l'énergie demandés par la fonction (lire l'interview ci-contre). Les Conseils communaux ne sont pas épargnés: rares sont les séances sans annonce de démission ou prestation de serment, y compris dans les villes. Veytaux a même reconvoqué ses 622 votants aux urnes en 2014. Motif: un Législatif trop dégarni (quatre sièges vacants sur 35), sans suppléants disponibles. «Il est vraisemblable que cela se reproduira avant 2021, confie la syndique PLR Christine Chevalley. Ce mouvement est dû notamment aux jeunes qui finissent leurs études et déménagent. Malgré tout, Veytaux est un petit îlot où les gens s'engagent encore. Les présidents de section ont néanmoins dû mouiller leurs maillots en 2016 pour remplir les listes.»

« Tout est beaucoup plus compliqué »

Les temps ont changé. «Quand j'ai commencé il y a 30 ans, il y avait peu de roulement, se souvient Claudine Wyssa. La charge de travail a nettement augmenté depuis, pour l'organe délibérant également. A Bussigny, le nombre de séances a doublé depuis les années 80. Être municipal, même dans la plus petite des communes, c'est donner au moins une demi-journée de son temps par semaine. Tout est de surcroît beaucoup plus compliqué aujourd'hui. Il y a beaucoup plus de lois, de règles, de règlements.» La preuve: les formations proposées par l'UCV, notamment en matière de finances publiques et de communication, connaissent un grand succès auprès des politiciens locaux.

Cette complexification n'est toutefois pas sans conséquences. Les dossiers progressent lentement. Frustrant. «Nos plus grands accomplissements, c'est tout ce que nous n'avons pas fait!» La boutade émane du syndic de Saint-Saphorin, Gérald Vallélian, qui s'explique dans la salle des vieux pressoirs de son domaine viticole: «Beaucoup de projets peinent à avancer, notamment au niveau du Canton. La Municipalité travaille, mais n'a parfois rien de concret à présenter. Il manque toujours un élément.» L'IDHEAP estime la marge d'autonomie des communes vaudoises à 15%.

Derrière le manque d'engagement, de profonds changements sociétaux. «Les trajets des travailleurs sont beaucoup plus longs qu'avant, analyse Christine Chevalley. Les gens ont moins le temps, sont de plus en plus casaniers. Il y a un repli sur soi. Les clubs sportifs, la culture et les associations en souffrent aussi.» La politique communale a peu à peu perdu de sa superbe. «Avant, un municipal était considéré comme un magistrat, il était respecté», se souvient Jean-François Petignat, en place à Veytaux de 1970 à 1982. «En termes d'investissement personnel, c'est rude. Les gens sont fatigués par la tâche, souligne Claudine Wyssa. Malheureusement, la reconnaissance citoyenne s'exprime peu, au contraire des critiques. Il est d'autre part difficile de se réinsérer dans le marché du travail après un ou deux mandats. C'est en partie pour cette raison que beaucoup de municipaux sont des indépendants.»

Le Conseil communal remplace l'apéro

Le tableau n'est pourtant pas si sombre, à entendre Gérald Vallélian: «Dans la réalité, mon poste de syndic occupe davantage que 30% de mon temps, c'est vrai. Quand je note une heure, j'en ai passé deux dans le bourg. Les rapports humains sont très importants, il faut répondre à toutes les sollicitations. Toutefois, mis en balance, il y a beaucoup plus de moments sympas, même s'il y a toujours un petit pourcentage de la population qui est là pour embêter l'autre.» Et le viticulteur de souligner avant de rejoindre son vignoble en terrasses: «C'est super intéressant parce que nous touchons à des domaines que nous ne maîtrisons pas toujours au départ. J'ai fait énormément de découvertes. La gestion d'un corps de police, la construction d'un collège intercommunal, c'est passionnant!» Dans certains bourgs, avoir un Conseil communal est par ailleurs un moyen de résister à leur transformation en cité-dortoir. «Un des rares endroits d'échanges, c'est le Conseil communal, avec parfois des après-séances qui se prolongent, sourit Gérald Vallélian. Les gens vont moins au bistrot du coin boire l'apéro, la poste a disparu, les commerces aussi.» Mais Saint-Saphorin fait figure d'exception: «C'est rare qu'un village de 400 habitants élise son législatif au lieu d'avoir un Conseil général, remarque le syndic. Nous ne rencontrons pas de problèmes de recrutement. Cela n'a pas toujours été le cas, mais il y a aujourd'hui une génération de personnes qui s'engagent et qui font plus que suivre les débats. C'est une des raisons de l'échec de la fusion. Mais ceux qui l'ont refusée ont pris leurs responsabilités.» Se marier par manque d'engagement, rester seul par trop d'engagement. La logique de la politique locale défie parfois les lois de l'univers.

