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Lausanne s'embourgeoise

Société Entre cafés boisés, anciens cinémas rénovés et clubs «hipsters», l'offre alternative pullule en ville. Reflet du processus de gentrification de la cité, cette tendance à l'embourgeoisement urbain n'a pas que des avantages. Enquête.

Lausanne a connu l'arrivée de nouvelles classes de populations, que l'on qualifie volontiers de classes «créatives» ou jeunes urbains.

Texte et photo: Marie Goldilocks

Il y a quelques semaines, La Ruche célébrait ses dix ans d'existence. Bientôt, elle déménagera ses quartiers au nord de la Riponne et sera rebaptisée le Folklor. Plus loin, sur la rue Marterey, le Java s'est offert une seconde jeunesse en juillet dernier, avec la rénovation de son étage. Enfin, à l'ouest de la ville, un garage automobile désaffecté a cédé la place au Bref café, décoré dans un esprit hautement créatif.

Autant de lieux dits «alternatifs», tirés d'une longue liste qui englobe encore le Port-franc, l'Atelier, la Jetée ou la cave du Bleu Lézard. Si leur carte, leur localisation et leur ambiance générale diffèrent sans doute les uns des autres, tous capitalisent sur les nouvelles tendances à l'œuvre dans l'agglomération lausannoise. Ils ont en commun leur clientèle cible, issue d'une couche de la société urbaine jeune, branchée, et souvent étiquetée comme «hipster», comme le dénote Audrik Augsburger, géographe en économie territoriale dans une société de conseil en développement urbain lausannoise. «Historiquement, le mouvement alternatif s'applique à toute forme d'événement atypique en milieu urbain souhaitant se démarquer des normes établies dans une logique associative libre, analyse-t-il. Même si cette offre socioculturelle demeure dans l'espace urbain, elle s'est vue enrichie d'une offre plus aisée, avec laquelle elle peut être en concurrence. Elle rejoint ainsi l'évolution que connaissent nombre de grandes villes dans leur développement avec l'arrivée de nouvelles classes de populations à la fois alternatives et plus aisées, que l'on qualifie volontiers de classes «créatives» ou jeunes urbains dans les politiques urbaines.»

«Boboisation» des villes

Pour ce spécialiste des mutations socio-économiques urbaines, la multiplication de ces lieux de consommation atypiques et culturels n'est pas due au hasard, ni même à un effet de mode, mais avant tout au «processus de gentrification de la ville, poursuit le Lausannois (réd: anglicisme créé à partir de gentry, « petite noblesse»). En d'autres termes, on parle volontiers de l'embourgeoisement urbain que connaissent de nombreuses grandes villes.» D'aucuns parlent même de «boboisation» des villes.

De manière générale, avec le phénomène de «retour à la ville», les métropoles connaissent l'arrivée de classes plus aisées qui investissent des quartiers et espaces initialement occupés par des habitants plus classiques et usagers parfois moins favorisés, transformant ainsi le profil économique et social du quartier au profit exclusif d'une couche sociale spécifique. «Evidemment, ces mutations sont lentes, mais elles peuvent être rapides lorsqu'elles s'inscrivent dans des projets de requalification urbaine. Il y a des conséquences positives qui découlent de ces processus, argumente Audrik Augsburger. Les habitations et parcs sont rénovés et embellis, les nouvelles constructions contribuent au développement du marché du travail, le taux de criminalité baisse, et les fonds publics peuvent augmenter de la même manière que la taxe de propriété.»

Hausse des loyers

Mais force est de constater que des effets négatifs sont aussi à observer lorsqu'ils ne sont pas anticipés ou mal gérés par les collectivités publiques, puisque les couches sociales plus classiques ou moins privilégiées ne trouvent plus une offre socio-économique qui leur correspond et sont souvent poussées vers la périphérie suite à la hausse des loyers. De leur côté, les petits commerces plus classiques font face à une vive concurrence, malgré la fidélité de leur clientèle. «Il devient alors nécessaire de trouver des solutions à la fois économiques, culturelles et sociales pour permettre à l'ensemble des populations et activités de cohabiter avec le développement de cet embourgeoisement, illustre le géographe. Le point de départ est variable. Parfois, c'est la ville qui met en place une opération de marketing urbain pour dynamiser ses rues et favoriser la mixité, dans d'autres cas, il s'agit d'une action mise en place par les petits commerces pour gagner de la visibilité.»

A titre d'exemple, la ville de Lausanne donne la part belle au Marché du centre ville tous les mercredis et samedis, ainsi qu'à d'autres manifestations culturelles. Ces dernières permettent aux habitants d'investir des rues historiques abritant petits commerces et artisans locaux. Plusieurs associations s'activent aussi, comme «Lausanne à table» pour les restaurateurs locaux, ou autres entités indépendantes. «Dans ces dynamiques, le soutien et le maintien d'une offre économique mixte pour la population sont un prérequis pour assurer un développement urbain durable. Ce qui constitue le cœur de la dynamique économique des villes, c'est avant-tout la diversité», conclut Audrik Augsburger.

Date:15.09.2016
Parution: 820

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