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Conflits d'intérêts et intrigues partisanes parasitent le SIGE

Vevey Alors que la crise s’accentue à la tête du Service des eaux de la Riviera, avec une rupture de collégialité et des appels à la démission, l’indemnisation du directeur, dont des intrigues partisanes et du copinage ont précipité le limogeage, devrait avoisiner 100'000 frs.

Coup de théâtre en conférence de presse: la Vice-présidente du SIGE Taraneh Aminian fait une rupture de collégialité, qualifiant d'abusif le licenciement du directeur. Tandis que quelques jours plus tôt, deux de ses collègues, dont Christian Neukomm, ont demandé la démission du Président du SIGE.S. Giampetruzzi

Au-delà de la guerre des clans dont a été victime à l'interne du Service intercommunal de gestion de la Riviera Christophe Higy, son directeur limogé, le Comité de Direction du SIGE (CoDir) a tenu à rappeler en conférence de presse ce lundi 27 mai les motifs officiels de sa mise à l'écart: «Divergence de vues et rupture de confiance». Suit dans un long communiqué de neuf pages une chronologie des événements par laquelle le CoDir tente de démontrer que Christophe Higy ne bénéficie plus de l'autorité nécessaire à sa fonction, lui reprochant de ne l'avoir pas informé à temps de l'existence d'une caisse noire et d'autres dysfonctionnements. Mais par cette reconstitution, le CoDir démontre au contraire qu'il avait bel et bien été alerté par le directeur de nombreux problèmes depuis longtemps – dont cette caisse noire, qu'il est parvenu à faire cesser en avril 2012 – et qu'il avait été saisi de plusieurs demandes de sanctions. Le CoDir disposait donc de toutes les informations nécessaires à soutenir le directeur dans son action, en vain.

Un double auto goal

Cette longue justification prend donc des allures d'auto goal. D'autant plus au vu de la rupture de collégialité qu'elle a provoqué au sein du CoDir. Sa Vice-présidente, Taraneh Aminian, a en effet diffusé dans la foulée à la presse un communiqué de minorité très sévère à l'égard de ses collègues, dans lequel elle explique pourquoi elle désapprouve ce licenciement, qualifié d'«abusif». Estimant qu'«au terme des 9 pages du communiqué du CoDir, les raisons exactes de ce licenciement restent toujours aussi peu claires» et qu'«aucun fait précis mérite une mesure aussi extrême», la Vice-présidente déplore que «le CoDir continue ses attaques contre Monsieur Higy». Selon Taraneh Aminian, les accusations portées contre Christophe Higy dans les audits «ont été tenues par des employés en conflit avec le directeur, suite à leur implication dans divers dossiers relevant de fautes professionnelles, dont l'affaire de la caisse noire. De toute évidence, poursuit-elle, les audits ont été utilisés comme moyen de déstabiliser le directeur, et les membres majoritaires du CoDir, pour des raisons qui leur sont propres et que je peine à comprendre, ont suivi» (encadré ci contre).

Un double auto goal même, sachant que les deux municipaux montreusiens du CoDir ont demandé officiellement la démission du Président du SIGE, Marcel Martin, lors du Conseil communal de Montreux du 22 mai. Motif: il n'a pas informé ses collègues de l'affaire de la caisse noire, ce qui a eu des conséquences désastreuses sur l'image du SIGE. «J'endosse cette erreur d'appréciation, mais ma démission n'est pas à l'ordre du jour», a réagi Marcel Martin lors de cette même conférence de presse.

La camaraderie et les liens politiques

Reste dès lors la question de savoir pourquoi le directeur a été empêché de faire son travail de sanction. Au point qu'aujourd'hui, certains cadres à l'origine de sérieux dysfonctionnements se sentent renforcés par le sentiment d'avoir «eu sa peau». Avec des indices de plus en plus clairs de favoritisme, voire de protections émanant du CoDir. Il y a d'abord le lien de parenté déjà évoqué entre Marcel Martin et le responsable de l'unité de Distribution, son gendre. Totalement débordé par ses subordonnés, il est maintenu au même poste malgré d'évidentes lacunes de management. Alors que ses qualifications pourraient être mieux employées ailleurs, comme il l'aurait lui-même demandé.

