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Crise au SIGE: les dessous d'un licenciement

Vevey Controversé au sein même des politiciens qui pilotent le Service intercommunal des eaux, le renvoi de son directeur fait tomber la frontière entre vie privée et service public.

Christophe Higy, un fusible idéal pour les dirigeants du SIGE. G. Bosshard

Depuis les révélations du Régional sur un supposé détournement d'argent public au Service intercommunal de gestion de la Riviera (SIGE), les langues se délient. Sur le licenciement du directeur d'abord, qui a été confirmé jeudi 25 avril en séance plénière par son exécutif, le Comité de Direction (CoDir). Non pas à l'unanimité, mais à une majorité de 6 contre 1. Le motif invoqué publiquement est «divergences de vues». Depuis, le CoDir s'abrite derrière le secret de l'enquête pénale pour justifier son silence, ce qui fâche de nombreux élus régionaux. Officieusement, le CoDir reproche à Christophe Higy d'avoir tardé à l'informer de l'existence d'une caisse noire, que des employés de l'unité de St-Légier auraient alimentée pendant 40 ans, de n'avoir pas pris des mesures suffisantes pour corriger ces dysfonctionnements et d'avoir manqué de leadership. D'où une rupture du lien de confiance. Pourtant, Christophe Higy a alerté à deux reprises et dès 2008 Marcel Martin, président du SIGE et municipal à Vevey, de l'existence de cette caisse noire, et a pris des mesures concrètes pour faire cesser cette pratique, comme l'a démontré l'enquête du Régional. Dès lors, les responsabilités des uns et des autres, en termes d'action, d'inaction ou de mauvaise gouvernance, apparaissent comme partagées. Au point qu'aujourd'hui, certains membres du CoDir lâchent Marcel Martin, estimant que leur président a trop tardé à sévir contre cette caisse noire. «Il n'aurait pas dû attendre le retour d'information du directeur sur les mesures prises pour agir», critique Elina Leimgruber, municipale veveysanne. «C'était à lui de nous informer, appuie Taraneh Aminian, municipale de La Tour-de-Peilz, car en tant que président, il voit le directeur chaque semaine, et nous une seule fois par mois. Mais il a dû penser que ce n'était pas important».

Le feu aux poudres

Les vraies raisons de ce licenciement sont donc à chercher ailleurs. Premièrement, Christophe Higy aurait été contesté dès son engagement en 2003, car il n'aurait pas été le choix initial d'une partie du CoDir de l'époque. Une fois entré en fonction, en plein scandale de l'abattoir, il se retrouve à devoir collaborer avec des gens peu coopérants. Et il doit mettre de l'ordre, retraites anticipées ou départs volontaires. Puis surviennent sa découverte et sa dénonciation de la caisse noire, qu'il finit par réussir à faire cesser en 2012. Autant d'éléments qui lui valent de fortes inimitiés. S'ajoute sa vie certes privée, mais qui semble avoir eu un impact sur ce Service public employant 104 personnes. C'est une relation extra professionnelle qui aurait mis le feu aux poudres, avec son lot de jalousies et soupçons de favoritisme. Cette situation, qui n'a rien de répréhensible, aurait provoqué une scission dans l'équipe administrative du SIGE et aurait nui à son bon fonctionnement. Au point que, outre le directeur, pas moins de trois personnes ont été mises en arrêt maladie pour burn-out ces derniers mois. De plus, Christophe Higy affronte une séparation d'avec une épouse qui se trouve être conseillère communale à Vevey, dans les rangs socialistes. Le même parti que le municipal Martin, président du SIGE. Dans ce microcosme politique, dont ne fait pas partie Christophe Higy, naviguent d'autres élus influents, membres du CoDir, municipaux ou conseillers communaux et intercommunaux. Et certains de ces notables partagent les mêmes tables, fréquentent les mêmes galas, se ramènent en voiture après les assemblées. Et «évidemment, ça cause...», insinue un observateur. Et les jugements sur la vie privée de Christophe Higy, volontiers moralisateurs, et ses répercussions sur sa conduite du SIGE circulent. Jusqu'à influencer le CoDir et sa présentation initiale de la situation au cabinet d'audit, mandaté en novembre 2012 notamment pour faire la lumière sur des accusations de mobbing visant un autre cadre de l'administration. Cette hypothèse scandalise Martine Donzé, qui a procédé à ces auditions: «Je suis à même de faire la différence entre ce qu'on me dit et ce que j'entends». Selon plusieurs échos pourtant, cet audit aurait consisté à aligner des plaintes de subordonnés envers leurs supérieurs, avec leur lot de préjugés, sans les vérifier, pour tourner au règlement de comptes contre le directeur. «J'ai été chargée d'établir un diagnostic relationnel, comportemental et organisationnel et non pas une enquête administrative», se défend Martine Donzé, «outrée» de voir sa «rigueur professionnelle» mise en cause. Reste que «tout ceci a provoqué un amalgame entre la vie privée de Monsieur Higy et les dysfonctionnements constatés au SIGE», estime Patrice Wenger, de la commission de gestion du SIGE.

