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Faux Hodler : le galeriste sous enquête

Vevey Le Tribunal cantonal a relancé l'enquête sur le marchand d'art soupçonné d'avoir vendu des sculptures faussement attribuées à Hodler. Le procureur et la police de sûreté procèdent à de nouvelles auditions. Elles pourraient démontrer que le galeriste savait qu'il vendait des faux Hodler. En parallèle, un compte bancaire doté de 308'000 frs au nom de sa compagne a été séquestré dans la procédure pénale pour faillite frauduleuse.

Lors de sa présentation de ce plâtre de Hodler aux médias en 2009, le galeriste veveysan parle de 500'000 frs comme prix de départ d'un tirage en bronze. Or la pièce avait été achetée 30 frs dans un marché de Villeneuve, avant d'être falsifiée par un brocanteur. RTS

Serge Noyer

«Il n'est pas exclu que A. ait conclu le contrat du 2 mars 2010 tout en sachant que le plâtre vendu était un faux». Par cette observation, le Tribunal cantonal annulait le 11 mai la non-entrée en matière du procureur de l'Est vaudois, Karim Ben Amor, au sujet de la plainte pénale d'un amateur d'art de La Tour-de-Peilz s'estimant grugé par A., un galeriste veveysan. Dans un premier temps, le magistrat instructeur avait estimé que rien ne permettait d'affirmer que ce marchand d'art savait que le plâtre prétendument réalisé par Hodler était un faux lorsque, ce 2 mars 2010, il en vendait un tirage en bronze pour 400'000 frs à cet acheteur boéland. Ainsi doublement relancé dans son enquête, tant sur le volet de la faillite supposée frauduleuse de A. (lire Le Régional 744) que sur l'escroquerie au faux Hodler, le procureur procède depuis à de nouvelles auditions. A commencer par celle de A. et de sa compagne, longuement interrogés le 30 novembre au sujet de la faillite (voir encadré).

Authentification retirée

S'agissant du faux Hodler, c'est la police de sûreté qui vient de reprendre les auditions, sur mandat du procureur. Le 7 décembre, A. a subi un nouvel interrogatoire. Car si une première enquête de plus de trois ans avait abouti à la condamnation, en novembre 2014, d'un brocanteur de Châtel St-Denis à 180 jours amendes pour escroquerie et faux dans les titres, elle n'avait pas pour autant pu inquiéter A. Le brocanteur avait avoué avoir apposé une fausse signature de Hodler avec une fraiseuse électrique, mais il manquait aux inspecteurs de la sûreté une détermination claire de l'Institut suisse d'étude de l'art (ISEA) quant à son authentification de l'ouvre au bénéfice du galeriste. Or depuis, ce même ISEA s'est publiquement exprimé dans les colonnes du Régional, par la voix de Paul Muller, expert de Hodler: «Nous avons fait une erreur et je le regrette», déclarait-il au sujet de cette attestation, avouant avoir «hésité pendant plusieurs années avant d'authentifier cette ouvre» (lire Le Régional 746).

Et surtout, ce même expert, après avoir certifié l'ouvre comme un Hodler, avait averti A. «dès 2009 et à plusieurs reprises des doutes émis concernant l'authenticité du plâtre» ayant servi de moule pour les bronzes vendus par le galeriste. Courant 2010, le marchand d'art veveysan avait d'ailleurs retiré l'attestation d'inscription au patrimoine suisse de l'ISEA qui était apposée sur l'ouvre. Des éléments que la police de sûreté devrait confirmer en auditionnant une nouvelle fois Paul Muller début 2016, selon nos informations.

«Escroquerie envisageable»

Autre élément à charge contre A. et qui conduira aussi à de nouvelles auditions cruciales début 2016: en août 2013, selon deux témoins retrouvés par Le Régional, A. proposait ces bronzes au prix de 250'000 frs, puis un mois plus tard à 150'000 frs à l'une de ces personnes, lui assurant qu'elle ferait «l'affaire de sa vie»... Ce alors que A. est informé de manière officielle depuis mars 2011, par la police de sûreté, que le plâtre dont sont issus ces bronzes est un faux.