Mais il y a aussi les liens de camaraderie de longue date entre les deux cadres à l'origine de problèmes avérés de mobbing et Philippe Goletta, membre du CoDir et municipal à Corsier. Ce dernier dit «bien» connaître le cadre de l'Administration concerné, avec lequel il a fait l'armée. Il aurait d'ailleurs ouvertement pris sa défense au sein du CoDir lorsque son licenciement a été à l'ordre du jour, sur proposition de Christophe Higy. Ce cadre a bénéficié d'une seconde chance après s'être excusé.

Philippe Goletta entretient aussi une amitié de longue date avec le cadre de la Distribution à l'origine des très fortes tensions régnant à St-Légier. Ce cadre a lui aussi bénéficié d'une seconde chance, sans sanctions. Malgré des propos jugés «extrêmement graves et passibles de licenciement», selon l'avocat du SIGE. Et malgré qu'il soit impliqué dans la supposée caisse noire. Il est intéressant de relever que cet homme est par ailleurs lui aussi municipal d'une commune de la Riviera, et que lui et Philippe Goletta sont issus du même monde politique, l'ancien parti radical, qui subsiste dans les petites communes dites apolitiques, sous la bannière de l'entente communale.

Dans cette même mouvance radicale, Jean-Marc Emery, municipal à Veytaux et membre influent du CoDir, suppléant du Président Martin depuis le début de cette crise. Or Jean-Marc Emery a lui aussi publiquement pris la défense de ce même cadre de la Distribution, en minimisant dans la presse ses agissements et ses propos. Non sans une forme de mépris au passage pour tous les «gars de chantier», qu'il stigmatise dans leur ensemble. Ce qui aujourd'hui

choque nombre de personnes.

Les projets immobiliers combattus

A droite également, Christian Neukomm, municipal PLR montreusien de l'urbanisme et lui aussi membre influent du CoDir. C'est lui qui, selon nos informations, a été le premier à demander le licenciement de Christophe Higy, dès janvier 2013. Radicale encore, Christine Chevalley, syndique de Veytaux, députée PLR au Grand Conseil et membre influente du Conseil intercommunal du SIGE. C'est elle qui est montée à la tribune de la dernière assemblée plénière, le 25 avril, pour convaincre les élus de refuser la résolution de la Commission de gestion, qui proposait de suspendre le licenciement du directeur dans l'attente des résultats de l'enquête pénale.

Or notre enquête fait justement apparaître des rognes de longue date de Montreux et Veytaux contre Christophe Higy. Mais pour des questions d'urbanisme cette fois, qui dépassent sa personne, mais touchent sa famille, dont la tradition d'action citoyenne et critique dérange les autorités. Plus précisément son père adoptif, Eric Dubosson, qui est intervenu à de nombreuses reprises pour s'opposer à plusieurs projets immobiliers sensibles dans ces deux communes (encadré ci contre).

A Montreux, Eric Dubosson dénonce régulièrement l'inaction de la Municipalité pour limiter la prolifération des résidences secondaires. Il est à l'origine de multiples oppositions actuelles et passées, souvent en collaboration avec la fondation de Franz Weber, Helvetia-Nostra. Et selon certaines sources, plusieurs municipaux auraient développé des griefs à son encontre. A commencer jadis par le chef de l'urbanisme Doriot, puis aujourd'hui par son successeur à ce dicastère sensible, Christian Neukomm. Lequel Christian Neukomm aurait d'ailleurs lâché un jour à Christophe Higy: «Vous avez la dent dure dans la famille», allusion claire à ce lien de parenté et aux actions de sa famille. D'où un probable amalgame entre Christophe Higy et les oppositions menées par son père. «Certainement pas», réagit avec force Christian Neukomm, qui se défend de toute animosité, tant contre Christophe Higy que contre ses parents. «Je les connais bien, ce sont des gens qui ont du caractère, Christophe Higy est un combatif, au même titre qu'Eric Dubosson. Mais je trouve au contraire très sain que ces gens se soucient du développement de leur commune. Et j'ai toujours été en très bons termes avec Christophe Higy». Pourquoi dans ce cas avoir été le premier à proposer de le licencier? «Parce que je suis sensible aux règles de gouvernance de base», justifie l'édile.

