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Série RTS tournée entre Lavaux et Riviera: Silence plateau... action !

Série TV Le tournage de Double vie, la prochaine série de la RTS, a débuté à La Tour-de-Peilz, dans une maison d'architecte avec vue sur le lac. C'est là que vit Laurence, qui découvre, à la mort de son compagnon, que ce dernier partageait son existence avec une autre: Nina. L'histoire est celle de la reconstruction de ces deux femmes, après que leur réalité se soit écroulée, sans qu'il soit possible de s'expliquer avec le principal intéressé. En exclusivité, Le Régional a pu se rendre sur le plateau, où le réalisateur multiplie les directives aux acteurs, la première assistante dirige son monde et les maquilleuses se tiennent prêtes à dégainer. Action!

Valérie Blom

Texte: Valérie Blom
Photos: Valérie Blom / Léo Maillard-RTS

Jamais cette voiture n'aura été si mal parquée. Deux roues sur le trottoir pour un latéral, une honte. Mais hors de question de prolonger le retard: il faut courir jusqu'à la rue des Murs Blancs, où se situe les prises de vue de Double vie. La future série de la RTS, produite par Jean-Louis Porchet, de CAB Productions (voir encadré) sera tournée entre Lavaux et Riviera (lire Le Régional 898). Un assistant de la régie prévient d'une arrivée et chuchote que le tournage est en cours. «C'est coupé, merci!», répète sa collègue dans son micro de contact radio.

Toute l'équipe est dans le salon de la maison d'architecte des hauts de La Tour-de-Peilz. Entre le soleil et les projecteurs, l'air est étouffant, mais il faut faire avec. Une odeur de crêpe traîne dans la cuisine, vestige de la précédente scène enregistrée. Marina Golovine, assise devant l'une des grandes baies vitrées donnant sur le lac, se fait remaquiller pour éviter que la température ne se reflète sur son visage. L'actrice suisse interprète Laurence, compagne de Marc avec qui elle a eu deux enfants. A la mort de son conjoint, elle apprend qu'il avait épousé et vivait avec Nina, graphiste pour un magazine romand – et jouée par Anna Pieri.

Images analysées en direct

«Moteur!» La première assistante, Valérie, donne des ordres. Sa direction est essentielle; avec les échanges entre comédiens, les recommandations de Bruno Deville - le réalisateur - ou les blagues glissées entre les différents corps de métier du plateau, il y a mille et une bonne raisons de traîner. «Silence!» Tout le monde s'immobilise. Le clap annonce la scène. «Action!» lance le réalisateur depuis son siège face au combo*, situé un peu en arrière et protégé de la lumière, pour pouvoir «dérusher»* les images tournées et les analyser directement sur écran.

Au milieu du plateau se promène Robocop: afin d'éviter de l'avoir à l'épaule ou de la poser sur un trépied, la caméra est indirectement accrochée au dos du chef opérateur, Pietro Zuercher, via un système de poulie qui passe au-dessus de sa tête. La ruse permet de ne pas avoir à supporter directement le poids de l'appareil, et d'être plus libre de ses mouvements tout en garantissant la stabilité de l'image. Un steadicam* ingénieux pour un travelling* évolué. «On change de plan, on se concentre sur Thibaut (réd: interprétant Robin, le frère de feu l'époux/conjoint)», assène Valérie. La maison boélande a été dénichée trois semaines avant le début du tournage. La construction de Link architectes – bureau basé à la Tour-de-Peilz – a plu au réalisateur. «Elle s'étire sur deux versants d'une colline, nous avons voulu mettre en valeur son environnement avec un jeu d'ouvertures cadrant sur le lac, la forêt ou les Dents-du-Midi», précise Jean-Pierre Dind, l'architecte.

Jouer, rejouer, rerejouer...

Toute l'équipe se met en mouvement, déplace le matériel et le combo. D'autres marques sont faites au sol en fonction de la position des acteurs ou de la caméra. Les maquilleuses interviennent sur la paire de comédiens, si facile à reconnaître, puisqu'ils sont les seuls à ne pas être froissés par la chaleur. Marina se remet en place, au même endroit sur le bord de la fenêtre. Elle n'apparaît plus à l'image, mais jouera comme si c'était le cas. Thibaut doit pouvoir échanger avec elle, ne serait-ce que par le regard.

