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Le galeriste de Vevey vendait des faux Hodler et il le savait

Exclusif Les «Bûcherons», plâtre prétendument de Hodler dont un marchand d'art en faillite a tiré et vendu plusieurs bronzes, est un faux. C'est le brocanteur de Châtel St-Denis qui le lui a vendu qui a imité la signature de l'artiste avec une fraiseuse électrique. Pourtant, alors que le galeriste est averti de cette supercherie début 2010, il a par la suite vendu et tenté jusqu'en 2013 de vendre plusieurs de ces bronzes au prix fort en les disant authentiques.

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La saga des «Bûcherons», plâtre prétendument modelé par Hodler en 1897 et qui dormait soit disant dans le galetas d'une vieille dame de Châtel St-Denis où il aurait été découvert comme par magie par un brocanteur de la place est encore plus rocambolesque qu'imaginé. Au terme d'une enquête lancée dans ces colonnes en avril 2014, Le Régional est en mesure d'affirmer que cette ouvre représentant deux bûcherons tirant une bille de bois est en réalité un faux et que celui qui a été le plus actif dans sa mise sur le marché le sait depuis longtemps. Il s'agit de A.*, le même galeriste de Vevey et Genève qui est actuellement poursuivi par cinq personnes pour escroquerie dans le cadre d'une faillite supposée frauduleuse (lire l'article). Bien connu dans le milieu, notamment pour avoir présenté ce faux Hodler aux médias en grande pompe en février 2009, ce marchand d'art se vantait alors dans un sujet du 19h30 de la RTS, en gants blancs et noeud papillon rose, que le prix de départ pour un tirage en bronze d'une telle pièce était d'au moins 500'000 frs. Dès 2007, il en multiplie les tirages, en plâtre et en bronze - près d'une vingtaine selon nos recoupements - qu'il vend au prix fort. Dont un pour 100'000 frs à un premier collectionneur montreusien* en 2007, puis deux autres en 2010, en mars pour 400'000 frs à un amateur d'art de La Tour-de-Peilz* et en décembre pour 120'000 frs à Claude Nobs en personne, feu le fondateur du Montreux jazz festival. Entre deux, en avril 2010, il tente de vendre un autre de ces bronzes à un mécène israélien* établi sur la Riviera pour 500'000 frs. Mais l'homme, qui flaire l'arnaque, refuse. En juin, A. revient à la charge en baissant le prix à 350'000 frs. Nouveau refus du mécène.

De 500'000 frs à... 28'000 frs!

Pourtant, début 2010 déjà, l'un des protagonistes clés de l'affaire, le courtier montreusien* qui a en réalité acquis ce plâtre sur un marché à coffre ouvert de Villeneuve avant de le vendre à un brocanteur de Châtel St-Denis* en 2001, avertit le galeriste que c'est un faux. Il lui explique que la signature a été imitée de toute pièce par le brocanteur de Châtel St-Denis, celui-là même qui a revendu à A. le plâtre initial quelques années après l'avoir acquis. Mais A. choisit d'ignorer ces informations, qui viennent court circuiter son plan de revente. D'autant qu'il a entre-temps réussi à faire authentifier l'oeuvre par l'Institut suisse pour l'Etude de l'art à Zürich (ISEA). Idem lorsqu'il apprend de manière certaine la supercherie du brocanteur, en mars 2011, par la Police de sûreté vaudoise cette fois, qui enquête depuis fin 2010 sur ce plâtre. Non seulement A. n'avertit alors pas les trois personnes à qui il a déjà vendu les bronzes de la fausseté de ce plâtre, mais il continue à essayer d'en vendre en tentant de les faire passer pour authentiques. En août 2013 encore, selon deux témoins* retrouvés par Le Régional, A. propose ces bronzes au prix de 250'000 frs. Cela se produit lors d'une réunion du Montreux international business club, où A. présente cette oeuvre à une huitantaine de personnes, dans le cadre d'un exposé qu'il fait sur la vie de Hodler. Un mois plus tard, il pousse encore plus loin le bouchon en la proposant à un de ces deux témoins au prix de 150'000 frs, lui assurant qu'elle ferait «l'affaire de sa vie»... «Il ne nous a en tout cas pas dit que c'était une copie, voire un faux», se souvient cette source. Plutôt culoté de la part du galeriste, sachant que lorsque lui-même apprend un an et demi plus tôt par la sûreté que le plâtre est un faux, il dépose plainte pénale contre le brocanteur qui le lui a vendu...

En mars 2013, sentant le vent tourner et la faillite approcher - le galeriste cumule plus de 2,5 millions de frs de poursuites à fin février 2013 et sa faillite sera prononcée en novembre 2013 - il brade le plâtre et un bronze à sa compagne au prix de 28'000 frs. Cette forte fluctuation dans les prix - de 500'000 frs à 28'000 frs - laisse à elle seule penser que A. se sait commettre une escroquerie...

