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Dessin politique, dessin poétique: quatre siècles exposés à Vevey

Exposition Cette réalité est celle de Frédéric Pajak, dessinateur, écrivain, éditeur, artiste et brouilleur de pistes. A Vevey, commissaire indépendant, il s'est adjoint l'aide de son ami Nicolas Raboud, historien de l'art, pour accrocher les œuvres qu'il avait sélectionnées. C'est à l'invitation du Musée Jenisch que cette importante exposition a pu être réalisée sous le titre «Dessin politique, Dessin poétique». Avec plus de 274 dessins et estampes remontant jusqu'au XVIIe siècle, dont des Rembrandt, Doré, Töpffer, Corot et Folon, Frederic Pajak a voulu donner corps à son idée que ces deux genres, une fois confrontés, peuvent se fondre, ou tout au moins se rejoindre au-delà même des époques et des styles. Parallèlement, il présente le tome 7 du «manifeste incertain» dans lequel il aborde la vie de deux poétesses. A voir jusqu'au 24 février 2019.

Dessin Folon

Nina Brissot

Les dessins politiques sont surtout connus dans la presse. Pourtant, de nombreux artistes s'y sont essayés sur toile, par idéal, pour une campagne, pour imprimer leurs idées, pour exposer ou tout simplement pour eux. Ces mêmes artistes, dont Pajak a cerné les parcours, ont régulièrement travaillé sur des œuvres bucoliques, poétiques, paysagères. Des styles qui, a priori, n'ont aucun lien. Pourtant à y regarder avec une conscience différente, le fait de les confronter provoque une symbiose. A moins qu'il ne s'agisse d'une illusion? Chaque visiteur pourra tisser le lien qui lui convient.

Un dessin vaut mille mots

Mieux qu'une photographie, qui généralement cadre plus large, un dessin pointe immédiatement ce qui doit être remarqué. Il concentre le message. Le dessin de Rembrandt est un exemple frappant. Pajak l'explique ainsi: «L'artiste se représente en haillons, la tête tournée vers le spectateur, comme pour lui demander l'aumône. Comme dans nombre de représentations des pauvres, des vaincus, des mutilés, cette gravure évoque à la fois la condition humaine, la condition sociale des laissés-pour-compte de la société et la condition de l'artiste».

Des thèmes qui font partie de l'ADN politique de Pajak et qu'il sait mettre en exergue dans cette exposition. De ce point de vue, l'image la plus parlante est sans doute le dessin de Martial Leiter, une assiette appelée haute cuisine. Le commentaire de Pajak «(...) Quoi de plus contemporain que cette assiette de «nouvelle cuisine»? Les mets sont disposés avec parcimonie, comme souvent dans la gastronomie. Cependant, à côté d'une garniture minimaliste, l'artiste a disposé dans l'assiette, le cadavre d'un être humain mort de faim. Tout le fossé entre l'extrême pauvreté et le luxe est ici magistralement résumé.

Musée et cabinet des estampes

Sur les 274 dessins et estampes exposés, 74 sont issus des collections du Musée Jenisch et de son cabinet des Estampes. Ils sont complétés par des œuvres prêtées par la Fondation Folon en Belgique, les Fondations Giacometti à Paris, Otto Dix à Vaduz et différents Musées et Centres culturels de toute la Suisse dont le Musée d'Art et d'histoire de Genève qui a prêté 35 œuvres. A noter que l'œuvre de Jacques Pajak, artiste peintre, père de Frédéric, décédé accidentellement à 35 ans en 1965, est conservée au Musée Jenisch. A noter aussi que dans ses pérégrinations de vie et d'études, Frédéric Pajak, qui est franco-suisse, a habité et étudié à La Tour-de-Peilz. Venir au Jenisch est sans doute une sorte de pèlerinage pour cet écorché de la vie qui ne s'est jamais consolé du départ prématuré d'un père au génie ravageur.


Interview
Frederic Pajak:

"En politique. il n'y a pas trop d'espace"

Artiste inclassable, ce franco-suisse touche à tout avec une aisance naturelle. Partant du dessin, il va vers l'écriture – une bonne vingtaine de livres – il est le créateur des cahiers dessinés, il filme, expose, édite... Il lance ou collabore à Barbarie, une série de journaux éphémères, dont «9 semaines avant l'élection», «l'Eternité hebdomadaire» qui fut très courte, «L'Imbécile de Paris» et bien d'autres. Egalement cinéaste, officier des Arts et des Lettres et récipiendaire d'une dizaine de prix, Pajak coiffe ici sa casquette de commissaire pour répondre au Régional.