A Veytaux, le père de Christophe Higy est aussi connu comme le loup blanc, pour avoir été à l'origine d'un très long bras de fer contre les autorités dans le dossier sensible du Clos de Chillon, parcelle très convoitée des promoteurs, avant que le valaisan Christian Constantin ne l'achète pour y ériger des constructions de luxe. Mais alors que Jean-Marc Emery prétend ne pas savoir qui est Eric Dubosson, la syndique Christine Chevalley balaie tous soupçons de rancune et d'amalgame: «Je connais bien Christophe Higy depuis longtemps de même que sa famille, avec qui j'ai de très bonnes relations. J'ai toujours apprécié son travail et j'ai été la première à tomber des nues pour son licenciement, que je trouve terriblement triste». Pourquoi avoir refusé de le soutenir alors, en plenum le 25 avril? «Je l'ai fait pour des questions légales, j'estime que ce n'est pas au Conseil intercommunal de se mêler des décisions du CoDir».

Bien que toutes ces personnes s'en défendent, des intrigues partisanes, voire une forme de solidarité entre notables et de solidarité amicale, familiale, ou même des rancunes personnelles aux motifs moins avouables pour certains, ont à l'évidence pesé au moment de décider de sacrifier le directeur, que les actions sociales initiées au SIGE situent plutôt à gauche de l'échiquier politique. «Entre gens du même monde, on se soutient», confirme une source proche de ces milieux.

Les projets sociaux du SIGE

Des actions sociales et humanitaires du SIGE qui semblent elles aussi avoir constitué un motif de résistances contre Christophe Higy. Notamment la charte internationale de l'eau, à laquelle le SIGE a adhéré en 2008, sous son impulsion. Cette charte repose sur deux principes: garder l'eau en mains publiques et s'engager sur la voie de la solidarité en faveur des plus démunis. Au travers de cet engagement, le SIGE mène des actions de solidarité dans le tiers monde dans le domaine de la distribution de l'eau et de l'assainissement. Pour financer ce programme, Christophe Higy avait proposé un prélèvement équivalent à 1 centime par m3 d'eau, mais à prendre sur les ressources immobilières du SIGE, car les bénéfices sur l'eau ne peuvent pas être affectés à un autre secteur. Depuis, plusieurs actions ont été menées au Bénin, où le SIGE finance la réhabilitation de puits. Or, si cet engagement – qui a déjà coûté 1,3 million à la collectivité – avait passé facilement la rampe du Conseil intercommunal du SIGE, il aurait été critiqué par certains politiciens montreusiens, qui auraient à l'époque reproché à leurs délégués au SIGE d'avoir accepté ces programmes sociaux. «Pourquoi aller aider des africains...?». Selon nos sources, la commune de Montreux aurait même tenté de faire échouer ce projet en remettant en question sa base légale. «Je ne ferai pas de commentaire, lâche Christian Neukomm, on ne fait jamais l'unanimité pour ou contre soi».

De plus, ces projets ont irrité certains élus du Conseil intercommunal et du CoDir, au motif qu'ils offrent une trop grande visibilité médiatique au directeur.

Toujours sur l'eau, deux autres initiatives à caractère social auraient déplu à certains élus locaux, en vertu des bonnes relations que la région entretient avec Nestlé. Dont la création du label «ô d'ici», un concept d'eau du robinet gazéifiée et refroidie par une machine. Le directeur avait convaincu des restaurateurs de la région de l'installer, pour proposer à leurs clients une alternative à l'eau gazeuse en bouteille. A l'origine d'un mini scandale également, sa projection au personnel du SIGE de «Bottled life», documentaire controversé qui décrypte la stratégie de Nestlé sur le marché de l'eau en bouteille (encadré ci contre)

La réforme et la centralisation

Christophe Higy a aussi dérangé le CoDir en lançant en 2008 une réflexion visant à réformer l'organe exécutif du SIGE, assortie d'une demande de crédit. Le directeur avait attiré l'attention des politiques sur la faiblesse des contrôles, notamment à la comptabilité, dont les carences étaient ressorties de manière flagrante dans le surcoût de l'abattoir de Clarens. Il avait proposé, suivant les recommandations de la commission d'enquête sur l'abattoir, de professionnaliser le CoDir et de le faire certifier. Il souhaitait ainsi compléter la démarche de certification ISO menée avec succès sur l'ensemble du SIGE, afin de rendre plus efficace la gouvernance du SIGE. Mais le CoDir avait refusé cette idée, estimant que cela péjorerait son caractère public et le rapprochait trop d'une entreprise privée. Le CoDir, qui avait été, selon nos sources, «très vexé» en 2005 par les conclusions du rapport Rohner, estimait bien fonctionner...

