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Art, tourisme, architecture:
La Riviera, une prospérité
qui fascine

Culture Pourquoi et comment cette petite portion de terre est-elle devenue un tel pôle d'attraction, à la fois culturel et touristique? C'est ce que tente d'expliquer «Entre Arts et Lettres, trois siècles de rayonnement culturel autour de Vevey et Montreux», un ouvrage collectif dirigé par l'historien David Auberson. 520 pages et 500 illustrations, une somme pour ce volume qui se veut la première synthèse de l'histoire artistique, littéraire, musicale et architecturale de la région. Partant du 18e siècle, avec le Vevey des Lumières, pour aboutir au 21e siècle, passant par la Belle époque ou la contre-culture des années 90, ce travail souligne la corrélation entre culture et tourisme, facteur déterminant de l'attrait de la région.

Studio Edouard Curchod

Daniella Gorbunova

La prospérité culturelle et artistique de la Riviera fascine et intrigue. De Rousseau à Freddie Mercury, en passant par Hodler, de nombreux virtuoses ont marqué la région par leur passage. Pour la première fois, un ouvrage retrace l'histoire de l'art, des lettres, de la musique et de l'architecture de la région. «Entre Arts et Lettres, trois siècles de rayonnement culturel autour de Vevey et Montreux» est un travail ambitieux. Initié et financé par la Fondation pour les Arts et les Lettres de Vevey et a Fondation de la Société des Beaux-Arts de Vevey, il a été placé sous la direction de l'historien David Auberson. «Au départ, j'étais seul sur le projet. Puis, face à la difficulté de la tâche, j'ai dû déléguer certaines choses à différentes personnes», confie le chercheur indépendant. L'ouvrage de 520 pages, qui comporte également 500 illustrations, a nécessité une composition à dix mains. Avec Ariane Devanthéry, spécialiste en histoire culturelle, Yves Guignard, historien de l'art, Yves Gerhard, qui a dirigé les chapitres portant sur la musique, et Nicolas Rutz, chargé des recherches iconographiques.

Au-delà d'un large panorama artistique, musical et littéraire, ses auteurs cherchent aussi à éclairer des aspects de la culture locale souvent négligés: «Nous ne voulions pas réaliser de grands chapitres sur des choses déjà connues et exploitées comme la Fête des Vignerons, par exemple, précise David Auberson, qui est aussi rédacteur de la Revue historique vaudoise. En revanche, nous nous sommes intéressés à l'influence d'une telle manifestation sur la vie culturelle locale.»

Effet boule de neige

David Auberson explique une telle fécondité par des facteurs historiques très précis. Au 18e et 19e siècle, la présence d'une bourgeoisie cultivée et humaniste aurait largement contribué à l'érudition de la région. «Cette bourgeoisie était assez spécifique à Vevey, clarifie l'historien, on ne trouvait pas ce genre de population dans toutes les villes du canton.» Aussi, le développement de l'imprimerie aurait joué un rôle central dans le rayonnement de Vevey et Montreux. Mais c'est principalement la venue de personnages illustres comme Rousseau, avec son roman «La Nouvelle Héloïse» situé à Clarens, qui aurait imprégné la contrée d'un souffle érudit et humaniste. Cette dernière deviendra un véritable lieu de pèlerinage littéraire et artistique. Avec notamment Byron, rousseauiste convaincu, qui viendra suivre les traces de son prédécesseur. «Ainsi, un effet boule de neige se met en place, et le passage d'illustres personnages en attirera d'autres, jusqu'à faire exploser le tourisme dans la région, relève David Auberson. Bien évidemment, la beauté du paysage et la météo clémente y sont également pour quelque chose. Gogol disait que Vevey avait un climat aussi doux que celui d'Odessa.» Viennent ensuite la Belle Epoque et l'essor général du secteur touristique – dont la Riviera ne manquera pas de tirer profit. «Et même si plus tard, après la Deuxième Guerre Mondiale, le tourisme sédentaire connait un certain déclin dans la région comme partout en Europe, observe-t-il, la Riviera réussit à conserver un certain tourisme de passage. Les gens s'arrêtaient quelques jours, notamment à Montreux, sur leur route pour l'Italie par exemple.»

Audaces architecturales

Outre l'art, l'identité de la Riviera a aussi été façonnée par ses architectures successives. Avec une modernité célébrée et incarnée par de nombreuses audaces architecturales devenues emblématiques, saluées pour certaines, comme le siège mondial de Nestlé à Vevey, ou controversées pour d'autres. Telle cette Tour d'Ivoire à Montreux (notre photo de page 1), bâtie par étape de 1961 à 1970, considérée soit comme un témoin vivant de l'architecture de la seconde partie du 20e siècle, soit comme une forme disgracieuse et arrogante au regard du tissu urbanistique de Montreux. Ou encore les viaducs autoroutiers de Chillon, élevés de 1966 à 1969, qui se devaient de répondre à des impératifs esthétiques très forts, car s'implantant dans un site sensible. Avec un nombre de piliers limité au minimum et un tablier de deux voies épousant avec légèreté le relief de la montagne à laquelle il est adossé. Des courbes qualifiées d'élégantes dessinées par l'ingénieur Jean-Claude Piguet, mais dont il y a lieu de penser, vu la sensibilité accrue à la protection du paysage, qu'elles seraient à notre époque écartées au profit d'une autoroute en tunnel.

