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Sensibilisation aux fausses nouvelles sur internet :
Les écoles de la région à la traine

Ecoles À l'heure où les informations se propagent à grande vitesse sur les réseaux sociaux, de fausses nouvelles ou «fake news» circulent elles aussi. Délibérément erronées, elles visent à induire en erreur pour diverses raisons pouvant être politiques, économiques, ou parfois humoristiques. Grâce à la technologie, même des images animées peuvent mentir, il est possible aujourd'hui de truquer des vidéos de manière hyperréaliste. Mondial et tentaculaire, le phénomène ne peut être endigué. Il faut donc apprendre à vivre avec et à séparer le bon grain de l'ivraie en matière d'information, en privilégiant un journalisme de qualité, qui recoupe et vérifie ses sources. Dans notre région, les écoles abordent encore timidement ce sujet, même si le Plan d'Études Romand en tient compte à travers un programme spécifique. À Monthey, un référent pédagogique entrera en fonction en septembre pour créer, entre autres, un vrai programme de prévention en matière d'informatique et de numérique. La Semaine des médias à l'école en Suisse romande est aussi un bon outil de sensibilisation (notre photo de page 1). Enquête.

DR

Valérie Passello

Un navire de croisière se retrouve perché sur un rocher à la suite d'un tsunami en Corée du Sud. Un jeune pointe son revolver sur un policier dans une banlieue française, prouvant que dans certains quartiers, des gangs ont pris le pouvoir. Les images sont saisissantes. N'importe qui pourrait facilement y croire. Exemple encore plus impressionnant, cette vidéo qui circule sur le net, où l'on voit Barack Obama insulter grossièrement Donald Trump lors d'un discours. Et pourtant, toutes sont des informations truquées, ou de «l'infox», contraction des mots infos et intox. La vidéo est l'illustration du «deepfake», une nouvelle pratique consistant à remplacer le visage et la voix d'une personnalité dans une vidéo.

Les photos, elles, sont réelles. Mais elles ont été détournées de leur contexte. Le navire est en fait un hôtel en forme de bateau existant bel et bien en Corée du Sud et le soi-disant délinquant des banlieues n'est qu'un acteur, la seconde image étant tirée d'une série-télé. Ces deux derniers exemples édifiants font partie du matériel pédagogique disponible sur le site romand de l'éducation aux medias «e-media», le portail romand de la Conférence Intercantonale de l'Instruction Publique (CIIP), baptisé: «J'apprends à repérer les fake news».

Christophe Girardin est l'auteur de cette fiche, destinée à des enfants de 8 à 12 ans et élaborée dans le cadre de la Semaine des médias à l'école, dont la prochaine édition se tiendra du 25 au 29 novembre. Cet enseignant jurassien observe: «Nous sommes tous devenus des médias, puisque nous pouvons produire et diffuser de l'information via les réseaux sociaux. Aussi, tout l'enjeu est de développer l'esprit critique des élèves. L'idée est de leur faire prendre conscience de leur responsabilité citoyenne. Il doivent savoir que relayer une information truquée peut nuire.»

Diffusion virale ultrarapide

Les réseaux sociaux permettent en effet de propager rapidement un contenu. Une enquête du MIT, aux Etats-Unis, démontre que les infos truquées, souvent plus séduisantes car sensationnelles, sont à 70% plus susceptibles d'être partagées que les vraies informations. Il faudra six fois plus de temps à une nouvelle véridique pour atteindre 1'500 personnes sur un réseau social, indique encore l'étude. Comme de plus en plus de gens s'informent uniquement via Twitter, Facebook ou Instagram –on parle d'indigence médiatique- il est donc aisé de manipuler l'opinion à des fins précises. L'influence de ces fausses nouvelles peut par exemple aider un candidat, lors d'une campagne électorale, à accéder au siège qu'il brigue. Beaucoup de «fake news» visent aussi à faire de l'argent, en attirant les consommateurs avec des arguments fallacieux. Les sites humoristiques, comme «le Gorafi» en France ou «l'Alcazar» en Valais, produisent également de fausses informations. Si leur but est de faire rire, il n'empêche que certains lecteurs crédules peuvent s'y tromper.

