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Maillard face à Weber, le combat des géants

Confrontation Le vote sur Sauver Lavaux III oppose deux personnalités emblématiques du canton. Le président de son gouvernement, Pierre-Yves Maillard, et son plus célèbre militant Franz Weber, à l'origine de l'initiative. Tous deux ont accepté le jeu de l'interview croisée, en répondant aux quatre mêmes questions, ainsi qu'une question subsidiaire personnelle.

Maillard face à Weber, le combat des géants.

Lavaux n'est-il pas déjà sauvé?

PYM: Manifestement Lavaux a été préservé puisqu'il est tel que nous le voyons. Bien entendu, sans les mesures de protection prises, nous ne pourrions pas le contempler ainsi et il n'aurait pas reçu le statut de patrimoine mondial de l'humanité reconnu par l'UNESCO. Nous pouvons dire que la préservation de ce site est un succès. Les démarches de Franz Weber ont été utiles, j'ai voté oui aux initiatives Sauver Lavaux jusqu'à présent. Maintenant, rien n'est acquis pour toujours et nous devons régulièrement nous poser la question de comment consolider cette protection. Et s'il y a quelques années la première approche du Conseil d'Etat était de dire: «la Loi Lavaux suffit», aujourd'hui le Conseil d'Etat et le Grand Conseil ont admis que nous pouvions faire encore mieux. Il faut juste éviter de dépouiller complétement la vie démocratique locale de sa substance et de faire en sorte que les activités économiques qui ont fait cette beauté, notamment le travail de la vigne et les activités compatibles avec la beauté du site, ne soient pas fragilisées.

FW: Non. Les deux initiatives constitutionnelles que j'ai lancées avec mon Association Sauver Lavaux, la première en 1972, gagnée en 1977, la deuxième en 2002, gagnée en 2005 et largement acceptées par les électeurs vaudois, n'ont pas suffi. La Loi sur le Plan de protection de Lavaux (LLavaux) n'est pas suffisamment contraignante et le classement de la région en 2007 par l'UNESCO n'assure aucune protection juridique au site. Trop d'espaces ont été sacrifiés à la construction: depuis 1977 jusqu'à aujourd'hui, 50 hectares ont été construits dont 30 hectares plantés en vigne. Les hauts du vignoble et les bords du lac entre Lutry et Cully subissent une pression immobilière toujours plus intense. Le mandat de protection accordé aux communes par le peuple n'est pas respecté. Ce laisser-faire a contraint l'Association Sauver Lavaux à lancer sous mon égide en 2009 une nouvelle initiative, législative cette fois-ci, qui modifie la LLavaux et règle de manière précise la gestion de ce vaste territoire. Elle vise uniquement à ce que la volonté populaire soit enfin respectée. C'est sur ce texte que les électeurs et électrices auront à se prononcer le 18 mai prochain.

Selon vous, qu'est-ce qui va faire la différence au moment du vote?

PYM: La population vaudoise a vraiment envie de défendre ce site. Il ne faut pas nier ce besoin, ni le mépriser, au contraire il faut le respecter. Il fallait donc amener une vraie plus-value à la protection de Lavaux. Le contre-projet renforce ce caractère de protection, mais en même temps il ajoute deux éléments qui manquent complétement à l'initiative: le maintien d'un minimum d'autonomie locale et le soutien à l'économie locale respectueuse du site. Nous parions sur un partenariat communes-canton. Ce n'est pas l'Etat tout seul depuis Lausanne qui décide quelle porte de garage ou quel changement de couleur de façade se fera. Communes par communes, quartiers par quartiers, il y a une sensibilité locale qui doit pouvoir s'exprimer. Les élus communaux ne sont pas des simples exécutants, nous élisons ces gens pour qu'ils aient un pouvoir d'appréciation. Par exemple, il faut réduire de 50% la zone à bâtir, c'est convenu et non contesté. Le contre-projet, lui, propose aux communes de faire elles-mêmes le choix des zones à supprimer en fonction de critères de meilleure protection du site et non de critères de rendements ou de valeurs immobilières. Elles feront le premier jet puis le canton contrôlera. Le contre-projet propose également une base légale pour soutenir la viticulture. Pour que les vignerons soient épaulés dans la construction, le maintien et la préservation des murs en pierres sèches ou dans la valorisation de leurs produits et leurs activités annexes. Pour que Lavaux survive et reste tel qu'il est actuellement, il faut qu'il y ait des vignerons pour cultiver ces vignes. Nous savons les difficultés que cette branche vit. Les importations toujours plus grandes, la baisse des prix, si nous ne faisons pas attention dans 20 ans la viticulture pourrait être menacée en Suisse.