Contre-culture des années 90

Aujourd'hui, la vivacité culturelle est pour la Riviera une tradition bien ancrée. Loin de vivre dans l'ombre de leur passé glorieux, Vevey et Montreux entretiennent leur étincelle artistique, littéraire et musicale avec le plus grand soin: «Il est intéressant de constater que certaines localités ont connu une grande opulence littéraire et artistique au 18e et 19e siècle, mais qui s'est fanée au 20e, fait valoir l'historien. Ce n'est pas le cas de la Riviera. Nous avons su entretenir notre patrimoine et notre tradition de la culture. La région a su se régénérer. Il y a, encore de nos jours, un véritable dynamisme culturel.» C'est entre autres en créant de nouvelles formes de manifestations culturelles, comme le Montreux Jazz ou le Festival Images Vevey, que ces localités ont su rester touristiquement attractives – et, par extension, préserver leur rayonnement culturel.

Au-delà des festivals grand public, c'est également l'émergence de formes d'art plus «underground» qui a permis à la région de conserver une jeunesse et une fraîcheur culturelles attrayantes: «Dans les années nonante, le courant de contre-culture a atteint Vevey, en réaction à la désindustrialisation qui a quelque peu affecté le monde culturel connu jusqu'alors, observe David Auberson. Pour la région, c'était le début de l'art dans les squats, qui s'est peu à peu intégré dans les structures officielles. Et encore de nos jours, Vevey reste un lieu stimulant dans le domaine de l'art contemporain. Ce qui confirme que la Riviera, attachée à ses traditions, n'a cependant pas peur de s'adapter à son époque.» Ainsi, c'est une parfaite fusion entre l'ancien et le nouveau, la conservation et le renouvellement qui confère à ces terres lacustres un tel magnétisme culturel.

Date:30.08.2018
Parution: 914

Du Toit du monde aux Temps Modernes, la culture alternative brille à Vevey

Extrait du chapitre XVII, «Création collective et arts visuels»

«Un livre entier pourrait être écrit sur la culture alternative à Vevey; les collectifs cités ci-dessus y ont souvent été mêlés et l'ont partiellement incarnée, mais on ne saurait avoir une quelconque idée du sujet sans évoquer brièvement quelques lieux mythiques pour des générations de jeunes gens, plus ou moins versés dans la musique ou les arts plastiques. Ces lieux, temples de la fête et de la musique rock, jazz, électronique, ont souvent aussi été investis par des expositions, ce qui justifie leur place ici (...).

On se souvient du Toit du monde, lieu fondé en 1991, à l'intérieur d'anciens ateliers de céramique. Ce n'est de loin pas le seul ancien bâtiment industriel à Vevey qui a connu une renaissance artistico-culturelle avant que l'endroit ne soit rasé pour laisser la place à des bâtiments modernes, et trop souvent des centres commerciaux.

A peu près en même temps que la création du Toit du monde, la ville voit la faillite et la fermeture des Ateliers de constructions mécaniques de Vevey (ACMV). C'est subitement un très important parc industriel, idéalement situé derrière la gare, qui est laissé à l'abandon. En 1994, certains services sociaux de la ville vont s'y installer, mais aussi et surtout un lieu de culture alternative connu sous le nom de Temps Modernes. On trouvait dans ce vivier culturel des ateliers, des locaux de travail, un bistrot et une salle de spectacle (la Salle Carrée), qui pouvait accueillir jusqu'à 200 personnes. Situé au nord de la gare, il figurait une sorte de pendant au Toit du monde. Partiellement détruits par un incendie en 2006, les Temps Modernes ont vu fermer leur bistrot et leur salle de spectacle, avant d'être démolis en mars 2009.

La Guinguette a aussi fait partie de ces lieux alternatifs aujourd'hui disparus. Ancienne usine de galvanoplastie désaffectée, le lieu est investi par un groupe d'amis en 2001 pour y fêter leurs trente ans. Le succès de la fête a fait germer un désir de réhabiliter l'endroit. Remis en état, les locaux abritent bientôt une scène où se produit un groupe de théâtre d'improvisation, Avracavabrac. Toujours plus diversifiée et étoffée avec les années, la vocation scénique du lieu, géré par une association, a tourné court en 2009, mais non sans laisser les locaux à des initiatives telles que Live in Vevey, qui accueillait des résidences de musiciens ou le collectif RATS, qui y organisait des soirées. Le bâtiment a été détruit en 2013 dans le cadre d'un projet de Nestlé – le nest – visant à réhabiliter les lieux qui ont vu naître l'entreprise.»