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« Peut-être qu'un jour je répondrai comme Bob Dylan »

Montreux Jazz Festival Tamino et sa voix prodigieuse ensorcellent. Les critiques sont dithyrambiques, ses sonorités hybrides charment. Le jeune chanteur belgo-égyptien se produisait sur la scène du Lab vendredi 6 juillet. Rencontre détendue avec un prince-héritier de la musique dans le salon du Palace.

Conquis, le monde musico-médiatique compare Tamino (ici le 6 juillet lors de son concert au Montreuz Jazz Lab) à Jeff Buckley, Leonard Cohen ou Thom Yorke de Radiohead. 2018FFJM Daniel Balmat

Amit Juillard

Au commencement était sa voix. Doux big bang. Et l'univers du Montreux Jazz Lab de trembler, de résonner. Passés les applaudissements, chaque intermède est assourdissant. Stupéfait, séduit, le public. Les discussions s'évanouissent aussitôt les portes de la salle franchies. Sur scène, Tamino, long manteau noir sur le dos, change de guitare en silence. C'est lorsqu'il chante – en anglais – qu'il ensorcelle. Dernière parole de la formule magique: «Habibi», «mon amour» en arabe, titre de son single. Plongée dans les graves caverneux, longue envolée vers les plus purs aigus. Le timbre est surpuissant. Les voyelles ne résistent pas. Elles vibrent. Ses yeux se ferment. Variations nord-africaines avant ovation montreusienne. «Merci beaucoup, c'est un rêve devenu réalité. Profitez du reste du festival et du reste de votre vie. J'espère vous revoir bientôt.» L'enchanteur prodige de 21 ans et ses deux musiciens se courbent bien bas.

«Une bière au gingembre, s'il vous plait.» Pas de gin tonic pour cette fois. La veille, ce jeudi 5 juillet peu avant 18h, c'est sa dernière interview. Dans ce fauteuil en soie du salon du Palace, Tamino-Amir Muharram Fouad prend ses aises. Cheveux ondulés aussi noirs que son long t-shirt, son pantalon et ses baskets. Au lobe de l'oreille gauche, une boucle argentée.

Aujourd'hui, il a couru les radios, de mini-concert en «show case». Normal, il est le coup de cœur officiel du festival 2018. Il s'en accommode volontiers: «C'est trépidant, mais je sais qu'à la fin, j'ai du temps pour moi. L'important est de rester vrai avec soi-même. Même avec les journalistes, je suis le plus sincère possible.» Un souvenir lui revient. «Bob Dylan donnait des réponses différentes à la même question. «Quelle enfance avez-vous eue, Monsieur Dylan?» «C'était terrible, extrêmement difficile.» Et le jour d'après, lorsqu'on s'intéressait à son enfance difficile, il rétorquait: «J'ai eu une enfance merveilleuse». Peut-être qu'un jour, je répondrai comme lui.» Caméra au poing, son ami filme. Pour diffusion prochaine sur les réseaux sociaux, demande du management.

Comparé à Jeff Buckley ou Leonard Cohen

Depuis la sortie de son premier EP (petit album) de cinq titres l'an dernier, le monde musico-médiatique lui tresse des louanges. Conquis, L'Express, Les Inrocks, Le Figaro ou encore André Manoukian sur France Inter attendent son prochain opus, prévu pour la fin de l'été. Les comparaisons sont élogieuses: Jeff Buckley, Leonard Cohen, Thom Yorke de Radiohead ou Matthew Bellamy de Muse. Lui voit son grand-père, Muharram Fouad, célèbre acteur et chanteur égyptien des années 1950, surnommé «le son du Nil». «Lorsque je creuse, je réalise que j'ai le même timbre. Il ne montait toutefois pas aussi haut que moi. Il aurait pu, mais il ne le faisait pas. Là-bas, un homme n'était pas censé chanter dans les aigus.»

Né à Anvers dans une famille de musiciens, il apprend à marcher avec John Lennon et son aïeul pour bande sonore. Sa mère est belge des Flandres, son père égyptien. «Ils ont rapidement divorcé, mais ma mère voulait que je sache d'où je viens. Elle avait appris à connaître la musique ethnique.» C'est elle qui le prénomme comme le prince oriental de «La Flûte enchantée» de Mozart. «Un personnage assez romantique, comme moi dans un sens. Assez naïf aussi. Nous partageons quelques qualités similaires. Et si je faisais de l'opéra, je serais aussi un ténor. Je ne suis jamais allé voir la pièce à l'opéra, j'ai juste vu des vidéos sur YouTube.»

«Si je pense, la magie s'en va»

L'art de Tamino est hybride. «C'est un beau mot. J'ai grandi avec la collection de disques de ma mère, j'aime énormément de choses. Ça me rend fou. J'aimerais pouvoir n'en aimer qu'une seule. Aujourd'hui, j'étudie la musique arabe, pour vraiment comprendre ce que ces artistes font et parfois ce que je fais. Mais ma musique est juste sortie ainsi, avec cette saveur ajoutée à la mélodie. Quand j'écris une chanson, je n'y pense pas. Si je pense, la magie s'en va.»

La voix, ce don qu'il façonne

A 17 ans, il entre au conservatoire d'Amsterdam. Sa voix est un don qu'il façonne. «Tout le monde naît avec des avantages et des désavantages physiques. Mon désavantage génétique? Mes genoux! J'ai de très mauvais genoux. Je ne suis pas du tout souple, je devrais faire du yoga.» Absorbé par le processus de création, il n'a jamais trop réfléchi au message qu'il souhaite transmettre. «Je ne suis pas sûr d'avoir déjà pensé aux autres en écrivant. Je fais de la musique avant tout et surtout pour moi. Ça me rend heureux, donne du sens à ma vie. Ce n'est que lorsque que tu as des fans...» Il reprend. «Je n'aime pas ce mot. C'est quand tu as un public que tu te demandes: ai-je un message? Après un concert, lorsque les gens me disent que ma musique les a aidés à surmonter un deuil ou qu'ils ont fait l'amour dessus, je me sens utile.»

Être au Montreux Jazz, il trouve ça «marrant», dans le sens «bizarre». Le festival, il le connaissait grâce à de «sublimes enregistrements». «Mathieu (réd: Jaton, le big boss) m'a raconté l'histoire de l'événement, les grands noms venus s'y produire. Il a pu rencontrer Leonard Cohen, que j'admire!» En haut du grand escalier, il lève le nez et blague: «C'est donc ici que toutes les grandes stars sont logées? Je vais les attendre dans le lobby». Lorsqu'il sort sur l'Avenue Claude Nobs, direction son hôtel, le rendez-vous avec le Palace semble déjà pris.

Date:12.07.2018
Parution: 909

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