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La programmatrice qui fuit les backstages

Montreux Jazz Festival Devenue programmatrice par hasard, notamment grâce à son schwytzerdütsch, Claudia Regolatti travaille depuis l'an 2000 en coulisses. Elle compose l'affiche de la deuxième plus grande scène de la quinzaine: celle, gratuite, du parc Vernex. Portrait et confidences d'une Tessinoise métalleuse, à la maison dans «son» jardin.

Après 3'000 écoutes, Claudia Regolatti élit cinquante des mille groupes qui veulent jouer dans le parc Vernex.DR

Texte et photo: Amit Juillard

La proposition est de Claude Nobs. «Ce groupe, là, tu peux le faire jouer dans ton jardin!» Elle ne la comprend pas sur-le-champ. «Derrière chez moi, il n'y a qu'un petit carré d'herbe. J'ai dû réfléchir. Et j'ai réalisé que, pour lui, le parc Vernex était devenu «le jardin de chez Claudia».» Son rire étouffe la fin de son récit. Claudia Regolatti excave dix-huit éditions de souvenirs, à l'aube de sa dix-neuvième. Depuis 2000, elle programme la plus grande scène du Montreux Jazz Festival, après le Stravinski. Celle, gratuite, du parc Vernex: «Music in the Park».

Être le centre de l'attention ne l'intéresse pas. «Je ne lis pas les articles écrits sur moi. Je suis bien derrière mon ordinateur, à écouter des sons. Mais je note, il faut que je prépare une liste d'anecdotes à raconter. Beaucoup de choses pour nous sont normales. On s'habitue à cette vie.» Modeste. Presque gênée.

3'000 écoutes par an

Dans l'univers ouaté du Montreux Jazz Café, elle est arrivée en avance, ce matin du 26 juin, à trois jours du premier concert. Le fauteuil choisi au coin du bar est à l'écart des courants d'air conditionné. D'habitude, elle prend sa camomille sans sucre. Au boulot, elle a un outil fétiche. «J'aime beaucoup Excel, plaisante-t-elle. Plus de mille groupes postulent sur notre site internet avant chaque édition.» La Tessinoise range chaque nom dans son tableau. Divisé en cinq catégories: «coup de cœur», «oui», «peut-être», «probablement non» et «non». «Je suis carrée, je crois.» Dans les semaines ou les mois suivants, de nouvelles écoutes – environ 3'000 en tout – écrèment ses premiers choix. Sur scène, il n'y en aura que cinquante. Le boss Mathieu Jaton lui donne carte blanche. «Ensuite, c'est un puzzle. Il faut jongler avec les dates, les styles musicaux, les logements disponibles... Et je me place du côté du grand public: il faut de la musique festive, de qualité.» Ses mains entrelacées attrapent son genou.

Seule coutume intouchable, les représentations des «big bands» américains, chaque après-midi de la quinzaine. «Mes collègues sont exaspérés lorsque quinze trompettistes s'échauffent chaque jour sous leurs fenêtres, rigole Claudia Regolatti. Mais nous aimons garder les traditions chères à Claude (réd: Nobs).»

Passé de métalleuse

«Ce que j'aime, c'est plus rock, dramatique, avec des émotions, moins festif.» La métalleuse commence «assez petite» à gratter sur sa guitare au bord du lac Majeur. «J'ai grandi dans les caves à musique à écouter les concerts les moins mélodieux qui soient.» T-shirt de Metallica, Iron Maiden ou Black Sabbath sur les épaules. Pas dans son esprit, le Montreux Jazz. «Je n'imaginais pas que c'était en Suisse. Pour moi, c'était quelque chose de très glamour, loin. Je regardais des extraits à la télévision.» Tout change lors d'un passage sur l'A9. «Je vois un panneau «Montreux» et je me dis «ah! C'est là...»!» Elle s'y installe en 1999 pour un homme. Elle ne repartira plus. «L'amour est alors le moyen de transport.»

Enseignante de formation, quadrilingue, elle commence à travailler à l'Office du tourisme. C'est d'ailleurs en partie grâce à son schwytzerdütsch, pratiqué depuis l'enfance, que le festival lui ouvre sa porte, «par hasard». Son accent est diffus, presque inexistant. «Willy Zumbrunnen, le responsable du Montreux Jazz Off de l'époque, cherchait quelqu'un de bilingue. Quand je suis arrivée, je ne savais pas ce qu'était une fiche technique. J'ai appris sur le tas.» Depuis, elle s'est également occupée de la Rock Cave, de 2013 à 2016, autre espace gratuit, aujourd'hui remplacé par le Lisztomania. En 2018, elle partage équitablement son temps entre sa fille, Charlotte, née en 2010 et le Jazz.

Plutôt gratuit que Stravinski

Son festival, la quadra le passe principalement dans «son» parc, avec les membres de son équipe, désormais tous des amis. «Une de mes plus grandes satisfactions est de voir le public qui saute, de pouvoir donner du plaisir aux festivaliers. J'aime programmer quelqu'un qui a 500 likes sur Facebook, que les gens ne connaissent pas encore, en me disant qu'il va être bon quand même.» Son enthousiasme voile son plus grand souci, la météo. «Si j'avais seize vœux, je les utiliserais tous les jours pour qu'il ne pleuve pas.»

Pour rien au monde elle ne se chargerait de l'affiche d'une salle payante. Elle retrouve cependant ses 18 ans à l'idée de voir Nick Cave and the Bad Seeds au Strav' cette année. «Ado, quand je trainais chez le disquaire, il m'avait mis leur album dans les mains. J'aime aller voir les vieux groupes de l'époque.» Pas question pour autant de passer dans les backstages «juste pour voir». «Je ne saurais pas quoi leur dire. Je n'y vais jamais.» A l'arrière de la scène de «Music in the Park», ses cheveux balaient son visage. Le pull noir tombé dévoile ses bras tatoués. Forte brise. Calme relatif quelques jours avant les deux semaines les plus intenses de l'année pour elle. «Nous avons le temps pour les photos, je suis prête.»

Date:05.07.2018
Parution: 908

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