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« Il y a ici des fantômes apaisants »

Montreux Le comédien Jean-Luc Borgeat revient au TMR. Du 26 mars au 14 avril, il est à l'affiche de «Nina», une pièce de boulevard. Il estime que son art peut recréer du lien social. Rencontre en coulisses, sur fond de philosophie.

Jean-Luc Borgeat, 37 ans de carrière entre Lausanne et New Delhi.

Textes et photo: Amit Juillard

Sur le plateau, ses partenaires répètent autour d'une planche à repasser et d'haltères posés au sol. En coulisses, dans «la loge des filles», il déplace des soutiens-gorge, rangés sur la table de maquillage. Très vite, il déclame son verbe avec verve, ferme les yeux, mime, parle avec les mains, rit. Valaisan d'origine, Lausannois d'adoption, Jean-Luc Borgeat est un acteur et metteur en scène romand qui compte. Jean-Luc Borgeat, c'est 37 ans de carrière et plus de 150 spectacles. En Suisse romande, à Paris ou au Québec. Mais aussi à New Delhi, – «en impro totale, nous entrions sur scène en racontant des premières fois avec des acteurs indiens». Ou encore en Belgique, à Charleroi – «depuis le train, je voyais pour la première fois les hauts fourneaux de la sidérurgie et, au loin, ses foyers rougeoyants». En 2016, il est lauréat du Prix Théâtre décerné par la Fondation vaudoise pour la culture. Après la publication de son premier roman en 2018, «Le Rendez-vous», il revient en 2019 sur les planches du Théâtre Montreux Riviera. Celles qui ont soutenu ses premiers pas de comédien en 1982. Aujourd'hui, il souligne le rôle fondamental du théâtre face à une société consumériste.

Vous avez tout joué, de Molière à Brecht. Vous revenez au vaudeville. Ce genre théâtral a-t-il encore sa place?

> Il a sa place et il n'y a aucune honte d'aller au théâtre pour se divertir. Jouer et voir les gens sortir avec la banane, oublier leur divorce, leur cancer, leurs enfants qui les font chier... Je trouve ça chevaleresque. Tous les acteurs devraient être prêts à passer d'un registre à l'autre, de textes plus empreints de sens à d'autres, moins percutants au niveau humain et social. C'est une gymnastique extraordinaire. L'humour est une grande école pour l'acteur: il demande une précision chirurgicale.

Vous parlez de textes percutants sur le plan humain et social. Quel est le rôle du théâtre en 2019?

> J'aime les spectacles où il y a une véritable dialectique, qui permette aux spectateurs de douter. Parce que douter, c'est se remettre en question et s'ouvrir aux autres. Pour Nietzsche, le doute permet en outre d'être en action. Au lieu d'être en réaction et donc dans la consommation. Il faut laisser la place au doute et à l'action parce qu'il faut arrêter avec le consumérisme, l'obsolescence programmée. D'autre part, les choses qui vont dans le sens d'un dialogue collectif s'opposent à l'atomisation de la société dont parle Michel Onfray. Au théâtre, les gens lèvent le nez de leurs tablettes, se retrouvent dans le hall. Albert Jacquard (réd: généticien et essayiste français décédé en 2013) a dit: «Être cultivé, c'est savoir que les autres existent».

Revenir sur la scène de vos débuts, qu'est-ce que ça vous évoque?

> C'est émouvant. J'ai beaucoup joué ici entre 1982 et 1987. Et pour la dernière fois en 1999, «Le Malade imaginaire» avec Jean-Claude Dreyfus. Au TMR, j'ai occupé toutes les places, joué avec de grands artistes, dont beaucoup sont décédés. Il y a ici des fantômes apaisants, un esprit sur cette scène où l'on fait acte de mentir avec sincérité.

Quel regard portez-vous sur la scène romande?

> C’est un puisoir extraordinaire. Aucune autre partie de la francophonie n’offre une telle richesse. Nous ne devrions pas présenter deux tiers de spectacles étrangers pour un tiers de suisses, mais l’inverse. Pas par nationalisme, mais parce que nous avons un terroir qu’il faut exploiter. Comme si nous avions du pétrole sous nos pieds. Ou pas, mauvais exemple, il faut sortir des énergies fossiles.

Date:21.03.2019
Parution: 941

Irrésistible Nina

Adolphe (Jean-Luc Borgeat) découvre que Nina (Florence Quartenoud), sa femme, le trompe avec Gérard (Frank Michaux). Dans sa garçonnière, il attend Nina: il veut rompre. Mais c’est Adolphe qui débarque. Pour le tuer. Il renonce. Nouveaux amis, ils décident d’affronter ensemble le tourbillon Nina, qui impose sa volonté aux hommes, incapables de lui résister. Cédric Dorier signe la mise en scène, assisté de Chris Baltus, qui campe également deux rôles secondaires.

«Nina», d’André Roussin, dramaturge de l’après-guerre et ex-académicien, n’est pas une simple pièce de boulevard. «Il y a quelque chose de la comedia dell’arte, de moliéresque dans la cruauté et quelque chose de plus profond, de tchekovien», clarifie Jean-Luc Borgeat. Le texte a aussi quelque chose de contemporain. «Il y a dans la prise de parole de Nina un engagement très actuel, appuie l’acteur. Elle est dans cette révolution totale et juste de la femme d’aujourd’hui qui demande une égalité de salaire et de traitement, qui n’est pas un bout de chair.»

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