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« Je ne peux ni partir, ni rester »

La Tour-de-Peilz Après quatre ans, les autorités suisses n'ont toujours pas statué sur le cas d'Amr Eid, demandeur d'asile palestinien ayant fui l'Arabie Saoudite en 2014. Il y a plus d'un an, le Tribunal administratif fédéral a pourtant prononcé un déni de justice en sa faveur. Malgré sa situation administrative compliquée, La Poste l'a engagé comme apprenti en août 2018. Retour sur un itinéraire kafkaïen.

Contrairement à beaucoup d'autres entreprises, La Poste a donné sa chance à un détenteur d'un précaire permis N.

Textes et photo: Amit Juillard

Amr Sobhi Youssef Eid, demandeur d'asile palestinien de 25 ans, arrive en Suisse début 2015 depuis l'Arabie Saoudite, où il a vécu toute sa vie, via la Norvège (voir encadré). Animé par une forte volonté de s'intégrer, il apprend la langue rapidement, puis se met à chercher un emploi. «Mais quand les entreprises voient un permis N (réd: pour requérant d'asile en attente d'une décision), elles déclinent», explique-t-il dans un français presque parfait. Du jour au lendemain, son renvoi peut être prononcé.

Peu importe, en 2018, il postule à La Poste dans le cadre du programme vaudois de prolongation d'apprentissage pour l'intégration (PAI), destiné aux migrants allophones souhaitant entreprendre une formation (AFP ou CFC). L'ex-régie fédérale prend le risque de l'engager comme apprenti en logistique dans son centre de tri à Daillens. Devenant ainsi le seul détenteur du précaire permis N employé au sein de l'ex-régie fédérale en Suisse romande.

« Attendre, il faut toujours attendre »

«Dans le cadre du processus de recrutement, nous avons constaté qu'il avait les connaissances suffisantes et les capacités linguistiques pour obtenir un CFC via la filière classique, se souvient Joëlle Carafa-Magnenat, responsable régionale de formation professionnelle initiale à La Poste. Nous avons décidé de lui donner l'opportunité d'une formation en CFC. Et nous avons bien fait parce que c'est un formidable apprenti.» Amr Eid commence en août 2018, comme quatre autres migrants issus de l'asile, mais détenteurs d'autres permis. «J'aimerais faire carrière, obtenir un brevet fédéral», confie-t-il.

Heureux au travail et établi à La Tour-de-Peilz, Amr Eid n'a aujourd'hui qu'un désir: «Je veux juste savoir si je peux rester ou si je dois partir». Depuis quatre ans, il est condamné à se morfondre dans une impasse administrative. Le Secrétariat d'Etat aux migrations (SEM) n'a toujours pas statué sur son cas.

Dans un bureau du Régional, veste estampillée La Poste sur le dos et bracelet palestinien au poignet, il étale sur la table les nombreux documents qui garnissent son dossier. L'un d'eux a davantage d'importance à ses yeux. Dans un arrêt daté du 23 novembre 2017, le Tribunal administratif fédéral (TAF) prononce un déni de justice en sa faveur: le SEM a trop tardé à rendre sa décision quant à sa demande d'asile.

Mais depuis plus d'un an, malgré cette décision de justice, Amr Eid est toujours sans nouvelles. «Attendre. Il faut toujours attendre, je ne sais plus quoi faire. J'ai perdu espoir.» Il a toutefois subi un nouvel interrogatoire le 8 janvier 2019 à Vallorbe. Contacté, le SEM ne commente pas les cas particuliers. Mais, selon l'arrêt du TAF précité, en juin 2017, l'organe fédéral invoquait une surcharge de travail pour justifier la lenteur de ses services.

« Je ne suis pas libre »

Et ce n'est pas tout. Amr Eid est en attente d'une autre décision du SEM. En novembre 2016, il dépose une demande de reconnaissance de son statut d'apatride, défini par le droit international comme «une personne qu'aucun Etat ne considère comme son ressortissant». Bien qu'appartenant à l'ethnie palestinienne, il n'a jamais pu en obtenir la nationalité. Et devenir saoudien est quasi impossible pour un étranger. Pourtant, ici aussi, la procédure est au point mort. «Pour moi, c'est clair, il remplit toutes les conditions à 100%, appuie Peter Weibel, son avocat bernois. Et comme pour sa demande d'asile, il y a un déni de justice!»

En désespoir de cause, Amr Eid dit même avoir demandé une aide au retour durant l'été 2017. Refusée puisqu'il ne possède pas d'autorisation de séjour dans un autre pays. Selon lui, la Suisse ne peut par ailleurs pas le renvoyer de force: l'Arabie Saoudite n'est pas son pays, il n'y possède plus de permis de séjour et y risquerait sa vie. Quant à la Palestine, Etat non reconnu comme tel par la Suisse, il n'en possède pas officiellement la nationalité. «Aujourd'hui, je ne peux ni partir, ni rester. Et je ne suis pas libre de faire ce que je veux. Par exemple, je voudrais beaucoup devenir pompier volontaire à La Tour-de-Peilz, mais mon permis N est un obstacle.»

Date:17.01.2019
Parution: 932

Emprisonné par amour en Arabie Saoudite

«J'entretenais une relation amoureuse avec la fille d'un officier des services de renseignement saoudiens», raconte Amr Eid au Régional. Impossible à vérifier, cette histoire connaitra une suite dramatique: «Elle est tombée enceinte alors que nous n'étions pas mariés. Au contraire de sa mère, son père n'a pas accepté notre relation et m'a fait emprisonner sur de fausses accusations. J'ai fait un an de prison au total, j'ai été agressé et j'ai vécu le racisme parce que je suis palestinien et pas saoudien. Ma copine a été forcée à avorter.»

Craignant pour sa vie, il décide de fuir le pays où il est né, a grandi et travaillé. A l'aide d'un visa Schengen touristique délivré par l'ambassade de Suisse à Riyad en août 2014, il rejoint la Norvège en décembre 2014 et y dépose une demande d'asile. «Là-bas, j'aurais pu obtenir la nationalité en trois ans et être libre.» Mais, début 2015, la Norvège le renvoie en Suisse, pays émetteur de son visa, en vertu des accords de Dublin. Après un séjour à Vallorbe et à Bex, il est aujourd'hui installé à La Tour-de-Peilz dans un studio mis à sa disposition par l'Etablissement vaudois d'accueil des migrants (EVAM).

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