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Ciel, un squelette sous ma maison !

Patrimoine Lors de chantiers de construction, il arrive aux entreprises de génie civil de faire d'étranges découvertes, squelettes par-ci, tombeaux par-là. Ces témoins de vestiges cachés dans nos sous-sols peuvent à tout moment se rappeler à notre bon souvenir pendant des travaux. Anciennes constructions, objets antiques ou dépôts naturels fossilisés: il s'agit là de notre «patrimoine enfoui». Si la présence de ces éléments est soupçonnée à certains endroits, elle peut aussi se révéler totalement inattendue ailleurs. Qu'advient-il en cas de découverte? Comment traiter les trésors déterrés? Les constructions d'aujourd'hui ne menacent-elles pas notre histoire? Par le projet «Mémoire 21 Valais-Wallis», l'Association valaisanne d'archéologie vise à créer un engagement collectif pour la préservation de nos trésors du passé. Eclairage. Présidente de l'Association valaisanne d'archéologie et responsable du projet «Mémoire 21 Valais-Wallis», Claire Epiney-Nicoud déplore que certaines découvertes ne puissent être mises en valeur faute de moyens et s'inquiète de voir une partie de notre patrimoine disparaitre sous l'assaut des bulldozers. Mais elle est convaincue que des compromis peuvent être trouvés entre les bâtisseurs et les défenseurs de nos richesses patrimoniales.

ARIA SA

Valérie Passello

Le 28 août dernier, une tombe antique était découverte par des ouvriers à Collombey, sur le chantier du thermoréseau de la Satom. Idem à Saint-Maurice en 2013, où les travaux de l'Avenue d'Agaune ont révélé la présence d'importants vestiges, dont des tombes burgondes, aux abords de l'Abbaye. Et en 2010, c'est à Bex que les restes de 118 défunts reposant là depuis le Moyen-Âge ont été découverts lors des travaux de réfection de la rue du Midi à Bex. Nombreux sont les exemples de trouvailles sur des chantiers, toujours largement relayées par les médias, sans doute pour leur caractère fascinant. «La découverte fortuite de vestiges, d'objets archéologiques ou de curiosités naturelles, effectuée en dehors d'une recherche dûment autorisée, doit être immédiatement annoncée au Département des Travaux Publics Aménagements et Transports, qui déléguera le personnel compétent sur les lieux. Les travaux ou activités qui ont produit la trouvaille doivent être suspendus à l'endroit de la découverte, s'ils sont de nature à porter atteinte aux vestiges. Aucun objet ne doit être déplacé, et les vestiges découverts seront protégés de manière à n'être ni endommagés, ni dérobés», indique la loi du 10 décembre 1969 sur la protection de la nature, des monuments et des sites.

Mais la plupart du temps, les trouvailles sont attendues. Dans le canton de Vaud par exemple, une carte recense environ 1'500 régions archéologiques (comprenant 3'000 sites pour plus de 15'000 références bibliographiques), dans lesquelles des vestiges ont été découverts ou sont susceptibles de se trouver. Si des travaux doivent être menés dans ces zones, les entreprises de construction sont averties dès la signature du contrat, explique Reto Aregger, responsable communication de l'entreprise Implenia: «Si l'on suppose d'emblée que des découvertes archéologiques sont possibles, un certain délai pour leur sauvegarde est intégré à la planification du chantier et les services officiels et archéologues sont sur place dès le début des travaux. En cas de découverte avérée, ils peuvent donc réagir rapidement. Mais il n'existe pas de règle universellement valable. L'ampleur des mesures à prendre dépend de la nature, du nombre et des dimensions des trouvailles, ainsi que de leur importance historique». Il ajoute que le personnel est sensibilisé à la possibilité d'une découverte fortuite et sait comment réagir.

Les experts débarquent

«De mémoire, je dirais qu'il arrive une à deux fois par année qu'on nous signale des découvertes. Le plus souvent, il s'agit d'ossements humains, apparaissant lors de terrassements en dehors de régions archéologiques identifiées. Dans le cas d'ossements humains, les ouvriers qui les découvrent contactent la police par précaution, ou directement l'Archéologie cantonale. S'il s'avère que ces restes ne relèvent pas de la police judiciaire, un archéologue se rend alors sur le chantier afin de prendre connaissance du contexte dans lequel sont apparus les restes, évaluer si d'autres vestiges sont encore en place et tenter de les dater», indique l'archéologue cantonale vaudoise Nicole Pousaz. Si une «fouille de sauvegarde» est mise en ouvre (tout dépend de l'intérêt historique et scientifique), les vestiges matériels sont dégagés, dessinés, photographiés et décrits sur place, avant d'être prélevés strate par strate. Différents spécialistes tels que des archéologues, anthropologues, archéozoologues, céramologues ou numismates livreront, au final, un rapport contenant les données scientifiques des investigations. «Seuls les vestiges immobiliers (fondations de bâtiments, base de murs) peuvent éventuellement demeurer sur place pour autant que les terrassements qui les ont mis au jour ne finissent pas par entraîner leur destruction», ajoute Nicole Pousaz.

Pertes de mémoire

Impossible de savoir exactement ce qui se cache encore dans nos sols, mais les vestiges apportent des indications fondamentales sur notre passé. Par exemple, des pollens découverts dans le fond du lac de Montorge, près de Sion, ont permis de faire remonter le début de l'agriculture en Valais à plus de 7'000 ans. Toujours à Sion, la nécropole tumulaire de Don Bosco (voir photo en page 1), quant à elle, offre une vision entièrement renouvelée des pratiques funéraires au premier Âge du Fer valaisan. Leur destruction revient donc à effacer notre mémoire. «Les restes humains sont ceux qui attirent le plus facilement l'attention des ouvriers sur les chantiers de même que les murs. Il y a fort à craindre que des restes plus discrets (poteries préhistoriques, silex, petits objets) ne soient pas perceptibles lorsque les terrassements sont effectués avec des pelles mécaniques ou des bulldozers, raison pour laquelle on ne nous les signale quasiment jamais», déplore Nicole Pousaz.