Prise après prise, ils répètent leurs gestes et leurs mots, à chaque fois en enfilant leur rôle. Si le théâtre permet de devenir son personnage au moment de mettre son costume, le cinéma oblige à répéter encore et encore ses répliques, avec la même intensité. Il s'agit toutefois de l'unique souci des acteurs, puisque du monde leur gravite autour pour se charger du reste. Un accessoiriste de plateau range entre chaque enregistrement le sac de couchage que déplie Thibaut. Dans le jardin, lorsque Marina bouche les trous de petites tombes et arrache leur minuscule croix, il s'occupera de les replanter à chaque fois. A l'exemple de ces microsépultures, l'équipe a pleinement pris possession des lieux pour les personnaliser aux traits des héros de la série. Ou par souci pratique: deux pièces ont été repeintes en gris pour faciliter les prises de vue, le blanc n'étant pas le meilleur ami de la caméra. Elles retrouveront évidemment leur couleur originelle après les trois semaines de tournage dans cette maison.

...pour tenter de finir avant la pluie

Une fois de plus, tout le monde bouge. Difficile de ne pas figurer sur le passage des professionnels du cinéma. Il faut filmer la sortie de «Laurence». Se mettre accroupi pour ne pas créer des ombres. Etre à proximité des acteurs, si proche que l'impression est celle de partager la scène du spectacle. Ou, dans ce cas, de se trouver dans la bulle de l'histoire... A l'extérieur, il faut jouer avec la lumière et espérer passer entre les gouttes de la météo capricieuse. «J'ai loupé du texte non d'une pipe!» s'exclame Marina, fâchée de devoir recommencer une prise à cause de son blanc. Le réalisateur sourit, c'est de toute manière le bon moment pour remettre en place son micro qui dépassait légèrement du T-shirt. Le son est enregistré via la perche au-dessus des acteurs et un «mouchard» personnel placé sur chaque comédien. Au montage, les deux bandes seront mixées.

Quelques goutes tombent. «Abritez-vous sous les parapluies!» Le matériel est protégé. Le temps changeant si propre au ciel helvète n'empêchera pas la bonne suite des prises de vue. «Coupé! C'est bon, allons manger!» Bruno Deville rigole avec Thibaut: «Tu as la gommette de la meilleure réplique improvisée de la journée!» L'équipe va se sustenter sur un parking de La Tour-de-Peilz. Des tentes et une caravane «cuisine» l'attentent avec le souper prêt à être servi. Les professionnels du cinéma ont une heure top chrono pour finir leur assiette, avant de reprendre l'enregistrement de Double vie jusqu'aux environs de minuit. «C'est mon rôle de faire en sorte que tout le monde tienne le coup durant les 50 jours si intenses de tournage, et que tout se déroule pour le mieux», confie Bruno Deville, avant de monter dans la voiture où l'une des assistantes le presse; ils sont déjà en retard.

Interview Bruno Deville :
« Lavaux est presque trop be au pour être vrai »

Bruno Deville est le réalisateur de Double vie. Diplômé de l'Ecole cantonale d'Art de Lausanne, il est connu notamment pour son dernier long-métrage, «Bouboule». En 2011, il avait déjà signé CROM, une série dans le monde des éboueurs qui avait reçu le prix du meilleur téléfilm suisse. Pour cette nouvelle production, sa priorité est d'être proche de l'histoire et des émotions des personnages. Avec au premier plan «l'horizon des vignes et du lac, qui apporte quelque chose de beau, de profond et de très tourmenté...»

Quelle est la particularité de tourner cette série en Lavaux ?

> Le paysage est un personnage de la série. Une beauté de fou et à la fois mélancolique. Aujourd'hui nous avons d'ailleurs eu droit à une véritable tempête visuelle. Nous allons raconter le panorama au fur et à mesure de l'avancée du récit. Laurence vit dans cette carte postale, qui se déchire lorsqu'elle se découvre trahie. Sa vie parfaite va dégringoler. Comment se relever et retrouver un sens à sa vie... L'horizon des vignes et du lac apporte quelque chose de beau, de profond et de très tourmenté. L'emplacement est très important dans cette histoire. Ce serait très différent au Locle. Et puis, nous montrons tout de même du rêve. Cet endroit est presque trop beau pour être vrai.

Avez-vous été touché par l'histoire?

