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Le massacre du Creux-des-Bourguignons

LIEUX MYSTERIEUX Parfaitement caché aux regards, le haut-plateau de Luan est une cuvette à fond plat orientée vers le sud-ouest, à l'abri du vent du nord, qu'on entend parfois mugir sur les crêtes. Les bruits de la plaine ne montent pas jusqu'à ce sanctuaire du silence, et la route des Agites est fermée de novembre à mai, faisant de ce très modeste hameau un havre de paix, loin du monde.

Le vestige le plus visible est un énigmatique cercle d'arbres qui couronne le bord supérieur d'un entonnoir herbeux sur le pâturage de La Praille. DR

Par Stefan Ansermet

Tout est ici d'un calme et d'une tranquillité trompeurs, car de terribles événements s'y sont déroulés. L'un d'eux est peut-être légendaire, mais l'autre est tout ce qu'il y a de plus réel, et leurs vestiges reposent côte à côte dans ce cirque de montagnes vertes où paissent d'innocentes vaches.

Le plus discret est pourtant le plus important. C'est le grand éboulement de 1584, dont les restes sont couverts maintenant d'une superbe forêt moussue qui les dissimule en totalité. Le plus visible est un énigmatique cercle d'arbres qui couronne le bord supérieur d'un entonnoir herbeux sur le pâturage de La Praille. Depuis toujours, des sapins ou des mélèzes y sont replantés après leur vieillissement, pour des raisons obscures, car la dépression n'est pas assez profonde pour menacer le bétail ou les gens. On dit que ce trou est un ancien charnier de plus de quatre cent cinquante ans, et on l'appelle le Creux-des-Bourguignons.

Le creux et les Bourguignons

La sanglante légende qui est à l'origine du nom du Creux-des-Bourguignons a été publiée pour la première fois en 1885 par Paul Cérésole , qui l'a sans doute recueillie sur place auprès des habitants de cette contrée peu fréquentée. Au XVe siècle, des bandes de survivants des deux batailles perdues par le duc de Bourgogne contre les Confédérés erraient dans la région, se livrant au pillage. Un groupe de ces soudards sans maître avait alors remonté la vallée de l'Hongrin, après avoir visité la Gruyère. Juste avant le col de Tompey, ils étaient venus à passer devant un chalet habité par une pauvre vieille femme, qui n'avait heureusement pour elle plus rien physiquement qui puisse intéresser ces brutes. La menaçant de mort, ils lui demandèrent s'il y avait une localité proche. Elle fut forcée de répondre, et de jurer de n'en rien dire «à aucune âme vivante». Se doutant bien du sort réservé à Corbeyrier, elle leur indiqua un chemin qui devait les égarer un moment dans les forêts de Luan et se précipita en courant au village dès le départ des mercenaires.

Arrivant hors d'haleine et échevelée au milieu des maisons, elle se rua dans la demeure du syndic, qui était en train de prendre son repas avec sa famille et ses domestiques. Sans un mot ni un regard aux personnes présentes, elle se dirigea directement vers le poêle pour raconter à ce bout de ferraille, en quelques mots hachés, qu'une troupe de Bourguignons allait bientôt fondre sur eux et qu'il fallait prendre les armes pour se défendre.

Tous les hommes valides se réunirent en quelques instants et montèrent sans tarder à la rencontre des pillards. Attaqués par surprise par ces montagnards qui connaissaient parfaitement le terrain, tous les soldats furent exterminés sans pitié. À la nuit tombée, leurs cadavres furent entassés pêle-mêle dans un grand creux qui porta depuis le nom de «Creux-aux-Bourguignons». On enterra les quelques Vaudois tués durant cette escarmouche plus bas, dans un lieu connu depuis comme le «Trou-aux-Corbeyris» .

Les troupes de Charles le Téméraire, duc de Bourgogne, ne sont restées que deux ans dans le Pays de Vaud, mais elles semblent avoir laissé dans la mémoire populaire une trace durable et un arrière-goût funeste. C'est d'autant plus étonnant que les Bourguignons étaient les alliés officiels des Vaudois, qui faisaient alors partie du duché de Savoie. Mais l'immense armée du duc, la plus puissante en Europe à cette époque, employait surtout des mercenaires, dont la principale motivation était pécuniaire. Indisciplinés, mal payés ou livrés à eux-mêmes, ils se conduisirent trop souvent de manière criminelle, violant, volant et tuant sans vergogne les populations qu'ils étaient censés protéger. Des actes d'autodéfense sont attestés historiquement et les événements dont Corbeyrier a gardé le souvenir sont parfaitement crédibles. Il existe par exemple sur la commune d'Arzier près de Nyon un autre site dont la légende correspond en tout point à celui des Préalpes. Il s'agit d'un gouffre en pleine forêt appelé le «Cimetière-des-Bourguignons». Quant à la «Redoute-des-Bourguignons» au-dessus de Concise, elle n'a rien à voir avec eux, mais tire son nom de sa proximité avec le champ de bataille de Grandson. Il s'agit en réalité d'une vaste fortification (env. 50 m x 40 m) probablement celtique.

Le «Sang des Bourguignons» ou «Burgunderblut» mérite lui aussi d'être mentionné: c'était un phénomène spectaculaire qui s'est produit sur le lac de Morat jusqu'à la fin du XIXe siècle : de l'été à l'hiver une couche d'algue rouge épaisse d'un centimètre se développait à la surface de l'eau, couvrant d'immenses étendues. La tradition expliquait cette couleur sanglante par le souvenir de la mort de milliers de soldats du Téméraire, noyés et trucidés par les Suisses à la bataille de Morat en été 1476. Cette prolifération ne se produit apparemment plus depuis des décennies, en raison de la pollution par les phosphates.

Date:19.07.2018
Parution: 910

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