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Une Municipalité dans l'oeil du cyclone

Pully Le concours d’investisseurs pour construire des logements aux Boverattes provoque une levée de boucliers des élus. Motifs: loyers trop élevés, opacité de l’exécutif et comité d’évaluation controversé. Enquête.

Zoé Decker

«C'est intolérable!»; «Nous sommes particulièrement choqués»; «Nous nous battrons contre une politique de logement détournée»... La colère gronde parmi les élus, à l'approche du Conseil communal du 24 avril. Toutes tendances politiques confondues. En cause, le concours d'investisseurs lancé par la Municipalité pour construire des logements sur le terrain des Boverattes (voir encadré). Si tous les partis s'accordent sur le besoin de logements à Pully, ce projet soulève une avalanche de critiques, tant sur la forme que sur le fond. Alors que la gauche et le centre doutent des véritables motivations sociales d'une Municipalité à majorité libérale-radicale, la droite, elle, est divisée. Au point qu'une table ronde réunissant des représentants de différents partis a été organisée le 9 avril sous l'impulsion des socialistes.

Opacité et mystère...

Premier motif d'agacement, les élus se sentent exclus de la mise en place du concours d'investisseurs et de son processus de sélection. «Cette opacité gêne plusieurs conseillers de gauche comme de droite, lâche Gérard Mieli, président du parti socialiste. Nous n'avons aucun moyen légal d'intervenir». «Et nous sommes très peu informés, reproche Verena Kuonen, présidente de l'Union Pulliérane (UP). Le Conseil ne pourra qu'accepter ou refuser le lauréat du concours». Pour Anne Virdaz, cheffe du groupe des Verts, il reste donc peu d'alternatives: «Nous pouvons poser des questions, c'est tout. Il y a un certain mystère et cela n'inspire pas forcément confiance». Directement visée, car en charge du dossier, la municipale libérale-radicale des Domaines Lydia Masmejan rappelle: «C'est le fonctionnement même du système institutionnel. L'exécutif élabore une proposition, puis le parlement se prononce. Le Conseil n'a pas à participer au processus, il faut respecter la séparation des pouvoirs».

«340 frs le m2, c'est trop!»

Autre objet de colère, le prix du loyer au mètre carré de 340 frs fixé par la Municipalité. «C'est beaucoup trop cher, tonne Gérard Mieli. Les logements s'adresseront à des gens aisés, ce n'est pas ce que les socialistes souhaitent». Du même avis, Verena Kuonen (UP) appuie: «La Municipalité veut rentabiliser au maximum les Boverattes, je comprends, mais maintenant il faut proposer des loyers abordables aux familles». Mais là encore, Lydia Masmejan se défend: «Nous sommes en dessous du prix du marché du neuf à Pully. Et notre idée est de faire des loyers plus ou moins hauts selon les terrains pour favoriser aussi la classe moyenne qui a du mal à se loger». La municipale y voit même «un pas social important de la commune» et avertit: «Nous aurions pu faire une excellente opération financière en vendant le terrain». Reste que selon plusieurs sources, les garanties financières exigées par l'exécutif dans le concours d'investisseurs excluraient de facto les petites coopératives d'habitations (voir encadré ci contre). «L'exécutif ne respecte pas la volonté du Conseil communal. Nous voulons des logements pour tous, mais pas à ce prix», réagit le président des Verts-Libéraux Philippe Diesbach. Au point que ce dernier, à la tête de plusieurs petites coopératives d'habitations, a carrément écrit un courrier aux autorités pour leur dire qu'il ne faisait pas acte de candidature, «car ce concours ne correspond pas à la philosophie même d'une coopérative».

Subventionner les riches?

En comparaison, selon notre enquête, le prix moyen au niveau du canton pour des logements d'utilité publique varie de 200 à 280 frs/m2. «Le prix dépend des terrains, réagit Lydia Masmejan et 340 francs est le prix maximum aux Boverattes, les projets plus élevés seront écartés. Nous pourrions avoir des investisseurs qui proposent un très beau projet avec un prix moyen inférieur aussi». De plus, la municipale rappelle que des mesures d'aide individuelle au logement sont prévues: «L'objectif est de mettre en place une aide cantonale pour tous les logements de la commune. Aux Boverattes, une aide communale complémentaire est en train d'être élaborée». Mais l'argument ne satisfait pas les socialistes: «Les critères ne sont même pas encore définis. Et selon nos calculs, un appartement de 4 pièces de 110 m2 pour une famille coûtera entre 2'800 et 2'900 francs. Est-ce vraiment à ces loyers que ces aides sont destinées?», questionne Gérard Mieli. Selon un fin connaisseur de la scène politique pulliérane, «une autre solution plus simple aurait été de faire des loyers moins chers. Ici le langage de la Municipalité ne colle pas avec la réalité, à savoir une pénurie de logement pour une classe sociale qui n'a pas accès à la propriété à l'étage (PPE)».

