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Le marché du cannabis médical s'apprête à vivre une révolution

Santé La récente autorisation d'utiliser le cannabidiol pur, issu du cannabis légal, pour la préparation de médicaments, promet de bouleverser le système actuel. Gouttes, poudres et autres produits à base de ce CBD, se trouvent aujourd'hui partout, shops en ligne, commerces spécialisés et même kiosques. A l'origine de cet engouement, ses vertus thérapeutiques, démontrées ou supposées: anti-épileptique, antalgique, anxiolytique, possiblement neuroprotecteur, etc. Problèmes: souvent l'étiquetage est incorrect, les produits n'ont pas les autorisations nécessaires et leur qualité n'est pas garantie. Mais depuis peu, les pharmacies ont le droit de réaliser des préparations magistrales aux normes pharmaceutiques, à base de CBD pur. Conséquence: les grandes sociétés pharmaceutiques pourraient s'emparer de ce marché, au grand dam des chanvriers locaux, comme à Corseaux. Enquête.

P. Hess

Textes et photo: Priska Hess

La nouvelle est passée presque inaperçue, mais des pharmacies l'attendaient depuis plusieurs semaines déjà. Le Régional l'a apprise par l'Office fédéral de la santé publique (OFSP), qui la rendra publique début décembre dans la nouvelle version de l'aide-mémoire officiel sur la classification et les règles de mise sur le marché des produits contenant du cannabidiol. «Suite à la récente mise sur le marché de l'Epidiolex aux Etats-Unis, les pharmacies en Suisse peuvent désormais fabriquer et vendre des préparations magistrales contenant uniquement du CBD. Celles-ci peuvent être utilisées sur prescription médicale uniquement», souligne le porte-parole de l'OFSP Adrien Kay, en précisant: «Par CBD, il faut dans ce cas entendre le CBD au sens strict». C'est-à-dire le cannabidiol pur.

Plus précisément, c'est le 28 juin dernier que l'Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux (Food and Drug Administration) a autorisé ce médicament destiné à traiter deux formes rares et sévères d'épilepsie. En d'autres termes, on trouvera bientôt en Suisse des médicaments avec comme principe actif du CBD pur, les préparations magistrales étant considérées comme des médicaments. Pour rappel, le seul médicament autorisé jusqu'ici est le Sativex®, utilisé pour améliorer certains symptômes de la sclérose en plaques et soumis à la loi fédérale sur les stupéfiants car contenant un taux de THC supérieur à 1%. En outre, un système d'autorisations exceptionnelles prévaut pour la fabrication de préparations magistrales contenant elles aussi un taux de THC supérieur à 1%.

Contre l'anxiété, pour le sommeil

Si les pharmacies pourraient bientôt jouer un rôle clef, elles affichent pour l'instant une grande prudence concernant les produits déjà sur le marché. A savoir les huiles, pâtes et autres produits à base de cannabis légal, c'est-à-dire contenant moins de 1% de THC, commercialisés en tant que compléments alimentaires, produits chimiques ou cosmétiques. La Pharmacie Holistique à Montreux, qui a ouvert ses portes l'an dernier, propose depuis peu comme compléments alimentaires une petite gamme – teinture, pâte et poudre de cannabis – produite par la société thurgovienne Medropharm, l'une des plus grosses en Suisse dans le domaine du cannabis légal. «Nous ne nous sommes lancés qu'en avril dernier. Je voulais avoir d'abord avoir des connaissances suffisantes, apprendre à adapter les dosages pour obtenir des effets bénéfiques, et surtout trouver des produits de qualité avec des teneurs en CBD bien indiquées et ne variant pas selon la période de l'année. Ce qui n'est de loin pas le cas de tous les produits sur le marché», explique le pharmacien responsable Anthony Röder. «Les études scientifiques montrent une efficacité sur les douleurs chroniques et action régulatrice de l'anxiété et du sommeil. Nous nous limitons à ces deux indications, car les autres effets ne sont pas suffisamment établis, confie le pharmacien. Nous proposons de commencer avec un faible dosage journalier, adapté ensuite selon de la problématique de chacun. Cela permet au patient d'avoir une ligne directrice, mais il ne s'agit pas d'une vérité absolue. Car au niveau légal, ces produits ne sont pas des médicaments et ne peuvent donc être prescrits avec une posologie.»

