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Ces yeux de voyageurs qui ont façonné les Alpes

Art et Histoire Considérées il y a quelques siècles comme une destination obscure et peu engageante, les Alpes sont aujourd’hui prisées pour leur beauté. Au  l du temps, les voyageurs ont contribué à modi  er la perception de la société vis-à-vis des paysages montagneux, comme le montre le projet VIATICALPES. Il comprend notamment une base de données de 3’500 images, issues d’une centaine de récits de voyages datant de la Renaissance au début du 20e siècle, collectées et numérisées par l’Université de Lausanne et accessibles au tout-public. Jusqu’à l’arrivée de la photographie, l’artiste s’est mis au service de la science pour illustrer les récits des premiers explorateurs des sommets, dont Goethe, par exemple, a fait partie. Aujourd’hui, c’est la science qui sert les artistes, les moyens technologiques actuels permettant de capturer des images, puis de les modi er tout à loisir. Une démarche au coeur du travail de l’artiste chinois Wenhuan Shao, qui cherche à symboliser, par une trace blanche sur ses photos, les cicatrices laissées par l’homme au coeur du paysage, exprimant à la fois la force et la fragilité de la nature (voir la photo ci dessus). A découvrir à l’Espace La Fabrik à Monthey jusqu’au 12 mai.

«Peaks», cliché de l’artiste chinois<br/>Wenhuan Shao, qu’il a retravaillé<br/>pour rendre les sommets plus pointus,<br/>nettoyer le ciel et apposer une<br/>cicatrice blanche, voulant ainsi symboliser l’impact de l’humain sur le<br/>territoire. SMArt

Valérie Passello

Même si Jean Ferrat le chantait en 1965, pourtant, la montagne n'a pas toujours été belle aux yeux du monde. Dangereuses, effrayantes, chargées de mystères et de légendes, les Alpes n'étaient pas forcément un lieu où il faisait bon s'aventurer au temps jadis. Ce n'est qu'au début du 19e siècle que le tourisme va se démocratiser et que de nombreux voyageurs prendront plaisir à arpenter les chemins de montagne pour admirer la beauté des paysages. Avant d'en arriver là, des érudits et des savants de renom ont ouvert la voie en relatant et en illustrant leurs périples alpins. Historienne et spécialiste en information documentaire de l'Université de Lausanne, Daniela Vaj est responsable de la base de données VIATIMAGES, élaborée dans le cadre du projet VIATICALPES. Il s'agit d'une banque de quelque 3'500 images et textes tirés d'ouvrages de voyages illustrés, publiés entre le 16e et le 19e siècle. Elle précise: «Avant le 18e siècle, il n'y a pas seulement de la peur ou un manque d'intérêt pour les Alpes, au contraire. Les plus anciennes images que notre site propose sont tirées de la «Cosmographie universelle» de Sébastian Münster, datant de 1544. Il faut souligner que c'est le livre le plus lu de son siècle après la Bible.» L'ouvrage en question contient des cartes, mais également des illustrations, souvent subjectives. Le «portrait du Valaisan», par exemple, représente le buste d'un homme recouvert de racines, afin de mettre en évidence le fort caractère des habitants du canton.

L'apport du regard extérieur

Par la suite, les livres de voyages deviennent plus précis, la topographie s'affine, de même que la description des itinéraires et les images, souvent issues de croquis réalisés sur place. Daniela Vaj mentionne les «Itinera alpina», un ouvrage fondateur du genre, datant de 1708: «Richement illustré, ce livre du naturaliste Johann Jacob Scheuchzer contient des récits personnels, des observations effectuées lors de ses voyages d'exploration, les descriptions des paysages, mais aussi des fameux dragons des Alpes! L'auteur était membre de la Royal Society de Londres et son ouvrage a été approuvé par Isaac Newton, alors président de cette société.» Historienne de la culture, Ariane Devanthéry souligne l'importance d'un point de vue extérieur sur un paysage: «De manière générale, les habitants d'un lieu en voient le côté utile, le paysage dans lequel ils évoluent sert à les abriter et à les nourrir. Mais la notion de beauté n'a été amenée que plus tard. Prenez le Château de Chillon, par exemple. Avant Rousseau, personne ne voyait cet édifice comme quelque chose de pittoresque ou méritant d'être décrit. Et pourtant, des gens passaient devant tous les jours». C'est aussi l'intérêt des voyageurs qui a encouragé les autochtones à monnayer leurs richesses naturelles, reprend-elle: «Quand les habitants de Vernayaz se sont aperçus que les gorges du Trient représentaient un attrait pour les touristes, ils ont compris qu'ils pouvaient gagner de l'argent facilement en les aménageant pour la visite et en faisant payer un billet d'entrée».

