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La terrible légende du Taj Mahal

Anniversaire Il y a 350 ans naissait d’un sanglant conte de fée ce chef-d’œuvre. En marge des six mois de festivités que l’Inde lui consacre sur fond de controverses, retour sur un amour à mort et plongée dans les entrailles secrètes de la plus belle tombe du monde.

La terrible légende du Taj Mahal

Voir le Taj Mahal et succomber...d'une terrible histoire d'amour. L'histoire d'un homme qui a marqué de sa douleur la face du monde, telle «une larme sur la joue de l'éternité», écrit Tagore, poète Nobel des lettres indiennes... L'histoire d'un amour frappé du sceau de la tragédie, l'histoire d'un amour à mort...
Ici, la réalité se mêle à la légende et le conte de fée se paie en vies humaines, en yeux crevés et mains tranchées. Un conte à l'indienne, où les repères volent en éclats, les extrêmes sont légion et l'improbable quotidien... Une histoire où rien n'est simple... mais d'une splendeur inouïe.
A l'image de la belle Mumtaz. Tombé fou d'amour pour cette sublime jeune femme de quinze ans, fille du premier ministre, l'empereur Moghol Shah Jahan l'épouse. Celui qui règne en tout puissant sur l'Inde de ce début de 17e siècle, et dont le nom signifie Maître du monde, rebaptise sa belle Mumtaz Mahal, l'Elue du Palais. Inséparables ils deviennent, inséparables, ils resteront... Jusque dans la tombe...

L'épouse assassinée
C'est en l'an 1631 que le drame frappe l'empire. Mumtaz Mahal meure en donnant naissance au quatorzième enfant du couple. Inconsolable, l'empereur s'enferme alors dans ses quartiers huit jours et huit nuits. Lorsqu'il en ressort, ses cheveux et sa barbe sont devenus gris. Mais surtout, il formule deux promesses: ne jamais se remarier et offrir à l'Elue du Palais la plus belle tombe du monde, à la hauteur de leur défunt bonheur.
Pendant les deux ans qui suivent, ni festivités, ni musiques, le royaume se tait. Plongé dans la douleur, Sha Jahan n'a qu'une obsession: honorer sa seconde promesse. Il lance son armée à la recherche du meilleur architecte du monde. Déniché en la personne d'un certain Isa Kahn, l'oiseau rare est séquestré. Turque, Perse ou de Lahore, sur son origine, les historiens divergent.
Alors, la légende prend le relais, d'une implacable cruauté... Shah Jehan fait froidement assassiner l'épouse de l'architecte devant ses propres yeux et lui lance: «Maintenant que tu souffres de la même douleur que moi, projette la dans une tombe, construit dans cette ampleur ce qu'il y a de plus beau pour ma bien aimée, offre lui l'immortalité».

100 millions de dollars
Le chantier est gigantesque. 20 000 ouvriers sont recrutés aux quatre coins de l'Asie et 1000 éléphants asservis. Pas moins de 23 ans de travaux sont nécessaires à la construction du Taj Mahal. Planté sur la rive sud de la rivière Yamuna à Agra, jadis capitale de l'empire moghol, ce sublime chef-d'œuvre est un mausolée. Au chœur du joyau, hors deux corps, il n'y a rien.
Les sépultures trônent au centre d'une pièce octogonale entourée de deux sections de huit pièces, elles aussi toutes octogonales! La symétrie est parfaite. Les cercueils de marbres visibles du public ne sont que des répliques. Les originaux sont au-dessous, dans une crypte inaccessible qui ne s'ouvre que rarement à la ferveur populaire (lire l'encadré).
Tout autour, l'éblouissante blancheur du marbre du Rajasthan témoigne de la pureté et de l'éternité de cet amour meurtri. Des milliers de pierres précieuses parent les parois d'une dentelle de couleurs infinies. Cristaux, lapis et turquoises, du Tibet, de Chine et d'Afghanistan; améthystes, agates et malachites, de Perse, du Yémen et de Russie... Ajoutés aux diamants d'Inde, il y en a pour près de 100 millions de dollars actuels. A l'époque, une inestimable fortune.