FW: Les Vaudoises et les Vaudois, comme la Suisse entière, ont un attachement particulier à Lavaux. Ils aiment cette région mythique chantée par les poètes et les peintres. Ils sont également conscients que ce paysage d'une beauté exceptionnelle est très fragile, car il se situe entre deux pôles de développement urbanistiques très importants : Lausanne et Vevey-Montreux. C'est cet amour de leur région et une volonté ferme de préserver sa beauté par une loi efficace qui feront la différence. La première fois que j'ai vu Lavaux j'ai été subjugué. Lavaux est un chef d'œuvre, un tableau que nous ne devons pas toucher.

Si l'initiative passe, comment voyez-vous l'avenir de Lavaux?

PYM: Il y aura un moratoire immédiat de 5 ans sur toutes constructions, ça c'est clair. Il faudra respecter les décisions populaires et nous ferons avec. Mais il n'y aura plus de possibilité de construire et la question reste ouverte pour les établissements publics, écoles EMS, hôpitaux, etc...les initiants mettent un peu de confusion là-dedans. Et puis, il n'y aura pas les bases légales pour le soutien à la viticulture et à la biodiversité. Nous considérons que l'initiative est centralisatrice à l'excès et dépouille les communes de toutes compétences en matière d'aménagement du territoire et elle se fie aveuglement en l'Etat. C'est l'Etat qui tout d'un coup devient le seul garant de la protection de Lavaux. Nous, nous partons du principe que les communes locales sont conscientes de l'importance de ce patrimoine et qu'elles peuvent être des partenaires dans une relation cadrée avec l'Etat.

FW: Grâce à l'initiative, le pourtour des bourgs, villages et hameaux, cela représente l'équivalent de 100'000 m2 sera préservé. Ces terrains pour la plupart en nature de vignes, de vergers, de jardins domestiques et potagers, participent à la beauté et la particularité du site. Proches des villages et hameaux, ils sont faciles d'accès et pratiques à travailler pour les vignerons. Magnifiquement situés, ils doivent tout spécialement être dégagés de l'appétit des promoteurs. La zone viticole restera telle qu'elle. Les constructions dans les zones à bâtir seront toujours possibles, mais moyennant le respect de certaines constructions, notamment en lien avec l'intégration et la volumétrie de l'architecture. Les constructions d'intérêts publics telles qu'EMS, écoles ou extension de l'hôpital de Lavaux resteront possibles.

Avec peu de logements et à des prix élevés, les enfants de Lavaux pourront-ils continuer à y vivre?

PYM: C'est toujours le problème de la raréfaction de la zone à bâtir. Plus une chose est rare plus elle a tendance à être chère. En privant de toutes possibilités de construire, notamment des bâtiments d'intérêts publics ou en interdisant même un poil de densification ou de possibilités de logements au sein même des bourgs qui ne sont pas dans la zone vraiment protégée, le vrai risque derrière l'initiative à moyen terme est que la valeur de ce qui reste d'habitable explose. Si l'activité viticole n'est pas soutenue et n'est plus rentable mais qu'en revanche la valeur de l'immeuble explose, il y a un risque que les vignerons soient tentés de réaliser des opérations immobilières, de vendre et arrêter leurs activités, parce que quoiqu'en disent les initiants, nous ne pouvons pas forcer les générations de futurs vignerons à être vignerons s'ils estiment que d'aventure ils peuvent faire mieux avec leur patrimoine. C'est un des risques, il faut protéger cette zone de la spéculation, mais si on empêche d'avoir toute capacité d'évolution et d'adaptation aux besoins des générations futures, nous courons le risque d'une pression spéculative sur l'espace qui reste.

