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La forge se féminise

Distinction La designer Bertille Laguet reçoit la prestigieuse bourse Leenaards pour continuer sa formation auprès de Philippe Naegele et perpétuer la flamme de l'une des dernières forges de Suisse, à Chexbres.

La couronne du roi de la prochaine Fête des Vignerons et la crosse de l'Abbé Président seront forgées par Bertille Laguet et Philippe Naegele.DR

Magaly Mavilia

Cinq générations de solides gaillards se sont succédé dans La Forge de Chexbres et voilà que le forgeron choisi une elfe pour reprendre l'atelier. Le caractère bien trempé, Philippe Naegele proteste: «Je ne l'ai pas choisie. C'est elle qui m'est tombée dessus!» Bertille Laguet éclate de rire: «Quand je suis entrée dans La Forge, j'ai tout de suite accroché et je lui ai demandé si je pouvais essayer.» Bien sûr, l'Ours, comme le surnomment avec affection les Chats (nom donné aux habitants de Chexbres), ne l'a pas prise au sérieux. Mais c'était sans compter la détermination d'une jurassienne attisée par le feu pugnace de son idéal. Fille de fondeur et diplômée de l'ECAL, Bertille Laguet est une jeune femme étonnante. Bardée de prix et déjà lancée dans une carrière internationale, elle veut croire à la possibilité d'une fabrication locale, consciente, avec des gens qui lui tiennent à cœur et qui ont la même éthique que la sienne. Elle ne pouvait pas mieux tomber. Elle est donc revenue et a fini par convaincre le Maître-Artisan. «J'ai tout de suite senti qu'elle avait le feu sacré», admet-il.

Dans le sillage des traditions

Philippe Naegele a toujours fait passer son amour du travail bien fait avant tout le reste. Et ça a marché pour lui. Le Prince Robert de Luxembourg lui commande l'enseigne de son château et l'Abbaye de Westminster à Londres une série de chandeliers. Il travaille avec le nest tout comme les vignerons du coin. Mais cette année, c'est grâce à Bertille qu'il a accepté un mandat qu'il aurait eu de la peine à relever seul, avoue-t-il, en s'expliquant: «Je ne suis pas un bijoutier!» Mêlant le geste à la parole, il révèle non sans fierté la couronne du Roi et la crosse de l'Abbé Président de la Fête des Vignerons 2019. Une photo? Pas encore, le travail doit être approuvé par la costumière designer Giovanna Buzzi dont on a pu admirer le talent lors de la cérémonie de clôture des JO de Sotchi l'an dernier.

De l'industriel à l'artisanat

Depuis un an, Bertille Laguet fait les trajets entre son studio lausannois de design industriel (mais pas que) et l'une des dernières forges de Suisse. Dichotomique? Pas du tout. «J'ai toujours été sensible à une éthique de production dans le monde, confie-t-elle. C'est important pour moi de garder un savoir-faire européen, un rapport direct avec le client qui va peut-être passer toute sa vie avec cet objet, venir le faire réparer et, qui sait, le transmettre à ses enfants. Il y a une âme ici, des heures de travail et d'affection derrière une réalisation, et cela doit se ressentir. Enfin, moi j'en suis presque convaincue.» Et son visage s'illumine. C'est ainsi qu'elle aime travailler. Le forgeron est ému. Lui qui ne se souvient pas d'avoir pesté dans les colonnes du Régional en 2013 et qui le découvrira en lisant ces lignes: «Il n'y a plus de CFC de forgeron depuis 2006. Et tout le monde s'en fout! Le métier va disparaître quand il n'y aura plus de vieux cons comme moi pour l'enseigner», racontait-il dans nos colonnes. Il y a cinq ans, l'avenir était encore incertain: «Soit je vends et la forge disparaîtra, soit je réalise mon rêve de la remettre à quelqu'un qui fera perdurer le métier, ses valeurs et cet endroit.» Qui a dit qu'il ne fallait pas rêver?

Date:13.09.2018
Parution: 916

Une carrière déjà internationale

Pour Bertille Laguet, «le travail du designer n'est pas de dessiner des produits à la mode mais d'entretenir et renouveler les qualités de notre patrimoine gestuel et matériel». «C’est cette transversalité qui est l’un des aspects passionnant de son travail», souligne Catherine Othenin-Girard, présidente du jury des Bourses et Prix culturels Leenaards et membre du Conseil de fondation. Mais est-ce économico-compatible? Son parcours lui donne déjà raison. Swiss International Airlines a craqué pour son set plateaux, sel et poivre qui voyage depuis 2011 en 1re Classe. Sa démarche autour de la fonderie d’aluminium intrigue. Le radiateur en fonte B&M a été présenté à Mexico dans le cadre de l'exposition 100 ans de Design Suisse et la galerie new-yorkaise Chamber NYC lui commande un projet. Cette année, une première série de portails de sa «Polina Collection 2018», est fabriquée dans l'entreprise familiale Cofreco.

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