Même le PLR est divisé

Egalement très controversé, le comité qui évaluera les projets. «L'un des membres est la jeune société M&R, dont le seul ouvrage présenté sur leur site internet est un projet de villa de luxe, relève Anne Virdaz, cheffe du groupe des Verts. Son patron est un spécialiste du haut standing, est-ce la personne la plus adéquate?». Lydia Masmejan rassure: «Il fera des commentaires sur le plan financier surtout, mais «in fine», la décision sera prise par le jury, composé exclusivement des municipaux». Dans ce concert de critiques, l'UDC reste prudente. «Nous attendons de voir, le projet n'en est encore qu'à ses débuts», temporise sa présidente Annie Mumenthaler, d'habitude si prompte à monter au créneau. Selon nos sources, les libéraux-radicaux (PLR) eux-mêmes seraient divisés. Contacté à l'étranger, leur président Nicolas Leuba ne confirme pas, mais ne dément pas pour autant: «Je ne peux pas parler pour les autres. Selon moi, ce concours permet de trouver des logements pour la classe moyenne et le troisième âge. Il s'inscrit parfaitement dans le cadre de la responsabilité sociale qui est chère au PLR». Il émet néanmoins une réserve: «C'est le plus beau terrain de la commune. N'aurait-il pas fallu le vendre en PPE (propriétés par étage)? La question reste ouverte». Une question qui s'est posée au sein de la Municipalité, explique Lydia Masmejan, «mais soumis à de fortes pressions sociales, nous avons décidé de faire un geste en faveur des locataires».

«Nous refuserons...»

Décrié par plusieurs élus, le règlement du concours d'investisseurs n'aurait pas non plus fait l'unanimité au sein même de la Municipalité. Selon nos sources, le prix du mètre carré aurait d'ailleurs été marchandé à la baisse en séance de Municipalité. Interrogé à ce sujet, Marc Zolliker, municipal socialiste minoritaire, n'a pas souhaité s'exprimer, tenu par son devoir de réserve. A ce stade, de nombreuses questions persistent et le débat devrait s'intensifier ces prochaines semaines. «Nous nous battrons pour des prix adéquats», clame Philippe Diesbach, tandis que Gérard Mieli avertit: «Si le projet retenu présente de tels loyers, nous le refuserons»

Zoé Decker

Date:01.05.2013
Parution:

Coopératives exclues

Les garanties financières exigées par l’exécutif dans le concours d’investisseurs excluraient de facto les petites coopératives d’habitations, alors que le projet vise des logements d’utilité publique. Un point qui fait bondir Philippe Diesbach (VL): «le plan financier que nous avons réalisé avoisine les 42 millions de francs sans le coût du terrain, explique l’élu qui anime plusieurs petites coopératives d’habitation. Selon l’appel d’offre, le futur investisseur devra mettre 20% de fonds propres. Mais pour la plupart des coopératives, il est courant d’investir que 10%. A cela s’ajoutent encore 2 millions de francs de garantie réclamée par la commune. J’ai écrit un courrier aux autorités pour le leur dire que je ne faisais pas acte de candidature, car ce concours d’investisseurs ne correspond pas à la philosophie même d’une coopérative». Mais ces exigences font office de garde-fou, justifie Lydia Masmejan: «Le superficiaire devra avoir les reins solides, ce serait catastrophique pour la commune s’il flanchait financièrement». L’édile reconnait toutefois que la grandeur du terrain, 14’000m2, peut mettre en difficulté les petites coopératives. «D’autres sites sont prévus pour des logements d’utilité publique. Les plus petites superficies du Vallon de la Paudèze ou de la Clergère permettront à ces sociétés d’avoir de meilleures chances». zd 

Motivations partisanes?

Le projet des Boverattes inaugure la nouvelle politique de logement 2012-2019 lancée en septembre par les autorités pour pallier à la pénurie et aux loyers inabordables à Pully. Cette parcelle communale de 14'000 m2 devrait accueillir 90 à 100 logements, dont 70% destinés aux familles et 30% de logements adaptés pour les seniors. Le coût de ce projet immobilier n'est pas encore connu, car il dépendra du résultat du concours. Mais selon des plans financiers en cours, il devrait dépasser les 40 millions, sans le coût du terrain. Quatre autres projets suivront au Vallon de la Paudèze, au Nord de la Clergère, à Arnold Reymond et à Chantemerle. «Avec une majorité libérale-radicale à l'exécutif, nous nous interrogeons: une politique de logement d'utilité publique n'est pas vraiment au goût du PLR», s'inquiètent plusieurs conseillers. Mais Lydia Masmejan balaie la critique. «Il n'y a pas de stratégie cachée, nous suivons strictement le préavis d'intention. Commencer avec les Boverattes, qui est le plus beau terrain, peut donner cette impression et générer des inquiétudes. Mais c'était la seule parcelle immédiatement constructible et pour les autres, les prix seront plus bas». zd.