Selon l'émission de la RTS «Géopolitis», près de 40% de la population mondiale serait active sur les réseaux sociaux. Le phénomène des «fake news» est donc difficile, voire impossible à endiguer, même si des réflexions sont en cours. En attendant, il faut apprendre à les repérer.

Des compétences transversales

S'il existe du matériel pédagogique à disposition des enseignants romands, celui-ci n'est pas forcément utilisé au sein des écoles de la région. L'établissement primaire de Pully-Paudex-Belmont, par exemple, indique: «Par manque de temps et de ressources, nous ne donnons aucun cours sur les médias actuellement.» Au collège d'Ollon, la directrice Edith Baselgia relate: «Nous sommes sensibles à cette problématique, mais nous n'avons pas encore mis en place dans notre établissement un cours sur les «fake news». Nous sommes en réflexion pour le mettre si possible en œuvre dès l'année scolaire prochaine.» La commune de Monthey, en Valais, a décidé, elle, de prendre rapidement le taureau par les cornes, en embauchant un référent pédagogique (voir encadré).

Doyen de l'établissement primaire et secondaire Centre Lavaux, à Puidoux, Frédéric Bosset est aussi la personne-ressource en matière d'informatique. «Le Département pousse les enseignants à utiliser les outils informatiques, même si pour l'instant, il n'y a pas de cours proprement dit à la grille horaire, explique-t-il. Par contre, cela fait partie des compétences transversales, mentionnées dans le carnet MITIC (Médias, Images, Technologies de l'Information et de la Communication). À l'instar du carnet de gym, les élèves y cocheront ce qu'ils auront traité.» Le principe est d'aborder des sujets en lien avec l'informatique, mais dans le cadre de l'enseignement d'autres matières. Des cours de sensibilisation aux dangers d'internet sont par ailleurs donnés à Puidoux, mais la question de l'infox n'y est que peu abordée.

Vaud sensible aux «fake news»

Parmi les objectifs du Plan d'Etudes Romand (PER), la «démarche réflexive» est mentionnée comme capacité transversale. L'élève doit notamment savoir cerner une question et ses enjeux, identifier les faits, en vérifier l'origine et l'exactitude, explorer différentes opinions et points de vue. Christophe Girardin reprend: «Si on ne sait plus qui ou quoi croire, on va finir par suivre une source d'information unique. C'est le danger, celui de ne plus se poser de questions. Il est très important de multiplier les sources. De privilégier un journalisme qui propose des infos fiables, vérifiées et autonomes, même si je ne crois plus que l'on puisse trouver de telles prestations gratuitement.» Le PER est en cours de révision actuellement, la CIIP ayant adopté un plan d'action pour l'éducation numérique et le retour de l'informatique à l'école. La question de l'éducation aux médias y est incluse.

L'école vaudoise prendra cette problématique en compte, selon des modalités encore à fixer, en collaboration avec des établissements scolaires pilotes. La question des fausses nouvelles, déjà présente dans le programme MITIC, sera l'un des piliers sensiblement renforcés dans le cadre du projet cantonal consacré à l'éducation au numérique.

Spécialiste de la transition numérique et de la communication au sein du Département de la jeunesse, de la formation et de la culture, Sacha Horovitz observe: «Même si les plus jeunes se sont vite appropriés l'utilisation des réseaux sociaux dans le cadre de leur sphère privée, il est de la responsabilité de l'école de les accompagner et de les responsabiliser à l'utilisation de ces outils à bon escient. Un enseignement généralisé doit encore être mis sur pied dans le cadre de l'éducation aux médias sous l'angle de la prévention, notamment sur la protection des données.» Le déploiement de l'éducation au numérique dans l'école vaudoise est prévu à l'horizon 2022 ou 2023.

