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La faillite sulfureuse d'un marchand d'art

est vaudois Déclaré en faillite en novembre 2013 avec plainte pénale de l'Office des poursuites pour non production de comptabilité, un courtier en art est soupçonné de faillite frauduleuse par ses créanciers. L'homme d'affaires réfute. Histoire d'une débâcle à plus de 2 millions où les sculptures de Hodler se multiplient comme par magie.

Galeriste philanthrope amoureux des belles œuvres et dénicheur de talents? Ou financier mégalomane et mythomane beaucoup plus intéressé par l'argent que par l'art? Les appréciations sur ce courtier en art de la Riviera divergent. Mais depuis peu, son cas est devenu pénal. Aussi, son nom n'apparaîtra pas dans cette enquête, en respect de la présomption d'innocence. Prononcée le 13 novembre 2013 par le Tribunal cantonal, sa faillite a en effet depuis été aggravée d'une plainte de l'Office des poursuites de l'arrondissement de l'Est vaudois, basé à Vevey. Motif: non production de comptabilité. «Le défaut de la tenue d'une comptabilité de la part du failli nous place aujourd'hui dans l'impossibilité d'établir avec précision son patrimoine», souligne, le 5 février 2014, l'huissier dans sa plainte au Procureur de l'Est vaudois.

«Un système diabolique»

Le patrimoine, voilà le nœud du problème. Pour ses créanciers surtout, désormais armés d'avocats et décidés à tout entreprendre pour récupérer leur mise. Car l'homme a brassé des millions, à la tête depuis 1994 d'une galerie qui a exposé des artistes de renom, comme un Hodler, avec une sculpture à l'histoire rocambolesque, ou prometteur, comme la peintre Laura Chaplin, petite-fille de Charlot. A fin février 2014, il cumule 2,1 millions de francs de poursuites. Un montant qui avait grimpé jusqu'à 2,58 millions en février 2013. Son «système», selon l'expression de certains de ses créanciers, aurait consisté à convaincre des gens fortunés de la région d'investir dans l'art. En contrepartie, il leur aurait promis «des rendements très élevés, jusqu'à 20%, précise une source proche du dossier, sous couvert de l'anonymat. Il pouvait en mettre plein la vue aux gens, il a un sérieux souci de mégalomanie, voire de mythomanie». N'arrivant ni à tenir ses promesses, ni à rembourser ses créanciers, pour les calmer, il leur aurait proposé des tableaux en échange. «Il utilisait des œuvres de peintres dont il avait l'exclusivité et dont il fixait la cote lui-même, faisant croire qu'elles valaient cher, explique cette même source. Un système diabolique qui faisait des artistes sa planche à billet. Quand il n'arrivait pas à boucher les trous avec de l'argent, il les bouchait avec des tableaux. Le pire, c'est qu'avec tout cet argent des investisseurs, il aurait dû faire la promotion des artistes dont il s'occupait». Et ce spécialiste d'expliquer comment les courtiers en art s'y prennent d'ordinaire pour promouvoir un artiste et faire grimper sa cote: «Il suffit de faire acheter ses œuvres aux enchères par des acquéreurs que vous avez vous-même mandatés, qui feront grimper les mises, puis ainsi de suite jusqu'à ce que les œuvres prennent de la valeur artificiellement. Ainsi, ce sont les marchands d'art qui décident eux-mêmes de ce qui va monter, cela s'appelle soutenir la cote».

«Il aurait pu cartonner»

Mais dans le cas du courtier de la Riviera, selon l'hypothèse de ses créanciers, dont certains le connaissent bien, pour avoir été ses amis de longue date, l'argent aurait été investi dans des opérations boursières qui n'auraient rien à voir avec l'art. Certains parlent d'un «système à la Madoff». «En sa qualité d'ancien banquier, il croyait encore à la bourse et au gain immédiat. Alors qu'avec cet argent et un peu de méthode, il aurait pu cartonner dans les maisons d'enchères d'art, comme Sotheby's ou Christie's». Au final, certains créanciers y ont laissé toutes leurs économies. Tandis que le marchand d'art accumulait d'immenses dettes. A l'office des poursuites du moins, «car pour lui l'art, ce n'est qu'un à-côté, estime un fin connaisseur du microcosme local. Son truc, ce sont les finances et il aura su mettre son argent de côté». Voyant que l'Office des faillites s'acheminait vers une liquidation sommaire de ce dossier, «faute d'actifs» - avec le risque pour les créanciers de n'obtenir que des actes de défaut de bien - un collectif de cinq d'entre eux a effectué en dernier délai, le 28 février, l'avance de frais de 10'000 frs requise par l'Office pour traiter cette faillite. Dès lors, un expert devrait vraisemblablement être mandaté pour procéder à un inventaire des biens du failli.

