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Profession : animal de thérapie

Santé Chiens assistant des psychologues, chevaux en milieu carcéral ou en balade avec des personnes en situation de handicap, lapins et tourterelles en EMS, lamas comme aides au développement personnel: la zoothérapie a le vent en poupe. A sa base, le lien naturel entre animal et homme et les subtiles connexions pouvant s'établir entre eux, au centre d'une série de conférences publiques à Monthey le 11 mai. Si les bienfaits de ces pratiques sont multiples – sur la confiance en soi, la gestion des émotions, la motricité, etc. – elles souffrent encore d'un manque de reconnaissance au niveau professionnel et la Suisse romande reste à la traîne. Reportage aux Hôpitaux universitaires de Genève, dans une ferme à Maracon accueillant des jeunes atteints de troubles du spectre autistique, et chez une équithérapeute à Jongny.

Léonit, l'un des adolescents qui bénéficie de la thérapie animale.

Texte et photos: Priska Hess

Ce lundi matin 9 mars, au Service de réhabilitation Beau-Séjour des HUG (Hôpitaux universitaires de Genève), Paola Giraldo s'apprête à recevoir l'une de ses patientes pour une séance de neuro-rééducation pas tout à fait conventionnelle (voir vidéo de la séance ci-dessous). Aux côtés de la jeune physiothérapeute, sa petite chienne Roxy en tenue de travail, un harnais bleu au logo des HUG. Mis en place début 2018, sous l'impulsion de la Dre Béatrice Leemann, médecin adjoint agrégée, ce mode de thérapie a rapidement fait ses preuves. «Roxy facilite le contact entre thérapeute et patient et offre de nouvelles possibilités de traitement lorsque les thérapies conventionnelles montrent leurs limites», explique Paola Giraldo.

A l'appui, des séquences vidéos filmées avec l'accord des patients pour observer et documenter ces petits «miracles», que décrit le responsable de l'équipe physio Emmanuel Guyen. Comme cette jeune fille de 18 ans avec un handicap de naissance, que l'on voit réussir à saisir une croquette et à la donner au Jack Russell: «A cause de sa kinésiophobie (peur du mouvement) il lui était auparavant très difficile de faire des exercices de motricité et d'équilibre. Roxy permet de détourner l'attention de la patiente de la peur ou de la douleur qu'elle ressent». Autre exemple, celui d'une dame hospitalisée depuis plusieurs mois suite à une rupture d'anévrisme: «Elle commençait à perdre sa motivation. Roxy lui a redonné du plaisir à participer aux séances de physiothérapie. Cette personne réussit à travailler une heure maintenant, alors qu'avant elle tenait à peine quinze minutes. Il y a aussi tout le côté valorisant. Alors que le patient est en position de dépendance permanente, la situation s'inverse grâce à l'animal. Le patient retrouve sa capacité d'interagir, d'émettre des consignes et peut mieux reprendre confiance en lui».

«Louise est triste»

Si l'expérience est nouvelle au sein du Service de réhabilitation, les HUG se sont ouverts à la thérapie avec animal il y a une dizaine d'années déjà, sur proposition de la Dre Rachel Lehotkay, psychologue psychothérapeute FSP à l'Unité de Psychiatrie du Développement Mental et par ailleurs présidente de l'Association Suisse de Zoothérapie (ASZ). Créée en 2004, celle-ci compte actuellement une cinquantaine de membres, régie par une charte éthique et dispense aussi des formations.

Rachel Lehotkay, elle, s'est formée en zoothérapie au Québec et aux Etats-Unis, les berceaux de cette pratique. Dans le cadre de ses entretiens psychothérapeutiques individuels et de groupe, elle travaille aujourd'hui avec Louise, son Jack Russell, et Olive, son Teckel américain. «La présence de l'animal facilite le lien thérapeutique et permet aussi de dédramatiser la thérapie, en en faisant une rencontre agréable. Ce que nous faisons en séance dépend de chaque patient. Pour certains, par exemple, il peut être difficile de reconnaître leurs émotions. Mais ils peuvent projeter sur l'animal et dire “Louise est triste”, car il est plus facile pour eux de parler de la tristesse de Louise que de la leur.»