FW: Ce phénomène de cherté des prix existe déjà depuis de nombreuses années. Pas seulement en Lavaux, mais sur tout l'arc lémanique – et au-delà. Actuellement, il n'y a pratiquement nulle part des logements à des prix normaux! Il y en a en revanche beaucoup à louer ou à vendre à des prix exorbitants, dépassant parfois tout entendement. Les prix sont d'ailleurs tellement élevés que beaucoup de ces logements restent vides pendant des mois. Ce phénomène est en train d'essaimer dans les bourgs, villages et hameaux. Les enfants de Lavaux ne peuvent déjà plus trouver d'appartements à des prix acceptables, à moins d'un coup de chance, ou d'être enfant d'un propriétaire qui lui fait un prix de loyer raisonnable. C'est cette spéculation qui menace actuellement Lavaux! L'acceptation de l'initiative par le peuple va donner un signal clair aux autorités et aux promoteurs: la spéculation ça suffit ! La gestion du territoire sera enfin réglée de manière suffisamment claire pour limiter la politique des petits copains.

Question subsidiaire: Comment gérez-vous cette bataille contre un mythe vivant tel que Franz Weber?

PYM: Il ne s'agit pas de combattre Weber. Je pense qu'il a amené beaucoup au pays. Il a mené des combats qui se sont souvent avérés justes et je n'ai aucune agressivité contre lui. Je regrette qu'il en ait contre le contre-projet. Je ne comprends pas ce mot d'ordre des initiants de voter oui à l'initiative et non au contre-projet. Les postures jusqu'au-boutisme, même quand elles sont dans mon propre camp, m'ont toujours parues étranges. Surtout quand elles peuvent aboutir à quelque chose de contre-productif. Je pense que la modestie veut qu'on se dise que tout ce qui va dans le bon sens doit être soutenu quitte à ce qu'on ait une préférence pour une version plutôt que pour une autre. Mais cette volonté d'à tout prix casser, de combattre et de refuser les propositions de l'autorité, alors même qu'elles se rapprochent de sa propre volonté... nous avons parfois l'impression que Monsieur Weber préférerait un double non qu'un oui au contre-projet et un non à son initiative, ce qui est très discutable. Cela peut laisser un goût bizarre sur la tentation dogmatique de l'approche et le dogmatisme ne me paraît pas souhaitable dans ce domaine-là.

Question subsidiaire: Le Conseil d'Etat, le Grand Conseil, l'UNESCO et les syndics de Lavaux sont contre cette troisième initiative, n'êtes-vous pas seul contre tous?

FW: L'association Sauver Lavaux a confiance en le peuple vaudois souverain, il saura entendre comme toujours nos arguments, notre bonne foi désintéressée, notre engagement sans relâche depuis 40 ans en faveur de Lavaux et de sa beauté. Le contre-projet n'est qu'une coquille vide. Il n'apporte aucune protection supplémentaire de Lavaux, mais entérine la politique du «laisser-faire» actuelle des communes. Les Municipalités sont laissées libres de gérer leurs zones à bâtir. Il suffit de se promener dans Lavaux pour en constater les résultats: villas en construction en plein vignoble protégé, mitage, grue, gabarit annonçant de nouvelles constructions. La protection du paysage est éclipsée par les pressions économiques que subissent ces communes. Le contre-projet ne prévoit aucune diminution des zones à bâtir. Toute diminution dont se targuent les partisans, comme le fameux 20 ha dont seraient réduits les 40 ha en réserves de zones à bâtir des communes de Lavaux grâce au contre-projet, est en réalité prévue par la Loi fédérale sur l'aménagement du territoire (LAT) et non par le contre-projet.

Le contre-projet n'est qu'un écran de fumée: il laisse croire à une protection améliorée, alors qu'il ne propose aucune solution aux risques qui menacent Lavaux.

Entretiens: Zoé Decker Photos: Marc Rouiller

Date:30.04.2014
Parution: