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« Une intuition en amène un autre, un peu comme le jazz »

Saint-Maurice La Galerie ContreContre accueille quatre sculpteurs. Il s'agit non pas d'une exposition collective mais de résonnances. André Raboud et Julien Marolf dans la salle d'exposition et Olivier Estoppey avec Edouard Faro dans son espace ouvert pour l'occasion.

La dernière sarabande, ouvre de Julien Marolf.DR

Texte et photo: Magaly Mavilia

Quatre artistes chablaisiens. Des gens du concret, une meute fraternelle. Tous sculpteurs. Mais en lien aussi avec le dessin, la gravure et la peinture qui seront accrochés aux cimaises. Avec, en filigrane, les écritures-étiquettes de Christophe Abbet, vigneron-éleveur.

Le lieu

Un ancien dépôt, quatre ans de rénovation-création, récupération, soudure, bois patiné, béton ciré. La Galerie ContreContre est d'abord le lieu où Julien Marolf et Edouard Faro travaillent. Ils ont acquis ensemble cet espace mirifique qui se prête bien à la mise en valeur de grandes pièces. Une galerie, un style: «Nous recherchons des artistes qui ont un projet par rapport à ce lieu dans lequel il y a un accueil. Nous avons envie qu'il en fasse quelque chose», explique Fabienne Samson, hôte de la galerie ContreContre et artisane-photographe. Nicolas Marolf, qui signe les textes du livre de l'exposition, enchaîne: «Que ce soient des moments de partage avec une générosité, une implication. Des échanges et des débats tout au long du processus.»

Julien Marolf : « La dernière sarabande »

Un peuple qui passe, charrié par un âne. Qui mène «La dernière sarabande» sculptée par Julien Marolf? Un aveugle et sa baguette aux alouettes. Béton poli, très travaillé presque autant que ses gravures de la série «Tombe». Qui tombe? «Tout tombe, les amants, les rêves, les croyances. Seule la mort vole». De celle qui délie au sortir de l'abîme. «Nous reprochons à l'humanité d'aller dans le gouffre, mais chacun de nous le fait. Doit le faire, on n'y échappe pas.» Parfois la matière est investie de la main qui la touche et elle restitue ces échos avec plus ou moins d'intensité. C'est dans ce climat particulier, s'il a été atteint, que la rencontre peut avoir lieu. Ce qui se passe alors est puissant. Et cela irrigue en nous ce qui a soif.

Olivier Estoppey : « On commence, on avance »

«Je voulais être dans ce lieu où Faro dépose des grandes pièces qu'il doit travailler, des pièces en attente. Un endroit cénotaphe, mystérieux. Au fil du dialogue entre les œuvres, «on peut parler ici d'une «installation» plus qu'une exposition. De quelque chose qui joue sur la résonnance plutôt que le visuel», évoque le sculpteur. Nous sommes en plein accrochage, une semaine avant l'exposition. «Je ne sais pas très bien ce qui va se passer. On commence, on avance, on verra bien.»

Edouard Faro : Intuitions contestées

Cofondateur avec Julien Marolf de la Galerie ContreContre, Faro a une relation singulière avec sa matière, le bois. Il ouvre le cœur des fûts de Cèdre du Liban. Il fracasse et la légèreté inclut les gestes difficiles des perceptions qui se transforment. «Les choses arrivent et nous ne pouvons contenir ce qu'elles ont à nous dire.» Le dialogue est sans cesse contesté jusqu'à l'apaisement ou l'épuisement. «Une intuition en amène un autre, un peu comme le jazz». Le fût devient alors une peau qui bat, massive et pourtant une pression pourrait l'anéantir. Chaque essence a l'odeur de son image.

Christophe Abbet : « L'encre de la cuvée »

Les vins de ce vigneron-éleveur s'appellent «à propos d'Ailes», «à propos d'îles». Dire c'est une Humagne ou une Petite Arvine réduit peut-être la curiosité, la possibilité de se laisser surprendre. Pour les cuvées de 200 à 500 litres, les étiquettes sont faites à la main. Pourquoi à la main? «J'ai réalisé, après coup, qu'il y a un lien avec les bocaux de confitures, les eaux-de-vie. La notion d'échantillons étendue à une série». Une appellation conditionne. «J'avais envie de prendre des libertés», précise l'ingénieur en œnologie et viticulture. Une manière enfantine de raconter.

André Raboud : Impénétrable opacité

On ne présente plus André Raboud dont les œuvres ponctuent l'Europe, l'Asie et l'Amérique centrale. Glissant dans son sillon de «passeur d'énergies des cultures et des mythes anciens», le sculpteur lisse son discours jusqu'au mésaise d'opacité. «J'ai horreur des étalages sentimentaux». L'abscons prend le relais de la pierre qui témoigne des voyages, des aléas de la vie. Les gens que l'on perd, ceux que l'on trouve. «Je traine mes vieux souvenirs dans la pierre noire, cela donne un côté un peu sombre, mais pourtant orienté vers l'espérance».

De l’Amérique centrale au Japon, les symboles sacrés rencontrés sur le chemin ont nourrit l’homme, donc forcément son travail. Tout comme la vie dont les secrets ne veulent plus se révéler, juste être là pour ne pas les oublier. André Raboud célèbrera l’an prochain 50 ans de création. D’ici là, ils exposent avec des amis de longues dates. «On a quelque chose en commun, quelque chose d’anarchique, une manière de vivre». Des artistes et des personnes qu’il admire, comme Olivier Estoppey: «Un tout grand bonhomme, un grand poète doublé d’un personnage très intelligent.

En complément à une série de monolithe André Raboud présentera une série d’agrandissements de dessins de ses sculptures.



Galerie ContreContre. Rue du Glarier 14, 1890 Saint-Maurice. 079 794 69 23. www.galerieContreContre.com Du 18 octobre (vernissage) au 17 novembre.

Date:18.10.2018
Parution: 921

Résonances

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Comment parler d’une œuvre? Ah! Si le lecteur pouvait passer à travers les pages du journal ou de l’écran et se retrouver en présence de cette œuvre, alors tout serait plus vivant. Car qui regarde, qui écrit? Cela fait pas mal d’intermédiaires entre une vibration de matière et deux mains qui touchent non pas ici du bois, du métal ou un béton né de la glaise mais du papier qui raconte ou un écran.

La physique quantique a démontré la mémoire de la matière, des atomes qui ont été en contact à un moment donné dans l’espace-temps. Et ce qui est beau, c’est que ce lien continue à résonner, selon ce qui se passe pour l’une ou l’autre des particules qui continuent leur route. Allez savoir ce qui s’est échangé ? Ce qui se dit d’un bout à l’autre de l’univers. Il y a des œuvres qui résonnent longtemps. Laissent affluer la vie en nous. Cela donne beaucoup d’espoir. En nourrissant ce lien avec la grande vie, l’art irrigue en nous ce qui a soif. Nourrit nos globules rouges, celles qui transportent l’oxygène à travers le corps. A raison de 5 millions par millimètre cube. La rencontre avec certaine œuvre bouleverse en profondeur.

Magaly Mavilia