Dans ce lien triangulaire, le professionnel reste le seul thérapeute «cette fonction n'est pas transférée au chien», précise Rachel Lehotkay. L'animal n'en est pas moins considéré comme une personne: «Mes patients ne viennent pas voir des chiens, mais Louise et Olive. L'idée est que petit à petit ils se rendent comptent que quelqu'un tient la laisse, à qui ils peuvent parler de leurs problèmes quand ils viennent voir Louise et Olive.» Peut-il arriver que ce lien ne se fasse pas? «J'ai surtout vu des cas où l'animal est un tel déclencheur qu'il devient un frein à la thérapie, parce que le changement est parfois difficile à accepter pour le patient, même s'il est positif.»

Chèvres et tourterelles

Dans le canton de Vaud, rien de tel au CHUV (Centre hospitalier universitaire vaudois), mais différentes institutions, comme les EMS, se sont ouvertes aux animaux. Une quarantaine ont ainsi intégré pour leurs résidents les visites des «chiens de thérapie» de l'Association Chiens de Cœur.

Autre type de démarche à la Strada, structure éducative pour adolescents atteints de troubles du spectre autistique, gérée par l'institution privée Le Foyer à Lausanne. Chaque jeudi, direction la ferme de Maude Chollet à Maracon. Cette éducatrice sociale et intervenante en zoothérapie collabore avec trois autres institutions pour personnes en situation de handicap. Elle intervient aussi dans cinq EMS de la région, y emmenant avec elle tourterelles, lapins, cochons d'Inde et même chèvres. Durant l'heure passée à la ferme, les cinq adolescents de la Strada iront d'abord nourrir et caresser les chèvres dans leur enclos, puis voir les vaches à l'étable, avant de se retrouver à l'étage, autour de deux tourterelles et trois lapins. «Le cadre est sécurisant, les visites ritualisées, car ils ont besoin de cela, mais il n'y a pas d'attente particulière, ni de la part de l'équipe encadrante – chaque adolescent peut évoluer à son rythme – ni par rapport aux animaux. Si je remarque qu'un animal n'est pas en pleine forme ou stressé, je ne l'intègre pas au parcours ou j'interromps l'activité», souligne Maude Chollet. Les bénéfices sont multiples: travail de la motricité globale et fine, stimulation du langage, activation des interactions sociales, ouverture vers le monde extérieur par le biais des animaux, gain de confiance en soi, apprivoisement progressif des peurs. Comme dans le cas de Léonit, l'un de ces adolescents (notre photo). A le voir aller dire bonjour aux deux chiens de la maison, on ne se doute pas qu'il en avait une peur panique auparavant. «Leonit refusait d'aller en promenade, par crainte de rencontrer un chien. Il avait par ailleurs une approche assez brusque envers les gens et les animaux et, au fil des séances, son geste est devenu plus délicat», constate Amanda, éducatrice référente du jeune homme.

Un miroir sur quatre pattes

Après Maracon, direction les hauts de Jongny à la rencontre d'Anne Tirelli-de Muralt, éducatrice sociale et thérapeute avec le cheval, de l'ASTAC (Association Suisse de Thérapie avec le Cheval). Donnée par la Haute école de travail social et de la santé de Lausanne, cette formation postgrade s'adresse aux professionnels ayant une formation préalable d'une Haute école dans les domaines de la santé, du travail social ou de la psychologie. Rien que dans le canton de Vaud, une cinquantaine de personnes certifiées ASTAC proposent de l'équithérapie, principalement des femmes.

Anne Tirelli-de Muralt s'occupe d'enfants souffrant de difficultés psychologiques, physiques ou psychiques amenés par leur famille ou une école spécialisée de la région. Ses partenaires: le poney Hélios et la jument Rose-Alie. Ce jeudi après-midi, malgré la pluie, elle accueille Noémie (prénom d'emprunt), huit ans, qui souffre de légers troubles du spectre autistique. «Brosser le cheval, en prendre soin, apprend à faire attention à l'autre. Le faire travailler en liberté apprend l'empathie, la gestion de ses émotions, à observer, à communiquer aussi. Le cheval permet de ressentir son corps, de se recentrer et de se concentrer sur le moment présent. Ce que je constate et qui est assez merveilleux, c'est que le cheval s'adapte au patient. Il peut aussi bien se mettre en miroir des émotions de celui-ci, en le confrontant, que se montrer protecteur face à une personne en situation de handicap. Mais l'une des plus grandes forces de cette thérapie est qu'elle renforce la confiance en soi et l'estime de soi.»

Anne Tirelli s'occupe aussi de jeunes délinquants envoyés par le Tribunal des mineurs dans le cadre de mesures éducatives. «Certains de ces jeunes maîtrisent mal leurs émotions, leurs colères, et réagissent par la violence ou des comportements inadaptés. Le fait d'être confrontés à un animal imposant, de s'en occuper, leur permet de travailler sur leurs émotions, d'apprendre à gérer leurs frustrations et d'en parler. Il leur est souvent plus facile d'adhérer à cette démarche, qu'ils voient moins comme une thérapie», analyse Eduardo Redondo, président du Tribunal des mineurs du Canton de Vaud.

Suisse romande à la traîne

Si la zoothérapie se fait sa place en Suisse, reste le problème de l'absence d'une formation officiellement reconnue au niveau fédéral, hormis pour l'équithérapie. Par ailleurs, souligne le vétérinaire cantonal vaudois Giovanni Peduto, «il n'existe pas de base légale fédérale soumettant à autorisation la pratique de la zoothérapie, ni de loi cantonale. Mais ceux qui la pratiquent doivent évidemment respecter la loi sur la protection des animaux, qui préconise par exemple de ne pas surmener l'animal, au risque d'une dénonciation pénale s'ils l'enfreignent».

Reste aussi ce constat: la Romandie est encore à la traîne par rapport à ce qui se fait Outre-Sarine, comme le souligne Rachel Lehotkay. Un exemple? Le REHAB Basel (clinique spécialisée dans la neuroréhabilitation et la paraplégiologie) a introduit en 2013 les thérapies assistées par l'animal, cela au sein de son propre parc animalier. «Alors qu'en Suisse romande, certaines institutions ne savent même pas ce qu'est la zoothérapie. Et nous sommes encore très peu nombreux à pouvoir intervenir en milieu hospitalier. Le frein est peut-être que cela touche beaucoup plus à la fibre émotionnelle que l'art-thérapie par exemple. Même si le directeur d'une institution n'a pas d'intérêt pour la poterie, cela ne le dérangera pas qu'un intervenant en propose aux patients. Mais s'il n'aime pas les animaux ou n'en voit pas l'intérêt, il dira certainement non à la zoothérapie.» Aux HUG, Paola Giraldo envisage pour sa part de travailler bientôt avec un deuxième chien «pour répondre à la demande croissante». Et espère que l'exemple des HUG suscitera l'intérêt d'autres hôpitaux pour ce type de thérapies.

Date:21.03.2019
Parution: 941

Chiens à l’hôpital: entre hygiène et contre-indications

Introduire un chien dans le cadre de soins en milieu hospitalier implique tout un protocole : «Pour pouvoir travailler avec Roxy, il a fallu obtenir l’autorisation du Service maladies infectieuses, l’aval aussi de Service d’hygiène et du Service de sécurité des HUG. Roxy doit être vermifugé une fois par mois et contrôlé deux fois par an par un vétérinaire. L’hygiène est également primordiale: lavage avec un champoing anti-allergène), désinfection des mains avant et après chaque contact, ainsi que désinfection de toutes les surfaces dans les salles utilisées», énumère Paola Giraldo. Le Jack Russel n’est jamais laissé seul en compagnie des patients. Et il existe aussi des contrindications pour les personnes immunodéprimées ou avec risques allergiques, mais aussi en cas de phobies des chiens. «Et si un patient manque de discernement, l’accord de sa famille ou de son tuteur est nécessaire», ajoute la physiothérapeute.