Dernier dossier qui suscite des réticences, le projet porté par le directeur de créer une STEP unique à Roche ou Villeneuve. Un investissement estimé à 250 millions pour répondre aux nouvelles normes fédérales en matière de micropolluants. Ce projet inclut un regroupement de toutes les unités du SIGE sur le même site. Mais ce déménagement serait mal vu du côté de l'unité de St-Légier, craignant de devoir quitter «son royaume» et de perdre son «autarcie». Ce qui aurait renforcé la fronde menée par certains de ses employés contre le directeur. Au point que ses cadres sont en train de convaincre le CoDir d'acquérir des terrains supplémentaires à St-Légier (encadré ci contre)

Une indemnité de six mois de salaire

A la lumière de tous ces éléments, c'est bien toute la gouvernance du SIGE qui est affaiblie. Une situation doublement délicate, face aux gros défis qu'il devra bientôt relever – pérennisation de l'abattoir et renouvellement des STEP – et aux problèmes importants à régler en interne. D'autant que dans l'intervalle, un accord est intervenu avec Christophe Higy, a affirmé le CoDir lors de cette même conférence de presse. Selon nos informations, il prévoit de fortes indemnités de départ: une demi-année de salaire, sans compter les trois mois contractuels. Soit un montant qui devrait avoisiner les 100'000 francs, en échange de quoi le directeur s'engage à ne pas contester son licenciement. Ce qui sonne comme un premier aveu du CoDir que ce limogeage n'était pas aussi justifié qu'il n'a cessé de le prétendre. Et qui apparaît comme le début d'une sortie du déni collectif dans lequel il semblait s'être empêtré depuis l'éclatement de cette crise, admettant ainsi une responsabilité pour le moins partagée.

Serge Noyer

Date:30.05.2013
Parution: 662

L’eau, un sujet sensible à Vevey

Le label «ô d’ici», créé par Christophe Higy est un concept d’eau du robinet assorti de machines à la gazéifier et à la refroidir. Le directeur du SIGE avait convaincu des restaurants de Vevey et de la région d’installer cette machine sur le réseau d’eau potable du SIGE, pour proposer à leurs clients une alternative à l’eau gazeuse en bouteille. Ce qui aurait déplu à certains élus locaux, en vertu du poids économique de Nestlé dans la région, leader dans la vente d’eau en bouteille et gros contribuable, avec son siège mondial à Vevey et son siège suisse à La Tour-de-Peilz. De même, en 2012, le Festival des artistes de rue de Vevey n'a pas autorisé le SIGE à vendre des packs "ô d'ici" dans le cadre de la manifestation, une action sociale avec 5frs par pack reversés à Helvetas. Motif: concurrence à la vente d'eau en bouteilles. Porte-parole de Nestlé suisse, Philippe Oertlé affirme n’avoir jamais eu vent de critiques émanant de la multinationale. «Cela relève de la liberté du restaurateur que de proposer l’eau qu’il veut à ses clients».
Mais les actions sur l’eau de Christophe Higy sont bel et bien peu appréciées à droite, qui les prends pour du militantisme, comme en témoigne cet autre point qui a choqué des élus: sa projection au personnel du SIGE de «Bottled life», documentaire controversé qui décrypte la stratégie de Nestlé sur le marché de l’eau en bouteille. Un employé de l’unité de Distribution de St-Légier, conseiller communal PLR à Vevey, par ailleurs impliqué dans la supposée caisse noire, s’est plaint à la Municipale veveysane Elina Leimgruber, du CoDir, du caractère obligatoire de la projection de ce film, pendant les heures de travail. «Cela avait en effet pris une tournure politique, car le PLR par définition défend les entreprises», appuie Etienne Rivier, municipal PLR des finances à Vevey. Une plainte qui est remontée au directeur du SIGE, qui a dû se justifier sur l’intranet du SIGE, en expliquant que son objectif, en présentant ce film, était de rappeler qu’«un service public tel que le SIGE défend les valeurs d’une gestion publique de la distribution de l’eau, valeurs soutenues par les instances politiques du SIGE, ces dernières ayant signé la charte de l’eau en 2008».

La centralisation du SIGE dérange St-Légier

Le directeur Christophe Higy a lancé il y a peu une réflexion sur une centralisation du SIGE à Villeneuve ou Roche, dans le cadre de la création d’une STEP unique. Un regroupement aux multiples avantages: synergies, gestion des stocks, du parc véhicule et des laboratoires, et surtout, management sur un seul site, avec une meilleure cohésion et un esprit d’entreprise, ce qui éviterait les dérives autarciques constatées dans les audits que Le Régional détaillait dans sa précédente édition. Les communes de la basse plaine du Rhône envisagent d’un bon œil un rapprochement et ont affiché leur volonté d’intégrer un projet de STEP unique, devisé pour l’heure à plus de 200 millions de francs. EPUBAR, l’Association intercommunale pour l'épuration des eaux usées de la basse plaine du Rhône, qui inclut Chessel, Noville, Rennaz, Roche, Villeneuve, collabore d’ailleurs déjà étroitement avec le SIGE, en sous-traitant l’épuration des eaux et prévoit de le faire pour l’eau potable. Ce qui signifie qu’à un horizon de 10 à 15 ans, le centre de gravité du SIGE va se déplacer vers l’est, direction Villeneuve ou Roche, le lieu n’est pas encore défini.
Or, selon nos informations, le CoDir planche sur un projet d’achat de terrain supplémentaire à St-Légier, sur demande du responsable de l’unité de Distribution de l’eau. Un investissement de plusieurs centaines de milliers de francs, pour lequel un préavis devrait être présenté prochainement au Conseil intercommunal. Motif: l’unité de St-Légier souhaite avoir de la place pour un parking ou un dépôt, voire en cas d’augmentation de ses activités. Ce qui parait anachronique, au vu du projet de centralisation du SIGE. Mais l’équipe de St-Légier ne voit pas d’un bon œil ce possible regroupement. Officiellement, parce qu’elle souhaite maintenir une position centrale pour les dépannages et les maintenances à effectuer. Pourtant, le centre de gravité va se déplacer à terme. Mais selon nos informations, des motivations moins avouables présideraient à cette volonté d’extension: l’idée de se retrouver sur le même site que la direction ne plairait pas à l’équipe de St-Légier, parce qu’elle «ne veut pas quitter son royaume», explique une source proche du dossier, qui estime que «le chef d’unité de St-Légier se fait manipuler par ses cadres». Les audits évoquaient d’ailleurs clairement «une prise de pouvoir» de certains d’entre eux. Et un regroupement mettrait fin à la forme d’autarcie dans laquelle fonctionne l’unité de St-Légier, avec les dérives déjà révélées. Sachant que ce projet était porté par le directeur, il a pu encore renforcer les attaques à son encontre au travers des audits. «Je démens catégoriquement réagit Jean-Marc Emery, membre du CoDir et municipal à Veytaux. Il y a une opportunité d’acquérir une parcelle mitoyenne à celle du site de la Veyre à St- Légier et nous voulons simplement marquer notre intérêt, car il serait dommage qu’elle nous échappe». Christian Neukomm, également membre du CoDir et municipal de Monteux, est plus nuancé: «Le changement fait toujours un peu peur, notamment de perdre un peu de son confort».

Le père de Christophe Higy: un empêcheur de construire en rond

Père adoptif de Christophe Higy, Eric Dubosson est depuis de longues années considéré comme un adversaire de taille par les Municipalités de Montreux et Veytaux, bien qu’elles s’en défendent. A Montreux, parmi les nombreux dossiers immobiliers sensibles dans lesquels il est au front, il a notamment activement œuvré contre le projet très controversé des Bosquet de Fontanivent, des constructions pour plus de 20 millions, dont la 2e étape est gelée par le Tribunal fédéral. Le même projet qui avait provoqué la condamnation de l’ex municipal de l’urbanisme Doriot pour une affaire de corruption.
Eric Dubosson s’est aussi opposé en son nom propre à la cession pour un franc par la commune du chemin de l’Hôtel National au promoteur Blaise Carroz, dans le cadre de la transformation à 100 mios de cet hôtel en résidence de luxe, sans succès cette fois. Eric Dubosson est également engagé dans une procédure contre le Plan général d’affectation, pour éviter de livrer des vastes terrains à l'ouest de Chernex à la construction d’appartements de luxe, «qui resteront vides», justifie-t-il. Il mène une opposition collective contre un autre projet de construction de quatre immeubles de luxe à Brent.
Il travaille aussi dans l’ombre sur de nombreux dossiers, où il aide les voisins dans leurs oppositions. Notamment contre un projet immobilier sur le site de l’ancienne villa de Barbara Hendricks. Il est également l’un des fers de lance de l’association pour la sauvegarde des rives et du site de Chillon, qui est engagée depuis 1998 dans un long bras de fer avec la Municipalité de Veytaux au sujet du Clos de Chillon. L’association a commencé par s’opposer au PPA visant à rendre constructible cette parcelle privée à l’origine non constructible, obligeant la commune à réduire les volumes du PPA. Cette même association a ensuite lancé une initiative populaire, «Protéger le Clos de Chillon», pour que cette parcelle demeure inconstructible. Initiative aboutie, mais invalidée par le Conseil communal, après avoir a été fortement attaquée par l’exécutif, la syndique Christine Chevalley en tête. C’est aussi l’association d’Eric Dubosson qui dans un second temps s’est ralliée aux voisins pour s’opposer aux mises à l’enquête de la construction des bâtiments de luxe projeté par le promoteur valaisan Christian Constantin, mais sans succès. C’est enfin elle qui s’est opposée, sans succès, à la convention controversée accordée par l’ancien syndic de Montreux Pierre Salvi autorisant l’accès des véhicules par un quai piétonnier. Dans la chronologie de ce dossier, de très nombreuses décisions municipales ont été contestées par l’association d’Eric Dubosson. Ce qui a donné lieu à plusieurs reprises à des tentatives de passage en force de l’exécutif, nonobstant des arrêtés et des avis en sa défaveur émanant des instances supérieures (réduction des volumes, caractère «danger naturels» de la parcelle, etc).

Les justifications du Comité de Direction ne résistent pas à l’analyse des faits

Dans un communiqué de neuf pages du 27 mai, «en réaction aux divers articles de presse parus», le Comité de Direction justifie le licenciement de Christophe Higy: «Auvu de l'ensemble des nombreuses circonstances et des divergences de vue quant à la manière de gérer le SIGE, ce dernier ne disposait plus de la légitimité nécessaire pour assurer une direction sereine et ramener une cohésion au sein du SIGE». S’ensuit une longue chronologie des événements, qui se termine au17 avril 2013 par: «Au vu des circonstances, le CODIR estime que la confiance est rompue avec le directeur et qu'il ne bénéficie plus de l'autorité et de la légitimité nécessaires à accomplir sa fonction». Conséquence, «en séance du 17 avril 2013, le CODIR a décidé de mettre fin à son contrat de travail dans le respect de ses clauses et d'entreprendre les mesures visant à rechercher son successeur».
Mais les éléments déjà révélés montrent que ces justifications ont fortement varié au fil du temps,signed’un manque de conviction du CoDir. Lors d’une première séance avec la Commission de gestion, les reproches faits à Christophe Higy tournaient autour de son absence, et du fait qu'il n'avait ainsi pas pu, voire pas voulu, répondre aux reproches qui lui étaient faits dans l'audit. Mais dans une seconde séance, ces reproches étaient liés à la façon dont il avait géré l'affaire de la caisse noire. Enfin dans l'annonce faite au Conseil intercommunal du 25 avril, il s'agit de «divergences de vues sur la direction du service».

