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Champion du monde de hip-hop, jusqu'à la mort

Vevey Stalamuerte a gagné le «Juste Debout» 2019, plus importante compétition planétaire de danse hip-hop. Dans ses performances, Cédric Borges – son vrai nom – dénonce le racisme. Enfant du quartier Général-Guisan, Stylez'C – son autre alias – enseigne ses pas entre la Chine et le Kazakhstan. Rencontre dans son antre au stade de Copet.

Cédric Borges, dit Stylez'C ou Stalamuerte, a battu les danseurs de Beyoncé, Les Twins, avec Diablo, son partenaire.

Texte et photo: Amit Juillard

Grosse tension. Quart de finale du «Juste Debout» 2019, plus prestigieuse des compétitions de danse hip-hop. Ce 3 mars, l'AccorHotels Arena de Bercy semble acquise aux Twins. Les jumeaux de Sarcelles, banlieue nord parisienne, sont des superstars. Finalistes de «La France a un incroyable talent» 2008, Larry et Laurent Bourgeois sont sur scène avec Beyoncé durant ses tournées mondiales. Et apparaissent dans les clips de David Guetta, Missy Elliott et Pharell Williams. En 2019, ils jouent même dans le nouveau «Men in Black International», quatrième opus de la superproduction hollywoodienne.

En face des deux frères, l'équipe du Veveysan Cédric Borges, dit Stylez'C ou Stalamuerte, deux fois vice-champion du monde 2017 et 2018. A ses côtés, devant 16'000 spectateurs, le Niçois Diablo, ancien danseur de Madonna et Christine and The Queens. Finale de coupe du monde avant l'heure, le battle s'engage. Les Twins ouvrent le bal. Los Diablos de la Muerte répliquent. Rapides les combinaisons, travaillée la synchronisation. Cédric Borges ondule, saute, mime, virevolte. Saccade ses mouvements. C'est du newstyle, «du hip-hop 2.0, ça ressemble pas à ce que les anciens montraient à la télé», glisse-t-il. Les solos transpirent de rivalité. De provocation. Fin du deuxième round. Verdict: cinq lumières bleues. A l'unanimité, les juges envoient le duo franco-suisse en demi-finale. Puis en finale. Jusqu'à la victoire. Champions du monde!

Deux semaines passent. Maillot du PSG, pantalon camouflage militaire, lunettes fumées rectangulaires. Cédric Borges sort de chez lui. La «tour Chaplin blanche» de Gilamont. Sa casquette ombrage son visage. Il l'ôte pour la photo. Coup de peigne. Crochet par l'épicerie portugaise du coin pour un sandwich. Vendeur chez Snipes à Manor, il prend son service dans une heure. Cap sur le stade de Copet. Sous l'église au nord de l'anneau d'athlétisme, «sa» salle. Un ancien vestiaire. «C'est là que je m'entraîne, que je squatte, que je fais tout.» Quatre murs blancs, un sol en damier et deux chaises.

«Plus gros battle de l'histoire»

«Ce quart de finale, c'était le feu.» Assis, pied sur le genou main sur la cheville, il revit ces moments incandescents. «Les Twins ne s'attendaient pas à ça. C'était peut-être le plus gros battle de l'histoire du «Juste Debout». Je savais que nous allions les battre. Pas simple pour eux de revenir à l'underground après avoir fait autant de commercial...» Le commercial, très peu pour Stylez'C. «Bien sûr, c'est aussi important si je veux vivre de ma passion et quitter mon travail. J'ai déjà tourné dans des pubs pour Nike ou Red Bull, joué dans des clips d'artistes. Mais je suis un mec de l'underground, parce que j'ai été bercé dedans. Mon truc, c'est voyager dans le monde entier. Transmettre mon savoir pendant un stage et repartir. Et juger ou participer à des compétitions.» A son tableau de chasse, Chine, Kazakhstan, Grèce ou Russie. Entre autres.

Sur sa route aussi, le racisme. «Je l'ai expérimenté à Vevey, mais c'est surtout dans les pays de l'Est. Il y a parfois dans le regard du dégoût. Mais, à 25 ans, je suis assez grand pour en rigoler. Je ne fais pas la guerre pour rien, je ne parle pas beaucoup. Pouvoir m'exprimer dans ma danse, c'est parfait.» Le 11 novembre 2017 au Palais des Congrès de Bienne, sa performance solo, «Jusqu'ici tout va bien», marque les esprits. Sur la scène du «World of Dance Switzerland», trois minutes durant, un défilé d'images – documentaires ou de fiction – de violences policières envers la communauté noire. Un coup de feu dans la nuit l'interrompt. Les lumières se rallument, Stalamuerte a le t-shirt blanc maculé de sang. Il titube, retire la balle. Et danse. Pour chasser les fantômes de la haine. «La manière de dénoncer est gore. Mais c'est ça la vraie vie.»

Débuts sur un carton

Il grandit sur l'avenue Général-Guisan. Avec ses parents «venus du bled» – du Cap-Vert – et ses deux frères. «Le déclic? Mon grand frère m'a montré une vidéo de break dance et j'ai surkiffé. Un jour, il m'a pris avec lui à l'Equinox (réd: ancien centre de loisirs pour les jeunes) pour un battle. Il me portait sur ses épaules. L'atmosphère du truc, le monde, la tension de la compétition, j'ai adoré ça.» A «6-7 ans», il s'y met, sous la houlette de son aîné. «Il m'a matrixé (réd: plongé) dans le hip-hop et j'ai engrainé (réd: attiré) pas mal de mes potes. Nous nous entraînions dans la cour du collège des Crosets, sur un carton.»

Ce mercredi matin, la tondeuse tourne sur le terrain et coupe cycliquement son récit. «Juste là-bas», sur un banc le long de la Veveyse, il avait l'habitude d'écouter ses amis rapper. «C'est pour ça que le hip-hop est important. A la base, t'aimes bien traîner avec tes potes et tu fais des bêtises. Mais le fait de rapper permet d'être créatif et de faire quelque chose de bien.» Le banc a disparu mais qu'importe. C'est là que sont nés les autres alias de Stylez'C, «Stylo», «Stala». Et enfin le sombre «Stalamuerte». «Mes potes, ils sont comme ça, ils jouent avec les mots. On appelait ce quai le long de la rivière «l'allée de la muerte». «Stalamuerte», c'est aussi parce que la danse, c'est ma vie. Même si je peux plus marcher, je continuerai de l'enseigner.» Hasta la muerte. Jusqu'à la mort.

Date:28.03.2019
Parution: 942

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