Des chevaux, des chiens et des détenus

Entre 2010 et 2013, un projet pilote de thérapie avec le cheval avait été mené pour les femmes détenues de la prison de la Tuillière à Lonay. L’expérience n’aurait pas été poursuivie suite au drame de la Pâquerette à Genève – un détenu violeur multirécidiviste avait égorgé sa thérapeute alors qu’elle le conduisait à une thérapie équestre. «Concernant la Tuillière, l’équithérapie se passait hors des murs de la prison. Or il n’y a plus de personnes détenues qui remplissent tous les critères sécuritaires, susceptibles de bénéficier de cette prestation», indique Marc Bertolazzi, responsable de la communication du Service pénitentiaire de l’Etat de Vaud.

En Valais, le Centre éducatif fermé de Pramont (CEP), qui accueille des mineurs et jeunes adultes en exécution de mesures, a acquis en 2017 deux St-Bernard, Grace et Grungee. Une idée proposée en 2015 par la Direction, et un groupe de travail a été formé pour y réfléchir. «Tout le CEP a participé ensuite à la mise sur pied du projet. Les jeunes se sont également investis, en aidant à la construction des niches et à l’aménagement d’un espace extérieur adapté», relève le directeur Alexandre Comby. Au printemps 2017, le vétérinaire cantonal nous a donné l’autorisation officielle d’accueillir Grace et Grungee. Autour des deux chiennes St-Bernard se construit alors tout un projet incluant l’ensemble du personnel et des jeunes de l’établissement, qui se chargent de les promener chaque jour, de leurs repas et de leur entretien. Et durant les beaux jours, des sorties accompagnées sont organisées avec les jeunes en compagnie des St-Bernard. «Ce projet n’a jamais eu la prétention d’avoir une portée thérapeutique. Cependant, nous avons pu constater de nombreux effets bénéfiques sur les jeunes en contact avec les chiens, en termes de responsabilisation, de création de lien, de baisse de l’agressivité et de renforcement de l’estime de soi», se félicite Alexandre Comby.

Jingles, le chien de Boris Levinson

Les bénéfices thérapeutiques de la présence des animaux sont relevés au 19ème siècle déjà. Mais c’est le psychologue new-yorkais Boris Levinson qui est considéré comme le père de la forme actuelle du soin par le contact animalier. Suite à ses écrits, la zoothérapie a connu un important essor, tant dans les pratiques cliniques qu’au niveau des articles scientifiques – en 2014, la psychologue-psychothérapeute Rachel Lehotkay en a répertorié près de 600, cela uniquement pour les articles parus depuis les années 90.

Dans son ouvrage Panser avec les animaux-sociologie du soin par le contact animalier (Paris, Presse des Mines, 2014), Jérome Michalon s’en réfère à l’article fondateur de Boris Levinson intitulé The Dog as co-therapist, qui explique les raisons l’ayant amené à inclure son chien Jingles dans ses séances de psychotérapie avec des enfants : «Au départ, le hasard fit que des parents furent en avance lors d’un rendez-vous pour leur jeune fils au cabinet new-yorkais de Levinson. C’est ainsi que le jeune patient se trouva nez à nez avec Jingles, que Levinson n’avait pas fait sortir du cabinet comme à son habitude. Le chien vint spontanément lécher le visage du garçon. Levinson, qui ne l’avait pas prévu, laissa faire ; le garçon qui d’habitude restait enfermé, insensible aux sollicitations extérieures, non seulement ne le repoussa pas, mais se mit à le caresser et à le câliner. Cette réaction fut jugée suffisamment hors norme pour que le thérapeute inclue Jingles d’une séance sur l’autre : l’enfant extrêment introverti, noua une relation avec le chien, puis laissa peu à peu le thérapeute trouver une place dans celle-ci.»