Brocanteur escroc

Pour retracer l'histoire abracadabrante des «Holzfäller» (les bûcherons), il faut remonter en juillet 2001, lorsqu'un courtier de Montreux vend ce plâtre, qu'il avait déniché pour 30 frs au marché de Villeneuve, au brocanteur de Châtel-St-Denis, au prix de 100 frs. Apprenant par la suite que ce dernier a inventé l'histoire du grenier et de la vieille dame et qu'il vend ce plâtre comme un Hodler, le courtier comprend que c'est le point de départ d'une vaste arnaque et il dépose plainte contre le brocanteur pour escroquerie. Nous sommes en août 2010. A l'appui de sa plainte, le courtier certifie à la Police de sûreté qu'au moment où il l'a vendu au brocanteur, ce plâtre ne comportait aucune signature. Il révèle aux inspecteurs que le brocanteur lui a par la suite avoué avoir lui-même apposé cette dédicace et cette signature, avant d'en faire lui aussi tirer plusieurs répliques, quatre plâtre et quatre bronzes, pour les vendre à divers marchands et particuliers. Dont le galeriste de Vevey, qui lui a acheté le plâtre orginal pour 2500 frs et qui a tenté de racheter les autres plâtres et bronzes en circulation, pour assécher le marché et ainsi pouvoir prétendre qu'il détient l'original. Interrogé à son tour par la sûreté en tant que prévenu en décembre 2010, le brocanteur reconnait avoir bel et bien falsifié ce plâtre en y gravant cette dédicace et cette signature au moyen d'une fraiseuse électrique: «A mon ami O. Pilloud F. Hodler 1897 Breitfled». Le brocanteur veut ainsi faire croire que cette pièce a été offerte par Ferdinand Hodler à son élève Oswald Pilloud. Cette fraude lui vaut d'être condamné en novembre 2014 à une peine de 180 jours amende à 30 frs pour escroquerie et faux dans les titres.

L'expert avoue son erreur

Mais comment alors cette oeuvre a-t-elle été reconnue comme authentique pendant un temps par l'Institut suisse pour l'Etude de l'art? Grâce à l'insistance de A. Car si le brocanteur de Châtel-St-Denis échoue dans une première tentative de la faire certifier par l'ISEA en 2003, le galeriste de Vevey lui revient à la charge en 2007. Voyant que ce même plâtre leur est présenté pour la seconde fois, les experts de Zürich décident d'effectuer une recherche sur cet objet. Un vrai casse-tête pour ces spécialistes, l'ouvre étant quasi impossible à authentifier avec certitude, vu le peu de comparaisons existant. Peintre majeur de la fin du 19e et du début du 20e siècle, Ferdinand Hodler n'a en effet réalisé que deux sculptures dans sa vie. Au final, l'ISEA délivre en juillet 2008 une première expertise d'authenticité, selon l'hypothèse que ce plâtre pourrait provenir d'un moulage issu d'une terre cuite de l'artiste. Paul Müller, le spécialiste de Hodler auprès de l'ISEA, s'appuie notamment sur une correspondance qui montrerait qu'une relation d'amitié existait bel et bien entre Hodler et son élève Pilloud. «Un simple remerciement à la fin d'une lettre de Pilloud à Hodler», minimise un autre spécialiste retrouvé par Le Régional, qui a eu accès à ce document...

Reste qu'en octobre 2009, l'ISEA enregistre ce plâtre au patrimoine suisse, mais en prenant soin de supprimer cette fois, par rapport à sa première expertise, le paragraphe concernant les tirages ultérieurs en plâtre et en bronze, précisant que ce certificat ne concerne que le plâtre initial, «l'alpha» pour employer le terme technique. «Nous ne voulions pas être tenus comme responsables des tirages qui succédaient», se justifie Paul Müller en 2012 à la Police de sûreté. Car entre-temps, l'expert de Hodler comprend que A. a mis en ouvre son plan d'action, à savoir qu'il a déjà fait tirer d'autres exemplaires en bronze et en plâtre et qu'il prévoit d'en faire tirer des supplémentaires. «Cette situation m'a dérangé et c'est pour cela que j'ai modifié l'extrait d'archive», souligne le spécialiste de l'ISEA. Enfin muni du certificat d'authenticité, A. accélère bel et bien les tirages et les ventes. Mais très vite, l'ISEA se rétracte, comme Paul Müller l'expliquera à l'Office des faillites de Vevey dans un courrier de décembre 2013: «Dès 2009, des doutes sont apparus concernant l'authenticité du plâtre, doutes dont nous avons informé A. par oral et de manière répétée».

