Télécharger
l’édition n°933
au format PDF
Région Lausanne Région Lavaux Région Riviera Région Chablais Région Oron
Dernière minute
La semaine prochaine
Bonus du net

Vevey: des commerçants en mode survie

Pointant du doigt les travaux liés à la Fête des Vignerons, des marchands et restaurateurs craignent pour l'avenir de leurs affaires. Certains licencient ou déménagent déjà, quand d'autres annoncent perdre jusqu'à 60% de leur chiffre d'affaires. La Municipalité et les organisateurs disent les comprendre sans toutefois pouvoir leur proposer d'autres alternatives que celles déjà mises sur pied.

Malgré les travaux et leur lot de nuisances, impossible de dédommager les commerçants, réaffirment les organisateurs et la Municipalité.

Textes et photos: Amit Juillard

«J'ai écrit ma première lettre de licenciement aujourd'hui. Si ça continue comme ça, je vais probablement devoir me séparer de huit ou dix employés.» Le sourire gêné d'Hatem Salihu trahit son grand désarroi. Nouveau propriétaire depuis le 1er novembre de l'Hostellerie de Genève, une institution sur la place du Marché, il craint pour la survie de sa nouvelle affaire. En cause: la construction de l'arène de la Fête des Vignerons, impliquant la fermeture aux automobiles de la Grande Place.

Fortement diminuée la surface de sa terrasse, disparues ses pergolas. «Ces travaux, c'est une énorme perte en visibilité et l'accès est devenu difficile», déplore-t-il. Selon lui, l'absence de places de stationnement à proximité directe joue un rôle important. «En novembre, alors que la place n'était que partiellement fermée, nous servions 100 couverts par jour, assure Hatem Salihu. Aujourd'hui, c'est 20. Le taux d'occupation des chambres est normalement de 12 ou 17 sur 24. En ce moment, c'est 1,3 chambre louée par nuit en moyenne.»

100'000 frs perdus en deux semaines

Résultat, les pertes financières sont abyssales: «Par rapport aux chiffres de l'ancien propriétaire, j'ai perdu 40'000 frs en novembre, 60'000 en décembre et je suis à moins 100'000 pour janvier alors que c'est le 15 du mois. Peut-être que la meilleure solution serait de fermer complètement durant un an (réd: jusqu'au 15 octobre, date de réouverture de la place). Même en quatre semaines de fête, c'est impossible de se rattraper.» Les chiffres avancés sont difficilement vérifiables, mais à l'évidence l'accès à l'Hostellerie de Genève est fortement obstrué et les passants se font rares en ce doux après-midi ensoleillé.

Des commerçants des rues adjacentes à la place du Marché, également fermées à la circulation, souffrent aussi. Michela Comuniello, propriétaire de l'onglerie Moda Nail, a même quitté la rue de Lausanne pour la rue du Simplon, plus accessible. «J'espère que je pourrai survivre grâce à ce déménagement. J'ai perdu 20 à 30% de ma clientèle. Mes clientes se parquaient à la place du Marché. La Ville pourrait nous aider financièrement ou mettre à disposition des places de parc plus proches.»

« Je n'ai jamais vu ça »

Un autre commerçant d'une rue alentour sent quant à lui les effets du départ du marché à La Tour-de-Peilz. Il souhaite garder l'anonymat par crainte que ses propos ne le desservent en vue de la Fête à venir. «Le mardi et le samedi, je sauvais ma semaine, certifie-t-il. Depuis le départ du marché, le samedi, c'est 60% de chiffre d'affaires en moins. Les mois de janvier et de février sont de toute façon calmes, mais durant ma carrière je n'ai jamais vu une baisse comme celle que je subis depuis octobre.» Il est en outre très remonté contre la Ville. «Ils font des travaux partout en même temps, constate-t-il. Les gens de Saint-Légier et de Blonay vont ailleurs, c'est tout. Et une fois qu'ils prennent leurs habitudes ailleurs, difficile de les faire revenir. Leurs mesures de compensation, c'est zéro. (réd: entre autres, la gratuité du bus 202 le samedi et des parkings longue durée à La Veyre et Hauteville, lire Le Régional 932)»

Entre 10 et 15 mios de perte

Au-delà des petits commerces, les grandes enseignes craignent aussi de trinquer. «Si cette rue (la partie nord du quai de la Veveyse, accès principal au parking de Manor) est fermée, la perte de chiffre d'affaires pourrait atteindre entre 10 et 15 millions pour l'ensemble des commerces du centre Manor!», s'inquiète Philippe Conod, avocat de la grande surface. Pour l'heure un recours des associations de commerçants et du centre Saint-Antoine est pendant (Le Régional 923) et la circulation sur cette portion du quai est toujours possible en vertu de son effet suspensif.

Date:23.01.2019
Parution: 933

Les autorités et la Fête répondent aux commerces

Contacté, Frédéric Hohl, directeur exécutif de la Fête des Vignerons 2019, tente d'apaiser les commerçants. «Je les comprends et je peux avoir de la compassion, mais il n'y a pas d'autre solution et on ne peut pas tout mettre sur le dos de la Fête. Dès le 20 mai, les répétitions pour le spectacle commenceront sur la place du Marché. Cela provoquera la venue d'énormément de monde. Le chantier n'aura jamais été aussi court!»

Du côté des autorités, la posture est similaire. «Nous avons conscience du sérieux de la problématique, assure Etienne Rivier, municipal PLR de l'économie. Nous allons continuer le dialogue, mais nous ne pouvons pas non plus construire des châteaux en Espagne.» Il annonce toutefois qu'une partie des 700'000 frs alloués par la Fête des Vignerons à la Ville pour des mesures compensatoires sera mise à disposition de l'Association des commerçants de la Ville de Vevey. Objectif: permettre aux commerces de communiquer et de doper l'attractivité du centre-ville. La Commune s'exprimera plus en détail sur ce sujet «en temps voulu».

Quant aux mesures pour le trafic et le stationnement mises sur pied, très critiquées (Le Régional 932), la syndique verte Elina Leimgruber souligne: «Les changements de mode de transport prennent du temps à se mettre en place. C'est par ailleurs un mauvais signal de dire qu'il n'y a plus de places de parc au centre-ville parce que ce n'est pas vrai.» Au sujet du départ du marché pour La Tour-de-Peilz, elle rappelle que ce sont les maraîchers qui en avaient fait la demande.

Sans surprise, les commerçants n'ont en outre aucune chance de recevoir des dédommagements. «Une manifestation non-subventionnée ne peut pas imaginer offrir des compensations financières», appuie Frédéric Hohl. Même son de cloche du côté de la Commune. «Nous n'entrons jamais en matière sur des compensations financières même lorsque c'est la Ville qui fait des travaux importants», précise la syndique. Les commerces peuvent en revanche demander de changer leur affectation pendant la Fête ou pour une période plus longue. Une boutique d'habits pourrait ainsi se transformer en bar.

Pour Frédéric Hohl, ces discussions mènent à une question fondamentale. «Peut-être que la vraie question à se poser pour la prochaine Fête des Vignerons est: «est-ce qu'on veut une fête comme celle-là?» Depuis 1797, il y a eu des travaux durant 5 à 8 mois en amont. Si on ne peut plus faire avec, il ne faut plus faire la Fête. Ou alors dans un champ, comme la Fête fédérale de lutte.»

Dans ce dossier

Documents

Vidéo
Documents audio