Certificats fantômes

Même philosophie à la pharmacie Amavita du Théâtre à Lausanne. Passionnée par les potentialités thérapeutiques du chanvre, Roxana Rouzbeh le propose sous forme de gélules «avec spectre complet, c'est-à-dire contenant toutes les composantes de la plante», produites par la société Purexis basée à Lugano, associé à d'autres ingrédients variant selon l'action thérapeutique visée. Elle accompagne actuellement 35 patients prenant ces gélules. Avec leur accord, elle a établi autant de dossiers de suivi et travaille en collaboration avec leur médecin traitant. «Je me suis énormément informée avant de me lancer, car je me sens responsable vis-à-vis de mes patients. Il y a un an, j'avais le choix entre seulement deux produits sur les listes de nos fournisseurs. Aujourd'hui, entre plus d'une cinquantaine. Mais quand je réclamais les certificats, à des sociétés pour certaines très connues, la plupart ne me donnaient pas de réponses. Or, je me devais de connaître l'origine de la plante et ses conditions de productions, et trouver un distributeur pouvant fournir les différents certificats d'analyse laboratoire, ainsi que les autorisations nécessaires à la commercialisation comme complément alimentaire.»

La pharmacienne considère comme «une bonne nouvelle» que les pharmacies puissent se mettre aux préparations magistrales de CBD pur. «Cela garantira des dosages sur mesure, une traçabilité, permettra de minimiser les risques et d'obtenir les effets bénéfiques souhaités». Cela impliquera notamment que le CBD utilisé soit produit conformément aux exigences BPF/GMP garantissant de bonnes pratiques de fabrication.

«C'est catastrophique»

En attendant, les huiles, teintures, pâtes, gélules, ou poudres contenant du CBD se vendent comme des petits pains dans les magasins spécialisés qui fleurissent dans les villes de Suisse, sur les shops en ligne des centaines de marques, des distributeurs ou des producteurs, et même dans les kiosques. Des produits arrivés dans le sillage du boom du cannabis légal destiné à la fumette récréative. Pour rappel, la société BioCan AG avait ouvert la brèche en août 2016, en commercialisant comme substitut de tabac la première herbe avec moins de 1% de THC. «Nous vendons des quantités énormes. J'ai presque l'impression d'être une pharmacie plus qu'un kiosque!», confie la dynamique tenancière de l'échoppe CD-PointPresse à Sion. Rien que sur la Riviera, «environ 93 commerces vendent des produits à base de CBD, dont la plupart des magasins de tabac et kiosques. Une dizaine seulement se consacre uniquement à la vente de produits contenant du CBD», indique Dounya Schürmann-Kabouya, chargée de communication à l'Association Sécurité Riviera.

Pour le consommateur, difficile de s'y retrouver entre les multiples formes de produits, les teneurs en CBD variables, la valse des compositions, les divers modes de fabrication et les prix pouvant grimper au-delà de 100 frs les 10 ml selon la teneur en CBD. La qualité des produits varie aussi grandement. Autre problème, certains sont vendus en tant que produits chimiques, alors qu'il ne fait pas de doute qu'ils seront ingérés. D'autres en tant que compléments alimentaires, mais sans les autorisations nécessaires. On trouve par exemple des flacons dont l'étiquette indique «huile de CBD», composée en réalité d'huile de colza, de coco ou d'olive et de cristaux de CBD pur, qui devraient être classées dans la catégorie des «novel food» ou nouveaux aliments. Or, «aucune autorisation pour la commercialisation de produits contenant du cannabidiol en tant que novel food n'a été jusqu'ici délivrée en Suisse», indique Eva van Beek, porte-parole de Office fédéral de la sécurité alimentaire. «Il est clair qu'il y a beaucoup de produits sans autorisation sur le marché, ou dont l'étiquetage n'est pas correct. C'est même catastrophique», déplore le chimiste cantonal vaudois Christian Richard. Nous en séquestrons régulièrement, mais il en arrive toujours de nouveaux. Souvent ceux qui les vendent ne se renseignent pas sur ce qui est légal ou non, ou le font de manière désinvolte. C'est gravissime, car la sûreté du produit n'est pas toujours garantie. Et en cas de problème, la responsabilité incombe aux commerçants» Mais quels risques pour les consommateurs? «ll peut y avoir des effets secondaires comme des intoxications, des nausées ou des vertiges. J'invite donc les gens à demander clairement si le produit est sûr en tant que denrée alimentaire et à se méfier de ce qu'on peut leur vendre» Roxana Rouzbeh leur conseille pour sa part «d'en discuter avec leur médecin traitant».

«Un énorme marché»

Reste que l'autorisation d'utiliser du CBD pur pourrait bouleverser le système actuel (voir interview ci-contre). Parallèlement, le Conseil Fédéral prévoit d'adapter la législation pour faciliter l'accès des patients aux médicaments à base de cannabis avec plus de 1% de THC, un domaine dans lequel l'automédication via des voies illégales dépasse de loin les demandes d'autorisation exceptionnelles, pourtant en constante augmentation. «D'un côté, on a une herbe ultra-favorable pour traiter plein de maux, facile à cultiver et que chacun pourrait faire pousser dans son jardin. De l'autre toutes sortes de contraintes pour que cela devienne économique et que les grandes entreprises pharmaceutiques s'emparent de ce marché, au détriment de celles qui n'ont pas les moyens de se faire certifier, alors que leurs produits peuvent être d'une toute aussi bonne qualité», analyse prosaïquement Frédéric Gay, cultivateur de cannabis légal à Corseaux (photo ci-dessus), qui a décidé de partir «vu la mentalité dans les communes de Corseaux et Chardonne».