«Nous avons fait une erreur et je le regrette», avoue aujourd'hui au Régional Paul Müller, qui confie avoir «hésité pendant plusieurs années avant d'authentifier cette ouvre», comme pour s'excuser de sa bévue, rappelant pour sa défense «avoir fait des centaines d'expertises qui n'ont jamais posé problème».

L'amour de l'argent

«Sa faiblesse est d'avoir cédé à la pression, face à l'insistance de A., observe au sujet de cet expert une source bien informée. L'examen du dossier démontre que Paul Müller n'a jamais été à l'aise avec ça, car il a compris que le moteur de A. n'était pas l'amour de l'art, mais l'amour de l'argent. Pour l'ISEA, la bonne attitude aurait été de rester dans le vague, au vu des connaissances actuelles, mais en tout cas pas de donner un certificat d'authenticité...». D'ailleurs, à la police qui lui demande lors d'une seconde audition en mars 2012 s'il aurait reconnu ce plâtre comme pouvant être attribué à Hodler s'il lui avait été présenté sans signature ni dédicace, l'expert est formel: «Non, d'ailleurs, je n'aurais jamais commencé à faire des recherches n'y pensant même pas. Je n'aurais jamais pensé que c'était un Hodler»...

Dès lors, pourquoi l'ISEA n'a-t-il pas informé publiquement que l'ouvre était un faux lorsqu'il l'apprend, afin de prévenir toute nouvelle vente abusive de cet objet? «Nous avons un devoir de confidentialité vis-à-vis de la personne qui a financé l'expertise (réd: le galeriste de Vevey). C'est donc à elle seule que nous avons communiqué le retrait de cette ouvre du catalogue de Hodler, répond Paul Müller. Nous n'avons pas à être actifs en le communiquant publiquement, mais nous ne le cachons pas pour autant. Si quelqu'un vient nous demander, nous l'informons, explique le spécialiste. J'ai d'ailleurs reçu depuis plusieurs demandes de renseignements sur cette ouvre, auxquelles j'ai toujours répondu que c'était un faux». Et l'expert d'avertir: «Il ne faut rien acheter sans aller vérifier dans le catalogue officiel de Hodler (réd: tenu par l'ISEA)».

Une idée machiavélique

Car, cerise sur le gâteau, comprenant qu'il sera de plus en plus difficile de faire croire que l'ouvre est authentique, fin 2012, le galeriste imagine ce stratagème: il convainc le brocanteur de lui faire une déclaration écrite par laquelle celui-ci certifie n'avoir pas falsifié le plâtre, en ces termes: «Je n'ai apporté aucune modification du texte existant. Je n'ai rien écrit sur ce plâtre ni utilisé de fraiseuse». Une idée machiavélique, mais qui va se retourner doublement contre le galeriste. Censée rassurer de potentiels acheteurs, une telle déclaration aura à l'évidence l'effet inverse: semer le doute dans l'esprit des amateurs d'art. Mais le pire, c'est que A. transmet cette déclaration à la Police de sûreté via son avocat, vraisemblablement dans l'espoir de brouiller les pistes quant aux aveux du brocanteur... Convoqué par les inspecteurs de la sûreté une nouvelle fois, le brocanteur explique alors avoir écrit ce texte sous la dictée du galeriste, lequel lui promet une commission de 300'000 frs s'il arrive à vendre un des bronzes. Et lors de cet interrogatoire, le brocanteur réitère ses précédents aveux, réaffirmant avoir effectivement porté lui-même la fausse signature et la dédicace sur le plâtre initial...

Dernier élément qui pourrait trahir de la part de A. une volonté de tromper ses clients, aux acheteurs des bronzes, il certifiait dans l'acte de vente que l'ouvre devait être coulée en six exemplaires au maximum. Ce qu'il n'a pas respecté, vu la multiplication des plâtres et des bronzes au cours des années. Or la valeur d'une ouvre varie fortement selon le nombre d'exemplaires en circulation.

Autant de manigances qui dénotent de la part du galeriste au mieux une absence totale de scrupules, au pire une escroquerie caractérisée. Pourtant, bien qu'il ait eu connaissance de la plupart de ces faits, Karim Ben Amor, procureur de l'Est vaudois saisi en juillet 2014 d'une plainte pour escroquerie d'un des acheteurs du bronze, celui vendu 400'000 frs, a décidé de ne pas entrer en matière. Mais le plaignant vient d'attaquer cette décision par un recours au Tribunal cantonal. Ce dossier pourrait dès lors prendre une autre dimension, au vu de ces nouveaux témoignages.

*Noms connus de la rédaction. Malgré plusieurs tentatives de le joindre, A. n'a pas donné suite à nos appels.

Serge Noyer

Cette enquête à donné lieu à un large écho médiatique en Romandie, dont:

Date:12.03.2015
Parution: 746

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