Un Taj Mahal noir...
Sur le malheureux architecte, la légende s'acharne. Pour s'assurer qu'il ne puisse jamais reproduire édifice de pareille beauté, le despote Moghol lui fait crever les yeux et trancher les mains... De même que celles de ses principaux contremaîtres!
Puis, pris d'une nouvelle lubie, Sha Jahan veut faire construire une réplique du Taj, en guise de tombe personnelle. Le sultan la veut de marbre noir, face au Taj blanc, sur la rive opposée de la Yamuna. Dans ses plans mégalomaniaques, les deux mausolées seraient reliés d'un pont de marbre jeté en travers de la rivière.
La banqueroute menace les finances impériales, déjà saignées par le premier chantier. Pour Aurangzeb, fils du sultan, c'est la folie de trop. Il détrône de force son père et l'emprisonne au Fort Rouge. Ironique et triste sort, du fond de sa cellule, Sha Jahan le déchu voit le Taj Mahal, reflet éternel de sa défunte. Il y restera enfermé jusqu'à sa mort, huit longues années, avant de rejoindre sa bien-aimée les pieds devant...

«Quelqu'un a gaffé!»
Unanimement considéré comme l'une des merveilles du monde, le Taj Mahal fut l'un des premiers monuments inscrits au patrimoine de l'humanité par l'UNESCO en 1983. L'Inde célèbre en ce moment même et jusqu'en mars ses 350 ans. Des festivités qui soulèvent un autre mystère. Quel est l'âge réel du monument?
Alimentée par de nombreux médias indiens depuis le début de l'anniversaire il y a trois mois, la controverse continue. Selon la version officielle, le titanesque chantier aurait débuté en 1632, un an après la mort de Mumtaz, pour se terminer en 1654, il y a donc 350 ans. Mais certains érudits affirment que le Taj Mahal était déjà terminé en 1644. Aussi, le 350e anniversaire aurait dû être célébré il y a une décennie... «Quelqu'un quelque part a quelque peu gaffé au sujet de la date anniversaire du Taj Mahal», plaisante l'historien indien Ramesh Chand Sharma, cité par l'AFP.

3 millions de visiteurs
Lancé par quelques guirlandes d'or et un grand lâcher de pigeons et de ballons au-dessus de la rivière, l'anniversaire a démarré très timidement. Ni concerts, ni manifestations culturelles, ni ouvertures de pleine lune, ni rassemblements d'envergure... Tout a été interdit! De plus, les rares festivités auront lieu hors les murs du Taj. Le bijou est trop fragile! Le gouvernement vient d'ailleurs d'achever sa restauration à coup de millions de roupies (lire l'encadré). Le site attire 40% des touristes de l'Inde et permet au pays d'encaisser 6 millions de francs par mois. Son entrée se paie en devises fortes. Alors, il faut le protéger.
Voyageurs et représentant des offices de tourisme se plaignent de ce manque d'enthousiasme des Indiens à célébrer le monument pourtant le plus connu au monde. «Nous nous attendions à des nuits entières de fêtes... Mais il n'y a absolument rien par ici», plaisante un touriste suisse.
Rien... sauf le Taj Mahal! Qu'il faut voir et revoir... A chaque instant différent, au crépuscule ou dans les premières lueurs feutrées de l'aurore tropicale, lorsqu'il s'habille d'un bleu pâle voilé d'une légère brume. Et qu'à l'intérieur encore désert de visiteur, seul se perçoit le bruit du vent sifflant dans les alvéoles de marbre. La parfaite géométrie de l'ouvrage prolonge une simple note fredonnée en un écho de près de huit secondes. Le Taj se voit - 3 millions de visiteurs l'ont vu en 2003 - mais le Taj s'écoute. Combien l'entendront?


Textes et photo: Serge Noyer

(Au sujet de l'Inde, lire aussi notre dossier sur le Yoga et le Tantrisme)

Date:18.01.2005
Parution: 258

Dans la crypte secrète...

«Vous avez de la chance»... A peine sorti de la grouillante gare d'Agra, le chauffeur appuie sur le champignon de son trois roues branlant. Évitant habilement buffles, chameaux et autres attelages hétéroclites faisant des routes indiennes un spectacle permanent, il fonce. Direction le bazar, il n'y a pas de temps à perdre!
«Dans une heure, la chance aura tourné», hurle-t-il dans le brouhaha du trafic. Mais quelle chance? De débarquer sans le savoir dans cette cité au troisième jour de l'anniversaire de la mort de Shah Jahan, le despote sanguinaire qui fit bâtir le Taj Mahal. Déterminée par le calendrier lunaire, cette fête s'inscrit chaque année à date différente. Pendant ces trois jours, l'entrée du Taj est gratuite. Des milliers de personnes s'y recueillent.
Mais surtout, cette fête permet de pénétrer dans les entrailles du mausolée pour découvrir dans la crypte secrète les vraies tombes... Celles accessibles toute l'année ne sont «que» des répliques. D'ordinaire fermée pour des raisons de sécurité, depuis qu'elle fut inondée et dévastée par les crues du fleuve voisin, la crypte abritant les sépultures des deux amants s'ouvre au public
Au troisième jour, la ferveur populaire atteint son paroxysme. Le site est bondé et le marbre lisse de l'escalier qui plonge au cœur du palais est inondé de sueur. L'ensemble glisse dangereusement, l'atmosphère est suffocante et la chaleur écrasante. Dans ce véritable sauna, une foule en fièvre tourne en continu autour des cercueils de marbre. Le sol de la salle est couleur sang, jonché des milliers de pétales de roses rouges dont les visiteurs arrosent les tombes.
Odeurs acres des corps en transe et parfums envoûtants des encens embaument la pièce et enivrent les esprits.
Alors, le regard capte l'inédit... D'habitude si bruyants, si démonstratifs et si ardents pour d'obscures raisons religieuses, les Indiens sont ici recueillis dans le silence, pour ne célébrer rien d'autre que le culte de l'amour...
L'image est rare et saisissante, l'émotion est à son comble et le bonheur total...

La grande lessive

Réparé et ripoliné! L'Inde vient d'achever le grand nettoyage du Taj. Son marbre a été brossé à coup de millions de roupies. De blanc immaculé, il était devenu gris et jaune, sous les assauts des pollutions atmosphériques et industrielles dont regorge le ciel d'Uttar Pradesh, l'Etat le plus peuplé de l'Inde (166 millions du 1,15 milliard d'habitants du pays y vivent!).
En 1996, le Taj Mahal était passé, au classement du Fonds mondial des monuments, de merveille du monde à l'un des sites historiques les plus menacés de la planète. Son état était devenu catastrophique. La pollution des industries lourdes, fonderies, verreries et fours à brique, et du flot continu de véhicules y avait atteint un degré tel que l'acide sulfurique provoquait des fissures au cœur même du marbre. Marbre dont les fers incorporés s'oxydaient, d'où fêlures et délitements des éléments de construction.
Ajoutés aux conditions climatiques extrêmes du pays provoquant infiltrations d'eau et moisissures des dalles, ces dégradations auront mobilisés les écologistes plusieurs années avant que les autorités ne réagissent. Désormais, les automobiles sont interdites dans un périmètre de 500 mètres et un autre périmètre de protection de 10 km2 autour de la ville d'Agra a été délimité pour les pollutions industrielles. La Cour suprême a ordonné à plus de 300 usines, situées dans les environs immédiats du Taj Mahal et alimentées au charbon, de passer au gaz ou de déménager. Un partenariat entre le gouvernement et le groupe industriel Tata promet d'injecter encore un demi million de francs sur le site pour y développer le tourisme.
Au programme, rénovation des éclairages, mise en valeur des jardins, création d'une billetterie informatisée, implantation de restaurants, de banques, de magasins et de cafés internet. Objectif affiché: en faire un petit Versailles.

Cible d'attentat

Mais pour l'heure, anniversaire ou pas, rien n'y fait! La Cour suprême indienne a décidé d'interdire la tenue de toute manifestation culturelle dans un périmètre de 500m autour du monument, malgré les demandes insistantes des autorités locales. Aux mécontents, le gouvernement central de Delhi rappelle au passage les dégâts causés par la tenue d'un concert pop sur le site en 1996! Un gouvernement qui ne veut pas non plus revenir sur sa décision de fermer le mausolée aux touristes les nuits de pleine lune. Prise en 1984, elle remonte à l'époque où les combats entre l'armée et les militants de l'Etat du Penjab faisaient rage. Eclairé de nuit, le Taj Mahal représentait une cible idéale d'attentats terroriste. A tel point qu'il fut même camouflé.

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