La complémentarité de l'artiste et du savant

Le regard porté sur les Alpes a donc changé au fil des siècles, orienté par le témoignage de ceux qui les ont visitées. Aujourd'hui, à l'avènement de la photographie de masse, où tout le monde a vu et revu des paysages alpins, à quoi cela peut-il encore servir de les immortaliser? Invité en Suisse à l'enseigne du programme Sustainable Montain Art, ou SMArt (voir encadré), le photographe chinois Wenhuan Shao a littéralement mitraillé les montagnes valaisannes, raconte l'historienne de l'art Julia Hountou, curatrice de l'exposition présentée à la Fabrik à Monthey depuis le 19 avril, à l'issue de la résidence de l'artiste: «Wenhuan Shao a pris entre 500 et 700 photos pour une même image, avant de les retravailler par couches, s'attaquant à la matière et aux détails par diverses techniques.» Son travail livre une vision contemporaine de l'univers alpin, qui ne sert plus uniquement à relater, mais aussi à inciter à la réflexion. C'est en écho à cette exposition que la question de la perception du paysage alpin au fil des siècles a été abordée. Si aujourd'hui, la technologie permet à un artiste comme Wenhuan Shao d'amener son point de vue sur les Alpes, il n'en a pas toujours été de même. Dès le milieu du 18e siècle, c'était même plutôt l'inverse, témoigne l'historienne Daniela Vaj: «À cette période, les récits de voyages illustrés se multiplient. Ainsi, les savants font appel aux artistes, pour travailler ensemble et donner une image unifiée du paysage». Arrive l'ère du pittoresque et du sublime, qui attisera la fascination des voyageurs, poursuit-elle: «Nombreux sont les peintres qui vont représenter des scènes de montagne inspirées par l'idylle antique. Les œuvres de ces marchands de rêves sont les ancêtres des cartes postales, tandis que les romantiques offrent des représentations proches du sublime des hautes cimes». Enfin, l'apparition de la photographie au milieu du 19e siècle finira par éloigner les artistes et les scientifiques de l'illustration des récits de voyages, les caractéristiques documentaires de cette nouvelle technologie prenant le pas sur la dimension artistique de l'image.Informations: www.unil.ch/viaticalpes et www.unil.ch/viatimages www.sustainablemountainart.ch

Date:09.05.2019
Parution: 948

Quand Goethe faisait du tourisme en Valais

Auteur de renommée internationale, Johann Wolfgang von Goethe a effectué trois séjours en Suisse au cours de sa vie. L'historienne de la culture Ariane Devanthéry évoque son voyage de 1779: «Goethe avait alors trente ans. Il était responsable du jeune duc de Weimar et c'est avec lui et un chambellan qu'il a entrepris un périple en Suisse, passant par le Valais», narre-t-elle. L'heure n'est pas encore au tourisme, qui connaîtra son essor dès 1815. Goethe souhaite décrire les paysages de la manière la plus fidèle possible, mais il n'a pas les références culturelles nécessaires, relève Ariane Devanthéry: «Il n'a que le classicisme comme modèle. Or, la culture classique a peur des paysages naturels préservés. Pendant tout son voyage, Goethe s'attachera surtout à évoquer les nuages et les brumes, mais il est très souvent à court de mots lorsqu'il veut décrire les Alpes elles-mêmes.» Sur la route du Gothard, par exemple, lors d'une pause près du Pont du Diable, son compagnon de voyage l'enjoint de dessiner ce point de vue. Dans son récit, Goethe relate: «J'ai réussi à tracer les contours, mais rien ne ressortait, rien ne reculait à l'arrière-plan. Je n'avais point de langage pour de pareils objets.»Dans notre région, Goethe prendra une journée complète pour aller de Martigny à Vernayaz, observer la cascade de la Pissevache. Ariane Devanthéry analyse: «Newton avait découvert le phénomène de décomposition de la lumière et les voyageurs se rendaient près des cascades à des heures précises, moins pour voir le cours d'eau que pour observer l'arc-en-ciel qui s'y formait, pour faire l'expérience en vrai». Horrifié par la ville de Sion et ses habitants goitreux, effrayé par une rencontre avec des contrebandiers au col de Balme, rassuré d'avoir réussi à traverser le col de la Furka malgré la haute neige, l'auteur livre ses impressions au fil du voyage. À découvrir dans l'ouvrage «Goethe en Suisse et dans les Alpes», paru chez Georg Editeur.

Sommets sublimés, mais écorchés

Toucher les émotions pour éveiller les consciences. C'est le pari du programme SMArt (Sustainable Montain Art), lancé en 2014 par la Fondation pour le développement durable des régions de montagne, avec le soutien de la Confédération, du canton du Valais et de la Loterie romande. Il compte de nombreux partenaires culturels en Suisse et dans le monde. C'est dans ce cadre que l'artiste chinois Wenhuan Shao a été invité en résidence pendant trois mois au Théâtre du Crochetan, pour y effectuer un travail reflétant sa perception de nos régions de montagne. Ainsi est née l'exposition «The soften the glow» (La douceur l'éclat), où l'artiste sublime des paysages de montagne emblématiques comme le Cervin ou le glacier d'Aletsch. Mais il saisit également l'action dévastatrice de la présence humaine, en retravaillant ses clichés, de manière à symboliser notre impact sur le territoire. S'il utilise habituellement la photographie argentique et effectue ses retouches directement sur les négatifs, Wenhuan Shao a opté pour le numérique lors de son passage en Suisse. Subtil et recherché, son travail ne manque pas d'interpeller sur les cicatrices laissées par l'homme au cœur du paysage (les lignes blanches), exprimant à la fois la force et la fragilité de la nature. À découvrir jusqu'au 12 mai à La Fabrik, Route de Clos-Donroux 1 à Monthey, du jeudi au dimanche, de 14h à 18h.

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