> Oui, c'est pourquoi je colle la caméra aux comédiens, pour être proche de leurs sentiments. Ils sont dans le deuil, la résilience. Etre tout près de leurs visages, filmer en gros plan montre leur énergie. Comme avec la scène tournée dans le jardin, qui donne une impression de cheni mais qui s'ajuste au jeu et au montage donnera toute la force de ce moment où elle pète les plombs. Pour s'émouvoir avec les personnages, il faut ce type d'images. J'ai moi-même trois sœurs, mais même sans, je soutiendrais cette parole féminine. J'ai trouvé le pitch très intéressant car il suit deux parcours de femmes qui se relèvent. Dans cette période du «#metoo» et des affaires de harcèlement sexuel révélées au grand jour, je trouve intéressant et important de mettre en avant des personnalités féminines fortes.

Sur le plateau, vous prenez souvent le temps de discuter avec les comédiens... Mon intérêt est de leur donner de bonnes intentions. J'essaie de me préparer et de les apprêter à l'atmosphère et aux sentiments avant l'enclenchement de la caméra. Nous tournons en fonction des lieux et non pas selon un ordre chronologique, donc ils doivent se mettre dans la peau du personnage et oublier ce qu'il se passe ensuite. La scripte aide beaucoup à remettre les acteurs dans leur jeu. Comme un chef d'orchestre, j'essaie de faire attention à tout, et de faire en sorte que tout converge...

Comment imposez-vous votre style ?

> Je travaille les situations dramatiques sur de nombreux aspects. Je cherche le meilleur style vestimentaire, la meilleure lumière ou manière de filmer. Je ne suis pas seul à cette tâche, j'échange souvent avec Léo Maillard, le directeur artistique. Le look est très important, autant que les décors. Les costumes racontent l'univers dans lequel nous nous trouvons. Par exemple, Laurence évolue dans un milieu plutôt bourgeois. Il était donc essentiel de dénicher la bonne maison, celle qu'elle a partagé avec Marc. Dans la manière de filmer, je tente de montrer qui ils sont. Les couleurs sont importantes; comment choisir des tonalités similaires. Plutôt blanc, gris et bleu foncé pour Laurence, et beaucoup plus coloré pour Nina. Une manière également de créer une dualité. La blonde, la brune, jouer avec leur reflet...

Quel sera l'accueil de cette nouvelle série?

> Je n'y pense pas du tout. Ce n'est pas ma priorité. Ce n'est pas le but mais le chemin qui m'importe pour le moment. Après le tournage, il y aura le montage, les effets, le générique, etc. Le public, il viendra ou pas. Je pense que l'histoire peut les toucher, c'est un récit universel. Et le casting est 100% suisse! Je pense que le refus de No Billag a boosté notre confiance en nous et en nos capacités. Ces acteurs du cru sont touchants et émouvants. Les séries RTS gagnent en qualité petit à petit, mais je sais qu'une partie du public demeure sceptique. Trop habitué peut-être aux standards américains, ou ayant peut-être cette difficulté à être fier de nos propres productions. Mais nous ne sommes pas à l'abri d'avoir quelque chose qui décolle tout à coup, comme cela s'est passé du côté des longs-métrages avec «Ma vie de courgette».

Date:14.06.2018
Parution: 905

* Petit vocabulaire du cinéma

Rushes : résultat de l'ensemble des prises de vue.

Derusher : Sélectionner les plans retenus pour le montage.

Travelling : déplacement réel de la caméra amenant à un changement de point de vue.

Steadicam : système de prise de vue en caméra portée permettant de faire des travellings en stabilisant la caméra.

Combo : écran relié directement à la caméra et permettant de visionner en direct les images enregistrées.

La série Double vie, l'histoire de deux femmes

A l'initiative de Françoise Mayor, responsable de l'unité fiction produite pour la RTS par Jean-Louis Porchet, de CAB Productions, il a été décidé d'adapter une série belge en Lavaux, intitulée Double vie. L'histoire est celle de deux femmes, Laurence et Nina. La première, Laurence, vit avec Marc et leurs deux enfants. Elle va découvrir à la mort de son conjoint qu'il était marié à Nina, graphiste un peu plus jeune qu'elle. Les deux personnages principaux vont devoir se remettre de leur deuil et de leur découverte. Une histoire de reconstruction, entre les vignes du paysage idyllique vaudois.

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  • Vidéo de Double vie

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