Une semaine pour apprivoiser les médias

Le thème «Info? Intox?» a été traité en 2015 lors de la Semaine des médias à l'école. Depuis, la question de la désinformation est abordée de manière récurrente, confirme Christian Georges, organisateur de l'événement et collaborateur scientifique de la CIIP: «L'an dernier par exemple, nous avons proposé cinq portes d'entrée sur ce thème. Ce n'est pas un phénomène nouveau, mais ce qui a changé, c'est l'augmentation de l'impact des fausses nouvelles, par leur diffusion massive via les messageries instantanées», relève-t-il. S'ajoute à cela le fait que le lien avec les médias traditionnels se perd, Internet devenant, pour beaucoup, l'unique portail de renseignement.

Repérer des sources crédibles, ne pas croire n'importe quoi, recouper les informations, s'interroger sur leur forme, leur intention et leur contenu, sont autant de paramètres à intégrer. Et l'école a un rôle à jouer, estime encore l'organisateur de la Semaine des médias: «Pour moi, un travail suivi, patient et échelonné est nécessaire dans l'éducation aux médias. On évoque le rôle de la désinformation aux Etats-Unis ou au Brésil, mais en Suisse, on se croit naïvement à l'abri. Je me réjouis de voir ce qui va se passer lors des prochaines élections fédérales, par exemple.»

Le thème des infos truquées n'étant pas au programme scolaire, les enseignants peuvent ou non l'aborder. Selon Christian Georges, il reste encore une grande marge de progression avant que le sujet s'impose dans toutes les classes. Quant aux risques liés à l'information en ligne, il en dénombre trois: «L'absence de référence à un média fiable, la difficulté à identifier une information lacunaire ou biaisée, ainsi que les bulles de filtres, qui nous emprisonnent dans un système où l'on est uniquement confronté à ce que l'on a envie d'entendre. On perd l'habitude de prendre en compte les bons arguments de ceux qui ne pensent pas comme nous, ce qui est très mauvais pour le débat démocratique», estime-t-il.

Davantage d'infos sur: www.semainedesmedias.ch

Date:07.03.2019
Parution: 939

Des outils pour y voir plus clair

Lorsqu’une information paraît douteuse, il existe des moyens de la vérifier. Par exemple, en collant l’adresse d’une photo dans la barre de dialogue de Google Images ou Tineye, il est possible de la retrouver dans son contexte initial. L’authenticité des vidéos peut également être vérifiée sur YouTube DataViewer. Taper des mots-clés dans un moteur de recherche permet également de voir si d’autres sites traitent la même information et de quelle manière. Le journal le Monde a créé un outil baptisé «Le Décodex», qui comprend un moteur de recherche, une messagerie et des fiches pédagogiques. Les Observateurs de France 24 proposent un guide de vérification des informations, ainsi qu’un onglet «info-intox». Enfin, se poser des questions est un point essentiel face à l’information.

Monthey innove

«Internet, c'est comme le dopage, on n'arrête pas de courir après, mais on n'a rien vu venir», image le municipal montheysan de l'enseignement Eric Borgeaud. C'est pour cette raison que la ville a mis au concours un poste de référent pédagogique dans le domaine numérique. Celui-ci entrera en fonction au mois de septembre, à un taux de 60% à 80%, encore à définir. L'élu reprend: «La prévention est le mot clé de ce poste. Le but est que les jeunes apprennent à trier et à gérer l'immense flux d'informations qu'ils peuvent trouver sur leur tablette ou leur smartphone.» Le nouveau venu aura pour mission d'accompagner des projets pédagogiques liés à l'éducation aux médias et fera figure de personne-ressource pour les écoles primaires et le cycle d'orientation en matière d'informatique et de numérique. Il devra construire et conduire un programme de prévention et apporter la formation idoine en fonction des besoins de l'établissement scolaire. Eric Borgeaud concède: «On cherche un peu le mouton à cinq pattes, cette personne aura énormément de travail. Les enfants ont accès très tôt à des images interdites aussi bien qu'à de fausses informations. On constate des difficultés de concentration et d'apprentissage liées à des addictions au numérique et au manque de sommeil que cela entraîne. La société a un temps de retard, c'est pourquoi nous avons décidé d'agir.»