Comment vous est venue l'idée de juxtaposer poésie et politique?

> Tout est parti de cet artiste allemand, Otto Dix (réd: engagé volontaire dans la guerre de 14-18, Dix a vécu les tranchées et en est revenu traumatisé. Il a dénoncé cette guerre par de nombreux dessins politiques. Il a voulu exposer au public les atrocités des corps mutilés, la violence, le choc des combats. L'horreur. Puis, avec l'arrivée du nazisme, il a été classé parmi les artistes dégénérés. Enrôlé, il survivra puis se retirera à Singen.) Cet homme a dénoncé la politique par des dessins criants puis s'est retiré et s'est mis à peindre des paysages. Il est passé de la virulence à la sublimation. Puis j'ai réalisé que beaucoup d'artistes comme Jibé, Reiser, Topor, Fournier, Leiter et d'autres ont passé de la politique à la poésie par le paysage auquel je me suis confiné pour cette exposition. Je voulais aussi souligner les différences. En politique, il n'y a pas trop d'espace. En paysage, tout est espace. Mais cette exposition est aussi une occasion de présenter une multitude de techniques utilisées au fil des siècles.

En quoi reconnaissez-vous la correspondance entre des œuvres qui peuvent se rejoindre?

> En rien, les œuvres ont dicté leur place par elles-mêmes. J'ai fait beaucoup de travail de recherche pour présenter des œuvres peu ou pas connues. Elles ont trouvé leur place au côté des autres malgré des genres très différents. J'avais envie de décloisonner, de sortir des certitudes.

Comment le visiteur peut-il trouver ses repères?

> Il doit se construire son idée seul, vivre sa propre interprétation, tout dépendra de son état de contemplation. Cela demande un effort puisqu'il verra deux formes de dessins et finira par réaliser qu'ils ne sont pas si opposés... Et puis, c'est bien d'être un peu perdu dans une exposition.

Que vous reste-t-il encore à explorer dans les milieux de l'art et de l'édition?

> Je termine actuellement un film documentaire sur le peintre François Aubrun, un artiste rationaliste qui représente la peinture. Cela fait 6-7 ans que je travaille sur ce film. Je ne sais même pas s'il pourra être projeté, ni où, ni pour qui, mais c'était important pour moi de le faire. Dans deux ans, je terminerai avec le 9e et dernier tome du manifeste incertain. J'ai commencé l'écriture d'un texte qui s'appelle une histoire de l'art peut en cacher une autre où je parle des peintres qui ont échappé à une forme de reconnaissance. Après, j'ai envie de monter d'autres expositions.

Vous sortez le «Manifeste incertain no 7». Expliquez-nous votre choix antagoniste de l'incertitude pour un manifeste?

> Simple oxymore. Une manière d'affirmer violemment le doute. (Pause)... Finalement, tous les manifestes portent le doute.

Date:08.11.2018
Parution: 924

Manifeste incertain no 7: des Steppes russes à l’Amérique profonde

Depuis 2012, Frédéric Pajak publie chaque année un manifeste qu’il sanctionne d’incertain! Il s’agit de réflexions, de méditation, de philosophie, peut-être un peu de romance, beaucoup de poésie. On les aborde comme un voyage-surprise. Sans trop savoir où l’on va, mais une fois embarqué, tout se me en place. Il y en aura 9! Pourquoi? Mystère et boule de gomme. Parce qu’il le veut ainsi. Il voudra sans doute ensuite passer à autre chose. La sortie de l’Opus no 7 coïncide avec l’exposition ce qui permettra ainsi de vernir le livre au Musée Jenisch. Ce voyage va des steppes de l’ancienne URSS sur les pas de la poétesse Marina Tsvetaieva qui a habité avenue de Cour à Lausanne, jusque dans la profonde Amérique du Connecticut où Emily Dickinson, autre poétesse vit en commensalisme avec la mort. Deux destins tragiques que sans doute Pajak saura transcender.