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« Nous sommes toutes des expertes en survie »

Violences Le mouvement «Me Too» a permis à de nombreuses femmes victimes d'agression de dire ce qu'il est si difficile d'avouer. Et d'abord à soi-même. A Lausanne, deux jeunes femmes viennent d'ouvrir le premier espace de parole en Suisse dédié à cette problématique.

Créé par deux jeunes lausannoises victimes de violences, MTD Lausanne est le premier groupe de parole exclusivement féminin en Suisse.DR

Magaly Mavilia

«Nous sommes toutes des expertes en survie. Nous avons toutes des choses à apprendre les unes des autres pour améliorer la gestion des symptômes de ces traumatismes dans notre quotidien». Comme tant de femmes, Aurore* et Marie* ont subi des événements d'une telle violence que le corps les a enfouis dans l'oubli. Un mécanisme de survie complexe, détectable aujourd'hui par scanner. «La mémoire de l'événement n'est pas enregistrée dans l'hippocampe mais dans l'amygdale cérébrale, explique Aurore, c'est ce qui crée l'amnésie traumatique partielle ou totale. Non traitée cela conduit à des troubles dissociatifs et une mémoire traumatique qui perdurent. Il ne s'agit pas d'une maladie, mais bien d'un mécanisme de défense que la psychiatrie peine à diagnostiquer et qui peut être confondu avec d'autres troubles. Peu de professionnels sont formés en psycho-traumatologie, déplore Marie et nous avons toutes passé des années de galère avant d'avoir un bon diagnostic».

«Je pensais que j'étais dingue»

Jelsa* vient aujourd'hui assister pour la première fois au groupe de parole mis sur pied par Aurore et Marie. Elle raconte: «J'ai commencé à avoir des flashs d'agressions et je pensais que j'étais dingue. J'avais des symptômes ingérables au quotidien: sidération, perte de repères dans le temps et l'espace. Je suis allée voir une psychiatre qui m'a dit tout de go: «Dans les flashs, c'est vous». J'ai cru qu'elle m'avait assommée et j'ai galéré pendant pas mal de temps avant de trouver un médecin capable de m'accompagner dans mon quotidien pour gérer la montée de ces symptômes qui sont insoutenables au départ».

Une vie après l'agression

«La clé, c'est l'information, insiste Aurore. Ce n'est qu'en comprenant ces mécanismes neurobiologiques, qui sont valables pour tous les humains dans toutes les cultures, que l'on peut sortir de la culpabilité et de la honte.» Une fois le terrain psychique stabilisé, il est alors possible de retrouver une vie normale. Mais cela demande de la vigilance, car il suffit parfois d'une étincelle pour que l'incendie reprenne. C'est sur cette vigilance et sur l'observation des déclencheurs que le groupe Mémoire Traumatique & Dissociation (MTD) Lausanne souhaite travailler. «Reparler d'un viol ou d'agressions dans les détails n'apporte rien et ce n'est pas notre créneau, précise Marie. Cela ne fait que réactiver le processus et doit être traité par un spécialiste. Parler de ce qui t'a cassé la jambe ne va pas t'aider à apprendre à marcher. Par contre, échanger nos «recettes» pour repérer ce qui peut être dangereux pour nous et comment y faire face, montrer et prouver à notre corps que le temps a passé et que nous sommes toujours vivantes, c'est ce que nous souhaitons partager dans ce groupe.»

*Prénoms d'emprunt

Réunions une fois par mois à Lausanne. Renseignements au 079 170 80 94 (lundi/mercredi/vendredi après-midi).

Date:10.01.2019
Parution: 931

Désamorcer les bombes

Pour participer à ce groupe de parole, Marie et Aurore demandent à ce que les personnes soient suivies par un spécialiste et aient déjà effectué un certain travail de consolidation. «Les troubles de la Mémoire traumatiques dissociatives peuvent être très violents», atteste Pierre-Alain Bonzon, psychologue-psychothérapeute à Lausanne et Vevey. Mettre des mots sur des maux c'est bien mais ça ne suffit pas. Il faut permettre au corps d'intégrer le traumatisme. Panser les pensées, digérer les sensations apportent des réponses. Le spécialiste s'est orienté vers une approche qui prend en compte cette dimension somatique. A travers une nouvelle thérapie psychocorporelle appelée Intégration du Cycle de la Vie (ICV ou LifeSpan Integration en Anglais), le psychothérapeute note une fluidité retrouvée entre le corps et l'esprit. «Dans les troubles dissociatifs, quelque chose a été gelé face à la terreur, c'est une réaction du système nerveux qui est soudain incapable de réagir et il y a une perturbation réellement physique de l'intégration de l'événement.» Grâce à une thérapie adaptée, les examens cliniques démontrent que le système nerveux central et l'amygdale cérébrale se régénèrent. Désamorcer des bombes n'est pas facile, c'est un long parcours et la guérison est possible. «Un groupe comme celui de Marie et Aurore ne remplace pas une prise en charge par un spécialiste, avertit Pierre-Alain Bonzon, mais permet de constituer des repères supplémentaires, de diversifier sa boîte à outils».

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