«Allégation fantaisiste»

Car des biens, il en possède ce marchand. A défaut d'avoir tenu une comptabilité, comme la loi l'y aurait obligé, il a dressé un inventaire des œuvres à vendre de sa galerie. Produit au moment de plaider sa cause devant le Tribunal cantonal dans une ultime tentative d'échapper à la faillite, ce document fait état de tableaux, sculptures et bouteilles peintes estimés à un total de 5,9 millions. Seul – gros – hic, la majorité de ces œuvres, dont la vente pourrait permettre de rembourser les créanciers, appartient à celle qui serait sa compagne*. Le marchand d'art lui avait en effet vendu la plus grande partie de ses biens dès 2002 déjà, puis encore une partie en 2012. Prémonition? Mesure de précaution pour mettre ses biens à l'abri? Au Tribunal, le courtier explique toutefois que cette femme accepterait que ces œuvres soient mises à disposition de l'Office des faillites en cas de sursis concordataire, une procédure qui permet de trouver un accord avec les créanciers et d'éviter la faillite. Dans ce cas, il propose de régler 30% des sommes dues par une vente de ces biens. Mais «dans le cadre d'une faillite, avertit-il, elle revendiquerait ces œuvres». En clair, ce patrimoine ne pourrait plus permettre de rembourser les dettes. Très remontés, certains créanciers l'accusent d'avoir voulu soustraire des biens à l'inventaire de la faillite, avec complicité de sa compagne. Un indice: le montant pour lequel le courtier lui a cédé tous ses biens, 150'000 frs, alors qu'il prétend lui-même qu'ils valent 5,9 mios. Le Tribunal d'ailleurs n'est pas dupe: «L'allégation selon laquelle ces objets vaudraient environ 6 millions paraît pour le moins hasardeuse, sinon fantaisiste», assènent les juges, qui lui refusent le sursis. Un autre inventaire, plus récent, établi par l'office des faillites, évalue à 4 millions de francs le montant des actifs du courtier, mais là aussi pour la plupart revendiqués par des tiers.

«Il veut ma mort»

Mais au-delà de ce volet financier, apparaissent d'autres éléments pour le moins troublants. Dont l'histoire de ce plâtre de Hodler, présenté en grande pompe à tous les médias du pays en 2008 comme original par le marchand d'art et dont il a vendu deux bronzes à prix d'or. L'un pour 400'000 frs à un collectionneur de la Riviera*, l'autre pour 120'000 frs à une personnalité culturelle très connue de la Riviera*, depuis décédée. Ce alors que des soupçons planent sur l'authenticité de l'œuvre (lire l'encadré). En colère, l'acheteur à 400'000 frs, qui investigue actuellement sur cette question d'authenticité, n'exclut pas de déposer plainte pénale pour escroquerie. Deux autres créanciers envisagent aussi de déposer prochainement plainte, pour faillite frauduleuse. «Ce n'est pas un vrai roublard, auquel cas on ne trouverait rien contre lui, c'est un roublard incompétent, un collectionneur compulsif qui a sombré dans l'escroquerie par défaut», tonne l'un de ses créanciers.

Confronté à ces accusations et aux nombreuses questions qui ressortent de cette enquête, le courtier dans un premier temps refuse de répondre, avant de démentir tout en bloc avec force: «J'ai toujours soutenu les artistes, j'ai travaillé gratuitement pour certains, j'ai fait ça pour l'art, pour la culture. Des gens veulent me faire porter le chapeau, ils lancent des fausses rumeurs contre moi, mais elles se retourneront contre eux». Et l'homme d'affaires d'expliquer qu'il ne dira rien de plus, qu'il ne veut pas se venger, que son honneur se jouera devant Dieu, qu'il a toujours été un constructeur et non pas un démolisseur. Pourtant, quelques minutes plus tard, c'est lui qui rappelle Le Régional: «Dans la masse en faillite, il y a 100 lithographies que j'ai achetées pour faire une donation pour la recherche contre le cancer. Ça, vous pouvez l'écrire». Puis il reprend son discours sur les fausses rumeurs: «Je pourrais attaquer beaucoup de gens, on me veut du mal. Il veut ma mort, lâche-t-il même au sujet du créancier qui a fait recours contre l'ajournement de faillite. Le montant des poursuites est faux, il ne tient pas compte de ce que j'ai remboursé, certains créanciers sont même venus se servir...». Egalement contactés, ni le procureur en charge du dossier, Karim Ben Amor, ni le procureur général adjoint, Anton Moos, n'ont accepté de répondre au Régional: «Secret de l'instruction!».