Indice supplémentaire de malversation, le contrat de vente de mars 2010 à l'amateur d'art de La Tour-de-Peilz était assorti d'une clause de remboursement avec une majoration de 10%. En clair, le galeriste veveysan s'y engageait à racheter l'ouvre à son client au prix de 440'000 frs sur demande. Une manière de rassurer l'acheteur au cas où cette ouvre devait perdre de la valeur.

Or, pourtant averti de la falsification de la pièce, A s'est bien gardé d'en informer son client, auquel cas ce dernier aurait pu exiger ce remboursement... Le client ne l'a appris qu'après l'ouverture de la faillite, soit trop tard pour récupérer sa mise, vu l'insolvabilité de A.

Autant d'éléments qui rendent «envisageable la réalisation d'une escroquerie, estime le Tribunal cantonal».

Détail piquant, le courtier montreusien qui à l'origine a déniché ce plâtre, dans un marché coffre ouvert de Villeneuve, l'avait acheté 30 frs... En 2001, il le revend 100 frs au brocanteur falsificateur de Châtel St-Denis, lequel le cède pour 2'500 frs au galeriste veveysan après avoir commis son méfait. Une vraie bonne affaire vu les prix de vente des bronzes issus de ce plâtre. Pour mémoire, outre celui à 400'000 frs vendu en mars 2010, un premier bronze a été vendu 100'000 frs à un collectionneur montreusien en 2007, puis un autre à 120'000 frs en décembre 2010 à Claude Nobs, ainsi qu'un plâtre à 28'000 frs à la compagne du galeriste en mars 2013. Sans compter les éventuels autres tirages puisque, selon nos recoupements, le galeriste en aurait effectué près d'une vingtaine, plâtres et bronzes confondus.

Date:24.12.2015
Parution: 785

308'000 frs séquestrés

Déclaré en faillite en novembre 2013, le marchand d'art a laissé un trou de 2,1 millions de francs. Il fait l'objet avec sa compagne de cinq plaintes pénales pour escroquerie, abus de confiance, banqueroute frauduleuse et soustraction d'actif au préjudice des créanciers, pour des prêts à hauteur de plus d'un million. Au cours de la procédure de faillite, ces derniers ont découvert que la majorité des biens en garantie de leurs prêts n'appartenaient en réalité plus au galeriste depuis longtemps, mais à sa compagne. A. les lui avait vendus dès 2002 pour la somme de 150'000 frs. Les créanciers estiment dès lors avoir été trompés. Après un premier classement de leur plainte sans suite, le procureur Karim Ben Amor a ici également dû ouvrir une enquête, le recours des créanciers ayant été admis par le Tribunal cantonal. Les juges de Lausanne s'appuient sur «les déclarations mensongères de A. quant à la propriété des ouvres qui devaient servir de garanties ainsi que les multiples transactions douteuses avec sa compagne, et d'autres éléments qui suggèrent que l'essentiel du patrimoine du prévenu a été transféré à sa compagne à des conditions qui pourraient être sous évaluées».

«Explications pas claires»

Depuis, le procureur a procédé à plusieurs mesures d'instruction. Dont le séquestre d'un compte bancaire de la compagne de A. doté de 308'000 frs. Le 10 septembre, devant se prononcer cette fois sur le recours de la compagne de A. contre ce séquestre, le Tribunal cantonal confirme la décision du procureur et constate: «De nouveaux éléments tendent à renforcer les soupçons contre les prévenus et non à les dissiper. Ils suggèrent que A. cherchait, secondé par sa compagne, à soustraire les ouvres de sa galerie au détriment des créanciers et qu'il s'est dessaisi des biens inventoriés dans la faillite au profit de sa compagne pour des montants largement inférieurs à ses propres estimations et que des ouvres qui ne lui appartenaient pas avaient été offertes en garanties de prêts obtenus des plaignants.» Auditionné longuement à ce sujet le 30 novembre en qualité de prévenu, tout comme sa compagne, A. s'est montré «pas clair dans ses explications», relève le procureur. Sa compagne quant à elle semble avoir fait preuve d'une certaine légèreté. Notamment lorsque, affirmant s'intéresser à l'art «depuis mon enfance» et répondant au procureur avoir acquis ces ouvres non pas pour aider son compagnon financièrement, mais par «amour de l'art», elle explique qu'elle ne savait pas qu'elle devait les déclarer au fisc. Ce alors qu'elle occupe un poste à responsabilité dans une grande banque...

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