Action du directeur
De plus, la chronologie des faits telle que reconstituée depuis plusieurs semaines par Le Régional prouve que Christophe Higy a bel et bien réalisé son travail de gestion du personnel. Il a alerté le président du CoDir de l’existence d’une caisse noire une première fois dès 2008, puis une seconde fois dès avril 2012. A ce moment, il a pris des mesures strictes pour que cette caisse cesse définitivement, tout en alertant l’avocat du SIGE de cette pratique qui pourrait s’avérer frauduleuse. Ces mesures ont porté leurs fruits, puisque plus aucune sortied'argent n'a été faite de cette caisse depuis avril 2012. C’est ce qui ressort du rapport que le responsable de l’unité de Distribution remet le 24 septembre au directeur, au moment de transférer le solde cette caisse à la comptabilité avec les pièces comptables relatives.
Par ailleurs, Christophe Higy a préconisé le licenciement du cas de mobbing de l’Administration dès juin 2012, ce que confirme le CoDir dans sa chronologie. Il a aussi préconisé des sanctions contre plusieurs employés de la Distribution dès août 2012 en marge des audits ISO de mars et août 2012. Il a donc bel et bien assumé son autorité sur tous ces points et les justifications du CoDir, qui visent à charger Christophe Higy, montrent au contraire que la responsabilité du CoDir est aussi engagée dans l’enchaînement des événements.

Inaction du CoDir
D’autant plus à la lecture de ce nouvel élément essentiel que révèle le CoDir dans son communiqué au sujet de la caisse noire, dont il admet comprendre l’existence dès la mi-décembre 2012, en lisant les rapports d’audit: «Dans le même rapport, un point attire l'attention du CODIR, la tenue d'une caisse noire dans le service de distribution. Inquiété par l'apparition de cette caisse noire, le CODIR apprend de son président qu'il a effectivement été informé en 2008 une première fois et en mai 2012 de l'existence de cette caisse noire/cagnotte». Le CoDir explique que le Président Martin a demandé au directeur de régler cette situation et que «l'argent de cette caisse est rentré dans les comptes du SIGE en septembre 2012». Ces propos du CoDir montrent qu’il est informé de l'existence de cette caisse noire déjà à fin 2012. Et que s'il avait voulu davantage d'informations, malgré l’absence de Christophe Higy pour maladie, il aurait pu se renseigner auprès du responsable d’unité, puisque ce dernier avait établi un rapport détaillé au moment de remettre le solde de cette caisse, de l’ordre de 20'000 frs, à la comptabilité en septembre 2012. Le CoDir aurait également pu se renseigner auprès du comptable, puisque ce solde a été réintégré dans la caisse centrale à ce même moment. Ce dont le président Marcel Martin admet avoir été informé, prenant conscience à ce moment de l’ampleur de cette caisse, comme il le reconnait dans notre édition du 24 avril (lire son interview). Or, le CoDir n’a rien fait pour régler ce problème avant un dépôt de plainte fin avril 2013.

Rupture de collégialité au sein du CoDir: licenciement qualifié d'abusif

Voici in extenso le communiqué de minorité diffusé à la presse par la Vice-présidente du SIGE, Taraneh Aminian, à la suite du communiqué officiel du Comité de Direction du SIGE:

«La majorité des membres du Comité de Direction du SIGE prétend «répondre aux articles parus dans divers organes de presse» par un communiqué avec lequel je suis très largement en désaccord. Dès lors, ma conscience et mon devoir d’élue ne me permettent pas de garder le silence plus longtemps.
Il n'y a pas lieu de critiquer la presse, qui ait fait son devoir en informant la population sur la gestion d'un service public. Par ses investigations qui ont permis la publication d'informations détaillées et documentées, elle a suppléé la politique de non-information du Comité de direction du SIGE.
On pourrait donc saluer le fait que la majorité du CoDir a enfin décidé d’informer. Il faut cependant malheureusement constater qu'au terme des 9 pages de son communiqué, les raisons exactes du licenciement du directeur exécutif du SIGE restent toujours aussi peu claires. Quant aux autres points évoqués, la caisse noire, on n'y trouve guère d'informations nouvelles, la longue chronologie ayant essentiellement pour but de dégager la responsabilité du CoDir et de charger le directeur exécutif de tous les péchés. Comme toute entreprise humaine, le SIGE connaissait des problèmes. Mais depuis le licenciement du directeur, il est en crise, et n'en sortira pas tant que toute la lumière n’aura pas été faite sur les raisons de cette décision. J'espère que les autoritésde surveillance, y compris le Conseil d’Etat, qui ont été interpelées par la Commission de Gestion, prendront leurs responsabilités et décideront de mener une enquête sur cette affaire. Je me tiens à leur disposition.

