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Bientôt Carnaval, une soupape sociale

Carnaval La période du carnaval approche. Loin des monstres du Lötschental qui défileront de Bâle à Lucerne, Monthey et Châtel-Saint-Denis s'apprêtent dès fin février à introniser Princes, Miss et autre Pimponicaille. Mais au-delà du lien social et de l'ambiance festive qu'elle permet, cette fête aux origines liturgiques agit surtout comme un gigantesque exutoire. La fête la plus importante de l'année, au même niveau que celle de Noël, qui permet de couronner des rois pour mieux les détrôner, d'ébranler les statuts et de faire trembler les fondements de l'ordre en s'en prenant aux politiques et aux institutions. Décryptage, entre satires, caricatures et polémiques.

Xavier Crépon

«Oubliez le mythe du carnaval brésilien de type caliente. Il masque la fantastique diversité de cette fête, prévient Clément Crevoisier, historien indépendant et également praticien et observateur depuis de nombreuses années. Il s'agit d'une festivité multiple tellement riche qu'il serait très réducteur de la limiter à ce stéréotype.» Carnaval serait donc bien plus qu'un événement où l'on se rencontre pour festoyer, danser, ou encore s'enivrer. Mais alors, de quoi s'agit-il exactement?

Une histoire de viande

Carne Levare, autrement dit enlever la viande. On pourrait croire à un nouveau terme vegan de type promotionnel, mais la réalité est tout autre. Ce terme latin du 11 siècle est l'ancêtre étymologique du carnaval. Issu tout droit du Moyen Âge, ce rituel inscrit dans le calendrier liturgique précède le carême symbolisé par le séjour du Christ dans le désert. 40 jours avant Pâques, il fait l'éloge de la viande, du gras et de la bonne chaire, avant d'entrer dans la période de privation. «Actuellement, les carnavaleux oublient facilement cet héritage religieux et ne gardent que son imagerie grotesque célébrant l'excès et l'abondance, révèle Suzanne Chappaz-Wirthner, ethnologue spécialisée dans la recherche carnavalesque. Le temps d'une semaine, tout est exagéré et amplifié. On s'y laisse alors aller en consommant le trio magique saucisse-frites-bière et on arbore des déguisements plus loufoques les uns que les autres.» Mais carnaval va bien au-delà de cette exubérance.

Oublier le quotidien

«Les habitants d'une ville communient dans cette fête et négocient en partie ce qu'ils acceptent ou ce qu'ils n'acceptent pas dans leur vie commune. Par l'excès et l'abondance, ils oublient surtout la dureté de la vie ici-bas», explique l'historien Clément Crevoisier. Carnaval ne servirait donc pas qu'à festoyer. «On y trouve un climat d'effervescence que chacun ne connaît pas forcément dans sa vie de tous les jours, admet Suzanne Chappaz-Wirthner. Souvent confinés devant nos écrans et confrontés à une vie en petite boîte, que ce soit à notre bureau ou encore chez nous, nous avons besoin de retrouver le contact avec autrui. L'atmosphère festive du carnaval favorise la proximité physique et les rencontres en jouant ainsi un rôle de soupape sociale dont nous avons tant besoin.»

Les organisateurs vont même jusqu'à parler de fête indispensable et attendue avec impatience année après année par les populations locales. «C'est aussi important que Noël pour les montheysans, claironne Jean-Charles Vernaz, président de carnaval depuis plus de vingt ans. Impossible de la manquer, c'est la fête de l'année qui permet d'exulter tout en oubliant ses tracas quotidiens». À Châtel-Saint-Denis, le son de cloche est le même. «Les gens aiment et ont besoin de carnaval, souligne son président Ralph Rouiller. Il est ancré dans le cœur des habitants et reste à coup sûr dans les mémoires de chacun.» Difficile donc d'imaginer une année sans édition, tant cette fête s'est vue appropriée avec passion par les carnavaleux.

Fier comme un paon

Preuve de cet amour inconditionnel pour cette fête, les carnavaleux la préparent des mois à l’avance afin que tout soit prêt le jour J. «C’est surtout dans les coulisses que tout se joue, explique l’ethnologue Suzanne Chappaz-Wirthner. C’est en ces lieux que la sociabilité est la plus chaude. Les amis s’y rencontrent régulièrement pour préparer leurs tenues et leurs chars jusqu’au moindre détail dans un cadre des plus joyeux.» La confection des parures devient alors un élément essentiel à tout carnavaleux. «C’est l’essence même du carnaval, confie Jean-Charles Vernaz. Masques et autres maquillages doivent s’accorder chaque année avec la thématique donnée. Ça les pousse à se creuser les méninges et ils s’en donnent à cœur joie.» Les yeux du président brillent lorsqu’il parle de l’engagement des Montheysans. «Je continue à m’émerveiller devant la diversité de leurs costumes. Chez nous, les carnavaleux s’impliquent vraiment. Plus de 90% viennent avec des déguisements, dont une majorité les confectionne de leurs propres mains. C’est un réel investissement et surtout une grande fierté pour eux quand vient le moment de parader.»

De 7 à 77 ans

Jean-Charles Vernaz va même jusqu’à parler de ferveur lorsque vient le moment de carnaval. «Les montheysans ont ça dans le sang. Ils sont imprégnés depuis tout petits de cette ambiance. Les écoles primaires font participer les élèves au cortège et les parents s’empressent de les déguiser.» Le fort attachement pour cette fête se reflète aussi dans ses nombreuses traditions. Entre princes, princesses et autres miss, le carnaval possède sa propre cour qui dicte le rythme tout au long de la semaine (voir encadré). «Le prince et ses miss doivent être présents du début à la fin et pas uniquement pour les soirées, explique Jean-Charles Vernaz. Nous leur envoyons même un ordre de marche qui les informe de leurs obligations. À chaque fois, ils sont surpris, mais c’est de bonne guerre car ils seront célébrés à maintes reprises.» 