Date:07.06.2018
Parution: 904

Interview d'Andreas Ladner


« Avoir des Conseils communaux est un luxe romand »

Manque de temps, ingratitude citoyenne, disparitions des partis politiques communaux et changements sociétaux: autant de causes à la crise démocratique valdo-helvétique. Grand observateur des politiques communales, le professeur Andreas Ladner, de l’Institut des hautes études en administration publique de Lausanne (IDHEAP), liste trois solutions: revaloriser la fonction de municipal, réduire le nombre de sièges dans les législatifs ou fusionner les communes.

 

Faut-il tirer au sort les élus pour remplir les Conseils communaux?

> Les Grecs le pratiquaient déjà. Intellectuellement, c'est marrant, mais ce n'est pas forcément une solution. Il faut des gens intéressés et capables d'assumer ces positions. La politique n'est pas un jeu de hasard.

Pourquoi ne pas élargir l'accès aux droits civiques?

> Les étrangers et les jeunes de moins de 18 ans sont à prendre en considération. Mais on n'arrivera pas à répondre aux situations calamiteuses dans lesquelles se trouvent ainsi certaines communes. Cela ne suffira pas. C'est difficile de trouver des solutions. Beaucoup se cassent la tête.

En tant que scientifique, quelles solutions proposez-vous?

> Les scientifiques n'ont pas trouvé la solution, mais font quelques constats. L'expérience dans les communes n'est par exemple pas assez valorisée par les entreprises et le grand public. Il existe la possibilité de transformer les frais en salaires, de créer des emplois à 20 ou 30%, comme dans le canton de Lucerne. Leur engagement politique est alors reconnu et valorisé. Résultat, les femmes s'enrôlent davantage. Une autre solution serait de réduire le nombre de sièges. Et s'il n'y a plus rien à faire, penser à la fusion.

Y a-t-il trop d'élus dans le canton de Vaud?

> Dans le pays de Vaud, il y a encore des Conseils communaux de 100 membres alors que dans d'autres cantons, ce nombre ne dépasse pas la quarantaine. L'exécutif, une commune en a besoin. Mais avoir autant de Conseils communaux, et de cette taille, est un luxe romand. Avoir dans les petites communes, en sus d'un exécutif, des conseils avec élus, c'est quelque chose qui n'est pas compris en Suisse alémanique, où les assemblées communales (réd: l'équivalent des conseils généraux) sont la norme.

Quelles sont les causes du désengagement politique?

> Elles sont connues: les changements de société, la disparition des partis politiques communaux... Le prestige de la position n'est par ailleurs plus le même et le grand public ne s'intéresse plus forcément aux affaires communales. Il est demandeur, mais n'exprime pas sa gratitude. Et les politiciens sont vite critiqués dans les médias. Beaucoup démissionnent parce qu'ils se rendent compte que l'engagement politique demande beaucoup de temps et d'énergie, mais aussi de la lente avancée des dossiers. Ce sont surtout des personnes qui ont une certaine disponibilité qui s'engagent. Il y a peu de femmes et peu de jeunes. Ce n'est pas facile aujourd'hui de trouver des gens qualifiés. La mobilité est très élevée. Ceux qui siègent sont souvent très impliqués professionnellement, dans les associations et auprès de leurs familles. Aujourd'hui, on n'arrive pas à intéresser tous les autres.

N'est-ce pas un bon signe que les citoyens et les médias soient critiques?

> C'est bien, mais il ne faut pas oublier que les élus donnent beaucoup et reçoivent peu. Beaucoup travaillent sans formation spécifique pour résoudre des problèmes assez complexes. Mais, de manière générale, les communes fonctionnent. Or, ce qu'on lit dans la presse, ce sont surtout des cas de tricheries ou autres, qui ne font pas la règle. Le grand travail des politiques reste dans l'oubli. La Suisse est un paradis: c'est incroyable de pouvoir interagir ainsi avec les autorités, parfois en un coup de téléphone!

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