*Noms connus de la rédaction

Serge Noyer

Date:19.03.2014
Parution: 700

Un Hodler multiplié comme des petits pains

La saga de cette sculpture, les «Bûcherons», est à elle seule un roman. Présenté au public en 2008 comme un original par le marchand d'art désormais en faillite, ce plâtre prétendument modelé par Hodler en personne pourrait s'avérer n'être qu'une copie. C'est un brocanteur de Châtel St-Denis qui l'a découvert dans un galetas, comme l'ont raconté La Liberté et le Sonntags Blick. D'un tel plâtre, pour autant qu'il soit vraiment un original, le brocanteur peut tirer des bronzes, la loi l'y autorise, car l'œuvre de Hodler est tombée dans le domaine public. Le brocanteur fait donc faire plusieurs bronzes, dans une fonderie du Val de Travers, mais qu'il n'a pas les moyens de payer. C'est alors «énervé», se souvient-il dans le SonntagsBlick, qu'il vend ce plâtre et les bronzes pour «quelques milliers de francs», au courtier de la Riviera, qu'il connaissait pour avoir déjà fait affaire avec. Pourquoi céder aussi bon marché une œuvre dont le brocanteur ne peut pas ignorer qu'elle pourrait se vendre un demi-million pièce? Parce que le brocanteur n'est pas net, comme la suite va le montrer, et parce qu'il a échoué à faire les démarches d'authentification de l'œuvre. Ce que, flairant le jackpot, le courtier s'empresse de faire, auprès de l'Institut Suisse d'Etude sur l'Art (ISEA).Il doit insister longuement, selon nos informations, mais finit par obtenir un certificat d'authenticité. Pourtant, par la suite, cet Institut revient sur cette 1re expertise, faisant part au courtier, «par oral et de manière répétée, de ses doutes quant à l'authenticité du plâtre». En outre, le courtier découvre qu'il n'est pas seul à posséder ce plâtre, que le brocanteur lui a pourtant vendu comme un original. Trois autres exemplaires au moins existent, propriétés de trois amateurs d'art à Fribourg, en Valais et à Berne. Plus troublant encore, ce serait à chaque fois le même brocanteur de Châtel St-Denis qui en aurait été le vendeur. Du coup, le plan du courtier, qui imaginait justement tirer d'autres bronzes de ce plâtre pour les vendre comme étant issus de l'original, comme la loi l'y aurait autorisé, et empocher ainsi plusieurs millions, capote. «C'est l'arroseur arrosé», lâche une source bien informée. Cela n'empêchera pourtant pas le courtier de vendre les deux bronzes déjà tirés à prix fort, 400'000 frs et 120'000 frs, avec le certificat d'authenticité de l'ISEA, authenticité sur laquelle pourtant l'Institut reviendra dans une 2e expertise. Le courtier aurait même tenté de racheter les autres plâtres en circulation, pour assécher le marché et pouvoir prétendre qu'il détient l'original. Mais sans succès. Il en aurait en outre, selon nos informations, fait tirer deux plâtres supplémentaires, par le biais d'un surmoulage d'un des deux bronzes. Ce qui fait déjà six plâtres. Et d'autres seraient encore en circulation, selon nos informations. Au final, avant sa faillite, il en vend un à sa compagne, pour seulement 28'000 frs. L'objet échappant ainsi à la masse en faillite. Une affaire complexe qui fait l'objet d'une enquête de la police de sureté. Et dans laquelle plusieurs questions restent ouvertes. Car si l'ISEA s'est contenté de dire que Hodler était à l'origine de l'œuvre, nos investigations démontrent que les plâtres eux en sont bien éloignés. D'autre part, comment un brocanteur et un courtier peuvent-ils se croire légitimés à tirer plusieurs bronzes d'une œuvre censée être un cadeau fait par Hodler à son ami Oswald Pilloud à la fin du 19e, donc une sculpture unique que l'artiste n'a jamais imaginé reproduire ou multiplier? Il est probable que d'éventuelles plaintes des créanciers vont faire avancer ce dossier auprès du procureur.

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