«Je vais te pourrir la vie»

Au SIGE, tant à Vevey qu'à St-Légier, le directeur licencié semble bel et bien avoir pas mal d'ennemis. Et même si ordre a été donné de ne pas parler aux médias, certains employés osent quand même, sous l'anonymat: «S'il revient, il risque d'y avoir une avalanche de démissions» ou «Christophe Higy n'est pas meilleur que les autres, il a berné le Comité de Direction, qui lui faisait confiance». Ou encore: «C'est trop facile de ressortir le classeur de la caisse noire après coup pour détourner l'attention de son cas personnel (réd: ce classeur contient des preuves comptables de cette caisse noire)». Certains estiment qu'il peut lui aussi se reprocher de n'avoir pas agi assez fermement lorsqu'il a découvert cette caisse noire. Il manquerait de poigne, n'aurait pas osé se débarrasser de certains employés, aurait couvert trop longtemps les incompétences d'autres, avant de cesser, pour finir par se faire détester. «Je vais te pourrir la vie», lui aurait lâché quelqu'un... Et c'est encore pire maintenant, avec le discrédit public jeté sur les employés de St-Légier, qui passe mal. Y compris pour leur chef d'unité, lui aussi accusé d'avoir tardé à agir. «Trop gentil» pour certains, cet homme est le gendre du président Martin. «Un gentil» lui aussi, dont l'inaction peut laisser croire qu'il a voulu protéger son gendre. Frappant d'ailleurs de voir comment dans cette affaire, tout le monde est gentil. «Trop gentils» même, Higy, Martin et le chef d'unité...Un fusible idéalEntre-temps tombé malade, Christophe Higy n'a pas pu venir assez tôt, en avril seulement, pour dissiper ragots et malentendus. Et les bruits que des employés ont commencé à propager en interne suite à l'audit – «on a eu sa peau, ils vont le licencier...» – n'ont fait qu'aggraver la situation. Au point que le directeur est devenu le fusible idéal du CoDir, pour masquer ses propres manquements dans la gouvernance du SIGE. «Cette décision de licenciement a été très difficile à prendre», regrette Elina Leimbruber. Pourtant, «tout le monde a droit à une seconde chance», critique Taraneh Aminian, seule membre du CoDir à s'être opposée à ce licenciement, qui déplore: «Je n'ai pas assez d'arguments pour l'approuver».

Des peanuts

Outre les conséquences politiques qu'aura cette affaire, c'est désormais la justice pénale qui va, une fois de plus, se pencher sur le SIGE, à cause de la caisse noire. La plainte annoncée a été déposée contre X ce même jeudi 25 avril, pour abus de confiance, gestion déloyale d'intérêt public, faux dans les titres commis dans l'exercice de la fonction publique. Le dossier sera instruit à Lausanne, pour deux raisons, explique Eric Cottier, procureur général du canton: «La présence dans le CoDir de plusieurs politiciens de la Riviera et la proximité entre les procureurs de Vevey et le personnel du SIGE». Ces deux services logent dans le même immeuble du Quai Maria Belgia et se croisent dans les couloirs. En clair, la distance vise à éviter tout risque de copinage ou de partialité, «exactement comme pour l'affaire Doriot ou celle de l'abattoir», sourit Eric Cottier, qui commence à bien connaître le SIGE et l'establishment de la Riviera. Sauf qu'ici ne devraient être jugées que des peanuts. Tout au plus quelque dizaines de milliers de francs de malversations. Et la fin d'une «tradition». A moins de nouvelles informations, comme celles depuis parvenues au Régional, mais invérifiables, sur d'autres pratiques douteuses qui auraient eu cours par le passé ailleurs au SIGE...

Serge Noyer

Date:01.05.2013
Parution: 658

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