À Châtel-Saint-Denis, le folklore est moindre. Pas de cour, seul le Bonhomme Hiver est mis à mort afin de chasser la neige et le froid. Cela ne veut pas dire pour autant que carnaval est une fête comme les autres pour les châtelois. «Carnaval est profondément ancré dans les traditions villageoises qui se transmettent et se partagent de génération en génération, observe son président Ralph Rouiller. Les anciens seront toujours présents au coin d’un bistrot pour vous raconter ce qu’ils ont vécu». Petits et grands sont ainsi présents chaque année pour défiler dans la Grand-Rue sous une pluie de confettis. Les chars y retracent alors l’actualité de l’exercice écoulé et les carnavaleux chantent à tue-tête au rythme des Guggen. 

Même si les breuvages y coulent à flots et les plus téméraires viennent à danser sur les tables, Carnaval est bien plus qu’une fête de tous les excès. C’est avant tout une tradition villageoise profondément ancrée dans le cœur des locaux.

Carnaval de Monthey

• 28/2 au 5/3

• Env.50’000-70’000 pers/édition, créé en 1892.

• Thématique 2019: Mon carnaval s’affiche!

• Programme sur www.carnavaldemonthey.com

 

Carnaval de Châtel-Saint-Denis

• 27/2 au 3/3

• Env. 20’000 pers/édition, créé en 1974.

• Thématique 2019: Les 7 mers

• Programme sur www.carnavalchatel.ch

 

Suzanne Chappaz-Wirthner:

Récente lauréate du Prix Culturel 2018 du canton du Valais, Suzanne Chappaz-Wirthner a dédié sa carrière de recherche aux carnavals. À la fois participante et observatrice, cette ethnologue décortique les origines et les enjeux des pratiques carnavalesques en Suisse.

Quand et comment le carnaval est-il arrivé en Suisse ?

En Suisse, comme dans la plus grande partie de l'Europe occidentale, le carnaval s'inscrit dans le calendrier liturgique imposé lors des campagnes de christianisation menées à partir de Rome. Au 16e siècle, la Réforme entraîne la répression de ces pratiques carnavalesques dans les cantons devenus protestants, mais à partir du 19e siècle, l'émigration de travailleurs pauvres en provenance des cantons restés catholiques contribue à leur diffusion dans les riches métropoles alémaniques, si bien qu'aujourd'hui le carnaval en vient à concurrencer les pratiques festives héritées des corporations d'artisans, comme c'est le cas à Bâle et à Zurich. Mais il faut bien noter que chaque carnaval est différent et qu'il possède ses propres particularités.

Le carnaval aurait-il un aspect identitaire ?

Oui, chaque région cherche à se doter d'un carnaval typique qui se différencie des autres. Des rivalités historiques anciennes sont ainsi réactivées, surtout en Valais. On se moque souvent de son voisin. À Brigue par exemple, des notables ont créé le Türkenbund au début du 20e siècle pour disputer la suprématie de la capitale à Sion. À Naters, le contentieux était aussi à la base d'ordre politique. À la suite du transfert du chef-lieu de Naters à Brig au 16e siècle, cette dernière intégra le dragon de Naters dans ses armoiries. Les bourgeois de Naters fondèrent alors la société des Drachentöter - les tueurs de dragons- et ont en fait leur emblème carnavalesque, pour rappeler ainsi à leurs voisins à qui il appartient vraiment.

Outre les différentes instances, les politiciens eux aussi en prennent pour leur grade...

Oui, c'est la vitalité moqueuse du carnaval. On couronne des rois pour mieux les détrôner, on ébranle les statuts et on fait trembler les fondements de l'ordre en s'en prenant aux politiques et aux institutions. C'est la satire carnavalesque. Les caricatures épinglent les comportements inadaptés et soulignent les polémiques actuelles tout en suscitant le rire. Mais c'est un rire ambigu, qui rappelle les règles de la vie sociale tout en s'amusant de leurs transgressions. Ce qu'il faut aussi souligner, c'est que le carnaval est plutôt conservateur sur le plan des mœurs, en particulier dans sa conception du pouvoir. On critique par exemple les hommes battus aux élections en les féminisant, mais en tournant ainsi en dérision leur faiblesse, on réaffirme que le pouvoir est avant tout une affaire d'homme.

Date:31.01.2019
Parution: 934

Monthey et sa cour

Pas de rois et de fous à Monthey. La cour est représentée par un prince ou une princesse selon les années, accompagnés de leurs miss. Affublés de leur médaille et de leur sceptre, ils lancent le carnaval en communion avec la foule avec le Pimponicaille, hymne du carnaval joué sur la place centrale. «C’est un vrai foutoir. Les Guggen et de nombreux groupes d’amis débarquent pêle-mêle et font le plus de chambard possible» explique son président Jean-Charles Vernaz. L’an dernier, Rosy 1re a mené de main de maître les festivités. «Le prince ou la princesse, ce sont généralement des personnes qui ont pleinement œuvré pour la vie du carnaval lors des précédentes éditions. C’est une manière de leur rendre hommage et de les remercier pour leur travail.» Ils sont ainsi mis sur le devant de la scène le temps d’une semaine. Pas le temps de chômer, le régent doit alors tenir son rôle en participant aux activités quotidiennes. «C’est un chef d’orchestre qui défile lors des cortèges et détermine les vainqueurs des différents concours (masques et décoration de bistrots) aidés par ses miss qu’il a préalablement élues». Le carnaval s’achève enfin avec le traditionnel jugement du Bonhomme Hiver, accusé de tous les maux de l’année écoulée.