Le Valais pionnier

Afin d'élaborer un «concept cantonal de protection et de mise en valeur du patrimoine historique», prévu par la loi mais n'existant pas encore, l'Association valaisanne d'archéologie a pris le taureau par les cornes en lançant le projet pionnier au niveau suisse: «Mémoire 21 Valais-Wallis». Des spécialistes de l'histoire, de l'archéologie et de la culture, mais aussi des professionnels de l'aménagement du territoire, de la formation, de la construction et du tourisme ont d'abord été sollicités afin de faire une analyse globale de la situation. Une session d'Etats généraux s'est tenue le 1er septembre 2015 (voir interview). Par la suite, un rapport stratégique sera rédigé à l'intention des autorités valaisannes. Dans les grandes lignes, il proposera la promotion d'une nouvelle image du canton, la familiarisation du public avec les coulisses de l'archéologie et du patrimoine, le renforcement de la formation continue et de l'enseignement de l'histoire, le soutien à la recherche scientifique, la clarification de stratégies d'intervention, de conservation et de participation financière. Le projet est soutenu par l'Office fédéral de la culture et plusieurs autres cantons, dont Vaud, ont manifesté leur intérêt.

 Interview:

Claire Epiney-Nicoud

« Le boom de la construction menace le patrimoine »

Présidente de l’Association valaisanne d’archéologie et responsable du projet «Mémoire 21 Valais-Wallis», Claire Epiney-Nicoud déplore que certaines découvertes ne puissent être mises en valeur faute de moyens et s’inquiète de voir une partie de notre patrimoine disparaitre sous l’assaut des bulldozers. Mais elle est convaincue que des compromis peuvent être trouvés entre les bâtisseurs et les défenseurs de nos richesses patrimoniales.

 

Notre patrimoine enfoui et bâti est-il réellement en danger et dans quelle mesure?

> «Mémoire 21 Valais-Wallis» lance en effet l'alerte sur sa diminution, en Valais comme en Suisse en général. Le danger est d'autant plus d'actualité qu'il est lié au boom de la construction sans précédent que nous connaissons depuis cinquante ans: jamais on n'avait auparavant autant remanié le sol, aussi vite et aussi profondément. Le phénomène a entraîné la disparition d'une partie de notre patrimoine architectural et paysager, ainsi que la destruction de nombreux sites archéologiques.

Quelle est la proportion du patrimoine enfoui par rapport au patrimoine visible, pouvez-vous l'estimer?

> Une grande partie du patrimoine historique du Valais est effectivement encore à découvrir, sans qu'on puisse donner une estimation précise.

Vous dites que ce patrimoine est «sous-utilisé» au niveau scientifique, culturel et touristique. Des exemples?

> Plus de 70 experts ont analysé la situation en Valais; leurs conclusions montrent en effet que, malgré tous les efforts, nous n'avons pas fait fructifier notre patrimoine comme on aurait pu l'espérer. Le problème englobe la mise en valeur des sites et monuments pour le public, mais aussi la recherche, l'enseignement dans les écoles et la promotion culturelle et touristique. Prenons l'exemple de la recherche: des découvertes archéologiques importantes ont été faites dans le Chablais ces dernières décennies, tant à Saint-Maurice qu'à Massongex, Monthey ou Vionnaz. Les études et les publications piétinent cependant, faute de moyens, et retardent d'autant la transmission des nouvelles connaissances. La question de la relève est un autre sujet d'inquiétude.

Comment décide-t-on de la mise en valeur ou non de vestiges ou d'un site historique?

> La décision repose en premier lieu sur une volonté commune. S'y ajoutent bien sûr l'intérêt des vestiges, leur capacité ou non à «parler» au visiteur. Le besoin d'une étude préalable et d'une conservation durable des vestiges se pose également et soulève des problèmes pratiques et financiers qui sont souvent sous-estimés par le public.

Comment concilier essor des surfaces d'habitat et préservation du patrimoine enfoui et bâti: n'est-ce pas un peu utopiste?

> C'est une urgence à laquelle il faut faire face sans fatalisme. Les maîtres mots d'une action commune me semblent être une communication intense sur la question, un sentiment de fierté plus que de charge devant notre héritage, la définition de priorités et l'accent mis sur une conciliation des besoins respectifs entre aménageurs et responsables du patrimoine à l'amont des projets de construction. Des mesures très simples peuvent être appliquées pour faciliter l'information et la coordination des acteurs. D'autres, plus contraignantes, comme la création de zones réservées ou l'octroi indispensable de ressources, doivent recevoir leur contrepartie rapide en termes de qualité de vie et de bénéfice culturel et touristique.

Date:05.11.2015
Parution: 778

La 3D: l'avenir au service du passé

Souvent, la mise en valeur de vestiges à ciel ouvert s'avère problématique. À Saint-Maurice par exemple, priorité a été donnée à la route: devant l'Abbaye, un marquage au sol indique où se trouvaient les bâtisses d'antan. Mais un procédé technologique est en plein essor: la réalité augmentée. À Yverdon notamment, les bâtiments du Castrum romain, fortification et base navale du 4e siècle, ont été reconstitués en 3D. Une application sur téléphone portable ou tablette, baptisée «Storiabox» permet aux visiteurs de voir le site tel qu'il était à l'époque, mais aussi d'obtenir des commentaires audio. Un bon compromis entre la vie actuelle et l'Histoire, qui devrait être certainement amené à se développer sur de nombreux sites historiques.

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