Une autre issue aurait été possible
Des audits ont été réalisés par le Cabinet Donzé Bez dans seulement deux services sur les sept que compte le SIGE. Ces audits ont mis en accusation plusieurs employés, et parfois durement. Aujourd'hui, pourtant, ils ont eu droit à une seconde chance et continuent leur travail au sein du SIGE.
Seul le directeur a été licencié. Cette décision a été prise sur la foi d'accusations à son égard rapportées par ces audits. Elles ont souvent été tenues par des employés en conflit avec le directeur, suite à leur implication dans divers dossiers relevant de fautes professionnelles, dont l'affaire de la caisse noire. De toute évidence, les audits ont été utilisés comme moyen de déstabiliser le directeur; et les membres majoritaires du CoDir, pour des raisons qui leur sont propres et que je peine à comprendre, ont suivi.
Dans les diverses et variables justifications données pour ce licenciement – et encore dans le long communiqué de ce jour – il n'y a aucun fait précis, en tout cas aucun qui mérite une mesure aussi extrême. Le reproche qui surnage est «la perte de confiance», alors que durant une dizaine d’années le CoDir a fait à l'inverse une confiance quasi aveugle au directeur. Il faut reconnaître que cette confiance a été payée en retour, puisque le directeur, s'est dépensé sans compter pour faire du SIGE une entreprise qui fonctionne avec un personnel qualifié et compétent et qui offre un service irréprochable à la population.
Lors de son vote, je me suis opposée à ce licenciement que je trouve abusif. Le directeur aurait largement mérité qu'à lui aussi on accorde une seconde chance. A tout le moins, il aurait été correct de lui permettre de reprendre le travail, de finir ce qu'il avait en cours et de passer dignement le témoin à un successeur. La commission de gestion avait fait une proposition en ce sens. Je suis persuadée que le personnel, dans sa grande majorité, n'y aurait vu aucun inconvénient, au contraire.
Mais la majorité du Comité de direction n'a rien voulu entendre, et, aujourd'hui encore, continue ses attaques contre Monsieur Higy. A l'inverse, je confirme une fois de plus ma confiance et mon soutien à Monsieur Higy, et rejette toutes les accusations à son encontre, avec une conviction d'autant plus forte qu'elle est fondée sur une relecture attentive et toute récente de toutes les pièces du dossier.

Le personnel et l'avenir du Service
Le seul point que je partage dans le communiqué de la majorité du CoDir, ce sont les remerciements au personnel du SIGE, qui effectivement assume sa tâche au service de la population avec professionnalisme et engagement. Je regrette de ne pas avoir pu empêcher le licenciement de leur directeur qui bénéficiait, à mon avis, d'un large soutien parmi eux.
Il faut relever que la majorité du CoDir a souvent parlé au nom du personnel («le directeur ne peut pas revenir, le personnel n'en veut pas»), mais ne l'a jamais consulté, même pas par le canal des responsables des sept unités du SIGE, qui n'ont jamais eu l'occasion de donner leur vision de la situation.
Actuellement, le service à la population est assuré à satisfaction. Les problèmes, parfois graves, qui ont été relevés par la presse ne doivent pas cacher ce fait. Mais plusieurs gros défis attendent le SIGE, parmi lesquels la pérennité des abattoirs et le renouvellement des stations d'épuration. La crise actuelle, le débarquement du capitaine, ne sont pas la meilleure façon de les aborder.

Confidentialité à géométrie variable
La Commission de Gestion avait réclamé une série de documents, qui lui ont été refusés. Notamment, un historique de la crise lui a été fourni, mais expurgé de toute une série d'éléments jugés confidentiels… les mêmes qu'on retrouve aujourd'hui dans le communiqué remis à la presse.

N'oublions pas, il s'agit de personnes
Avec ce licenciement, la vie a basculé pour deux personnes. Leur vie privée est étalée sur la place publique, leur honorabilité et leurs capacités professionnelles sont mises en cause. Rien de cela n'était inévitable, avec un peu de pondération et de mesure.

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