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Pensées pédophiles :
Peut-on éviter le pire ?

Pédophilie En Suisse, environ 50'000 adultes, hommes et femmes, éprouveraient une attirance sexuelle à l'égard des enfants. Le chiffre varie selon les études et ne peut être exact dans la mesure où tous les cas ne sont pas identifiés. Principalement active depuis 1995 dans l'aide aux victimes, l'association Dis No, fondée à Lausanne, mais basée à Monthey, a recentré son action en 2014 sur sa mission première: la prévention. Elle s'adresse à des personnes de toute la Suisse romande n'ayant jamais commis d'abus, mais qui se sentiraient à risque». Une action délicate, car pas toujours bien comprise du grand public, mais qui vise à éviter les passages à l'acte, afin de contribuer à une diminution du nombre d'enfants victimes d'agressions sexuelles.

Pensées pédophiles : Peut-on éviter le pire ?

Valérie Passello

«Je vous contacte car je me pose des questions sur une potentielle déviance pédosexuelle qui serait présente chez moi depuis des années... J'ai 26 ans et ça fait un moment que je vis avec, mais j'ai l'impression que les pulsions s'accentuent avec le temps et ça me terrifie! J'ai envie d'une vie normale, de pouvoir avoir une vie conjugale et familiale saine et épanouissante et j'ignore totalement si j'ai déjà franchi une ligne signifiant qu'effectivement, j'ai des tendances pédophiles, ou s'il n'y a rien d'alarmant (j'aimerais qu'il n'y ait rien d'alarmant!)». Comme Marc*, ils sont une trentaine de Romands à avoir contacté l'association Dis No depuis 2014 afin de chercher un appui pour éviter de commettre l'irréparable. Environ la moitié l'ont fait spontanément, d'autres ont été signalés par leur entourage et certains ont entrepris cette démarche après que leur consommation d'images à caractère pédopornographique a été découverte par autrui. «Il y a toujours un moment-clé, mais les motivations et les profils varient, chaque cas est différent», décrit la directrice adjointe de Dis No, Lisa Ancona.

Parlons-en!

Pour François Boillat, directeur de l'association fondée à Lausanne mais dont les locaux sont basés à Monthey, appeler à l'aide n'est pas simple: «Lorsque je m'entretiens avec ces gens, il arrive que l'une des premières phrases qu'ils prononcent soit: «Je suis un monstre». Ces personnes se sentent souvent honteuses après une pulsion, elles se dévalorisent et vont parfois jusqu'au suicide. Il est important de leur offrir une écoute et de les aiguiller vers les bons interlocuteurs, car être mal reçu peut provoquer un renfermement. Rester dans l'isolement ne fera qu'accentuer leur problème».

Aider les pédophiles? Le raccourci est vite fait et l'action de Dis No suscite parfois des réactions de méfiance, voire de rejet. Lisa Ancona analyse le phénomène: «Ce problème touche à nos côtés sombres, les gens ne veulent pas en entendre parler. C'est un paradoxe: tout le monde est d'accord pour dire que les abuseurs d'enfants doivent se faire soigner, mais la prévention reste un tabou. Pourtant, agir en amont permet d'éviter que des abus soient commis». Et les cas sont plus fréquents que l'on croit: selon une récente campagne de l'association ESPAS (Espace de Soutien et de Prévention des Abus Sexuels), active dans les cantons de Vaud, du Valais et de Fribourg, un jeune sur cinq en moyenne serait victime d'abus sexuels au cours de sa vie, même si tous ne sont pas le fait de personnes plus âgées, la plupart de ces abus étant commis par des jeunes du même âge. Des chiffres tirés de l'étude «Optimus», portant sur 6'700 élèves de 15 à 17 ans et les renseignements fournis par 324 organismes œuvrant dans le domaine de la protection de l'enfance et de la jeunesse. Cette étude, dont la conception, la méthode et la collecte de données ont été assurées par l'université de Zürich, fait référence dans le domaine. Elle en est actuellement à son 3e cycle de recherche, qui devrait s'achever en 2018 et aboutir à une base de données uniformisée au sujet de la maltraitance sur les enfants en Suisse.

Long chemin vers l'abstinence

Chaque année dans le canton de Vaud, environ 100 à 150 personnes sont incarcérées pour des délits sexuels. L'association Dis No veut intervenir bien avant ce stade, en s'adressant dans sa campagne aux personnes qui n'ont pas commis d'abus. Elle garantit l'anonymat à ses interlocuteurs, sauf dans le cas où l'un d'entre eux avoue avoir abusé d'un enfant: son devoir sera alors de le dénoncer. Elle ne fournit pas de suivi psychologique ou de traitement, mais possède un carnet d'adresses qui permet d'agir rapidement et d'orienter les personnes «à risques», ou en souffrance, vers des sexologues, psychologues ou psychiatres compétents, le plus près possible du domicile du demandeur. Le premier contact permet aussi d'éclaircir la situation et de définir la suite à donner à un appel.

Mais pas question, pour les personnes ayant des idées pédophiles, de se donner bonne conscience en appelant Dis No, sans une réelle volonté de changer les choses. La possession d'images pédopornographiques, même de mangas par exemple, est punissable par la loi depuis 2014 (voir encadré). «Notre but est d'aider les personnes qui consomment ce type d'images à aller vers l'abstinence, en leur rappelant que derrière ces représentations, il y a des enfants qui ont été victimes d'abus. Quand le lien est établi, nous les encourageons à prendre leurs responsabilités. S'ils ne sont pas motivés, nous renonçons à les suivre, c'est notre limite», précise Lisa Ancona.