En toile de fond aussi, toute la question de la légalisation du cannabis: «Quand on parle de régulation, il faut se demander: qui a le plus à y gagner? Assurément ni les producteurs de chanvre, ni les consommateurs, mais les entreprises pharmaceutiques, renchérit le sociologue-politologue Simon Anderfuhren. Et aussi l'Etat pour ce qui est du cannabis récréatif, puisque la taxe tabac lui rapporte des millions. Ce qui est certain, c'est que le cannabis thérapeutique représente un marché énorme».

Un marché dans lequel des sociétés actives initialement dans le domaine des succédanés de tabac comptent bien se faire leur place, à l'instar de Greenbrothers, basée à Lutry: «Nous sommes en train de nous mettre aux normes BPF/GMP qui garantissent de bonnes pratiques de fabrication, afin de pouvoir commencer à travailler avec la pharma. C'est un choix stratégique», avoue Herminien Porta, fondateur de l'entreprise.

Date:29.11.2018
Parution: 927

«Cela va probablement être plus coûteux»

Difficile encore de savoir quelles seront les conséquences sur le marché de la reconnaissance du CBD en tant que principe actif pour la préparation de médicaments. Selon la pharmacienne cantonale Marie-Christine Grouzmann, leur prix et le remboursement ou non par les caisses maladies pourraient être déterminants.

Pour quelles indications les préparations avec CBD pourront-elles être proposées?

Pour les indications reconnues par la FDA pour Epidiolex (réd.: en l’occurence «pour le traitement de l’épilepsie associée au syndrome de Lennox-Gastaut ou au syndrome de Dravet») et pour des formes d’épilepsie résistantes. Les médecins peuvent faire des prescriptions dites off-label pour des indications bien documentées (réd.: off-label désigne «toute prescription de médicaments qui ne correspond pas à l’indication reconnue par les autorités d’enregistrement selon l’autorisation de mise sur le marché» Source: Revue Médicale Suisse)

 

Vont-elles coûter plus cher que les produits équivalents déjà sur le marché?

Je ne peux pas le dire, car je ne sais pas combien coûte du cannabidiol de qualité pharmacopée. Mais cela va probablement être plus coûteux.

 

Seront-elles remboursées par les assurances?

Comme il n’y a pas de médicament commercialisé en Suisse actuellement, la prise en charge par l’assurance obligatoire des soins (LAMal) ne pourra se faire que sur préavis du médecin-conseil de la caisse maladie.

 

Comment les médecins et pharmacies seront-ils informés?

Concernant tous ces aspects, Swissmedic va mettre à jour ses informations sur les produits à base de cannabidiol. Par ailleurs, une information va être faite auprès des pharmacies d’officine du canton de Vaud par le biais du pharmacien cantonal.

 

Quelle influence cette nouvelle donne va-t-elle avoir sur le marché actuel?

L’évolution du marché va dépendre du prix de ces préparations et de la prise en charge par les caisses-maladies. Par ailleurs, ces préparations magistrales ne peuvent être obtenues que sur ordonnance médicale. Cela pourrait être un frein à de trop nombreuses demandes.

 

N’est-il pas problématique que les produits à base de CBD soient considérés tantôt comme des médicaments, tantôt comme des denrées alimentaires ?

Cette situation existe déjà avec d’autres produits comme les vitamines par exemple et la législation en la matière est assez complexe. Afin de ne pas rentrer trop dans les détails, je dirais qu’iI y a différents critères qui permettent de définir s’il s’agit d’un médicament ou d’une denrée alimentaire: doses de principes actifs, allégations thérapeutiques et forme de présentation notamment.

Le cannabis en chiffres

• Environ 3'000 autorisations exceptionnelles accordées en 2017 pour des médicaments à base de cannabis avec plus de 1% de THC (dont 1'000 concernaient de nouveaux patients), contre 500 en 2012

• Entre 66'000 et 111'000 personnes en Suisse se tournant vers des voies illégales à des fins d'automédication

• 1'672 publications scientifiques sur le cannabis en 2018

• 89 entreprises actives dans le domaine du chanvre légal (production, vente, etc.) dans le canton de Vaud à fin novembre 2018, selon le Registre du commerce

• 670 fabricants de chanvre enregistrés. Ils étaient seulement 5 début 2017.

• 13,1 millions de taxes engrangés par la Confédération, provenant de la vente de produits à base de cannabis légal en tant que succédané de tabac

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