Eviter tout dérapage

Si les psychiatres et psychologues ne s'accordent pas tous sur le diagnostic même de pédophilie ni sur sa potentielle «guérison», il est possible de mettre en place des stratégies pour éviter tout dérapage. Les personnes concernées devront apprendre à identifier les situations à risques, à les anticiper et à être capables de demander de l'aide lorsqu'elles se trouvent fragilisées, déstabilisées et que l'attirance pathologique peut risquer de refaire surface. Elles devront en outre mieux percevoir l'inadéquation de certains comportements envers les enfants et prendre conscience de leurs vulnérabilités. Un apprentissage difficile à mener sans soutien, d'où l'utilité d'une action comme celle de Dis No, «qui permet d'allumer la première petite lumière pour avancer dans un travail thérapeutique», illustre François Boillat.

* prénom d'emprunt

Interview

Bruno Gravier: « Agir avant le passage à l'acte »

Professeur de psychiatrie à l'université de Lausanne, Bruno Gravier exerce depuis 1991 comme chef du service de Médecine et de psychiatrie pénitentiaires qu'il a créé au CHUV, où il a notamment développé la prise en charge thérapeutique des auteurs de violences sexuelles. Pour lui, un traitement bien conduit peut éviter le passage à l'acte et réduire significativement les récidives, sans toutefois constituer de garantie absolue.

La pédophilie, est-ce une maladie?

> La pédophilie n'est pas une maladie psychiatrique comme peuvent l'être la schizophrénie ou la dépression. C'est un trouble psychique qui se manifeste par une attirance particulière que l'on définit comme un trouble de la préférence sexuelle. Cette attirance peut conduire à des comportements qui visent à apaiser l'excitation suscitée par cette attirance pathologique. Ces comportements tombent souvent sous le coup de la loi et peuvent aller de la consultation de sites pédopornographiques jusqu'à des abus sexuels sur des enfants, parfois répétés. Les personnes qui présentent ces comportements sont, en règle générale, conscientes qu'ils constituent une transgression grave. Elles connaissent la plupart du temps une insertion sociale satisfaisante et sont bien au fait des lois et des interdits.

Peut-on en «guérir»?

> Il est toujours difficile de parler de guérison en psychiatrie. Dans le cas de la pédophilie, il y a deux aspects à prendre en considération: mettre fin à la survenue de comportements dommageables à autrui et inacceptables, éviter leur réitération, mais aussi comprendre et apaiser la souffrance qui souvent est au cœur du fonctionnement psychique de ces personnes, dont elles ne sont pas toujours conscientes. Les sujets qui acceptent ces deux aspects et de s'engager dans un chemin, souvent difficile, en tirent la plupart du temps bénéfice, même si cela les conduit aussi à faire face à la justice.

Comment est-elle prise en charge?

> Il y a différentes approches, souvent complémentaires et principalement la psychothérapie individuelle et de groupe. Celle-ci peut être soutenue par des traitements pharmacologiques qui sont indiqués quand la personne se rend compte qu'elle est envahie de manière incoercible par cette attirance pathologique et l'impulsion à passer à l'acte. L'important n'est pas tant la méthode thérapeutique que l'expérience des thérapeutes qui doivent avoir reçu des formations spécifiques. Ce sont des traitements qui nécessitent aussi souvent d'être supportés par une équipe soignante. Il est parfois nécessaire de prendre en charge ces patients en co-thérapie pour mieux faire face aux mécanismes psychiques particulièrement destructeurs qui peuvent se déployer dans ces thérapies.

Après une peine de prison assortie d'un suivi médical, quelle est la proportion de récidives?

> Tout dépend du type de délit, de sa gravité, de son ancienneté, de sa répétitivité. Les récidives sont loin d'être la règle. On sait maintenant qu'un traitement bien conduit contribue de manière significative à les réduire. Mais il est illusoire de penser que le traitement est LA solution et peut constituer une garantie de non-récidive.

La prévention auprès des personnes ayant des idées pédophiles peut-elle être efficace?

> Bien sûr. Souvent des personnes envahies par de telles idées luttent pendant longtemps contre le passage à l'acte. Elles vivent ces pensées sans oser en parler et dans la honte car elles sont conscientes que ces pensées peuvent les conduire à des actes inacceptables.

Date:27.10.2016
Parution: 826

Les infractions sexuelles: ce que dit la loi

Dans le Code Pénal suisse, les infractions contre l'intégrité sexuelle sont définies dans les articles 187 à 213. Extraits:

«Celui qui aura commis un acte d'ordre sexuel sur un enfant de moins de 16 ans, celui qui aura entraîné un enfant de cet âge à commettre un acte d'ordre sexuel, celui qui aura mêlé un enfant de cet âge à un acte d'ordre sexuel, sera puni d'une peine privative de liberté de 5 ans au plus ou d'une peine pécuniaire».

«Celui qui aura fabriqué, importé, pris en dépôt, mis en circulation, promu, exposé, offert, montré, rendu accessibles ou mis à la disposition des écrits, enregistrements sonores ou visuels, images ou autres objets pornographiques ou des représentations pornographiques, ayant comme contenu des actes d'ordre sexuel avec des enfants (...), sera puni d'une peine privative de liberté de 3 ans au plus ou d'une peine pécuniaire».

«Celui qui aura acquis, obtenu par voie électronique ou d'une autre manière ou possédé des objets ou des représentations (...) qui ont comme contenu des actes d'ordre sexuel avec des enfants ou des animaux ou comprenant des actes de violence, sera puni d'une peine privative de liberté d'un an au plus ou de l'amende».