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«Nous voulons briser la chaîne de la discrimination»

Leysin Une famille venue d'Ukraine se bat pour rester en Suisse. Victimes de brimades et de discrimination dans leur pays, les parents n'imaginent pas devoir imposer cette réalité à leurs enfants. Portrait.

Vladyslav, Maria, Marta et Valéry Martseniuk (de g. à d.) aspirent à une existence simple, où les traits de leurs visages ne seraient pas source de harcèlements quotidiens.

Texte et photo: Valérie Passello

Valéry et Maria Martseniuk s'expriment en bon français, même s' «il est un peu plus difficile de trouver les mots aujourd'hui, car on est dans l'émotionnel», s'excuse Valéry. Leurs enfants Marta et Vladyslav, de respectivement 12 et 10 ans, jouent dans le salon: ils ont déjà l'accent vaudois, alors qu'ils sont arrivés en 2014. Et «ils cartonnent à l'école», relève fièrement leur papa. Une jolie famille qui semble pourtant frappée d'une malédiction: Maria vient de la république de Yakoutie, à l'Extrême-Orient de la Russie, et cette origine se voit sur son visage aux traits asiatiques. Elle se souvient: «Lorsque j'ai perdu ma mère, notre famille est retournée en Ukraine, pays d'origine de mon père. C'est là que la discrimination a commencé: à l'école, dans le quartier, dans les transports publics, partout où j'allais, je recevais des insultes et des menaces». Maria n'avait alors que 11 ans.

«Le peuple de Yakoutie est considéré par les Ukrainiens comme fou, sauvage, alors on n'hésite pas à l'humilier. Après notre mariage, nous avons d'abord déménagé dans une autre ville, mais les agressions ont repris là-bas. Puis nous avons réalisé que notre fils, qui a le même visage, était confronté au même problème. C'était une souffrance morale insoutenable, nous avons compris que ça ne s'arrêterait jamais en restant dans notre pays», raconte Valéry. Afin d'épargner leurs enfants, mais aussi voyant le conflit enfler entre l'Ukraine et la Russie, les Martseniuk ont finalement pris le chemin de la Suisse. Pas pour des raisons économiques, car Valéry gagnait bien sa vie en tant que traducteur-interprète indépendant, mais bien pour briser la chaîne de la discrimination, pour donner une chance à leurs enfants et à leur descendance par la suite.

Un long combat

Portés par l'espoir d'une vie normale, dans la dignité et le respect, les membres de la famille ont tout supporté sans se plaindre. La vie en foyer d'accueil, les déplacements d'un centre de migrants à un autre, la joie de recevoir un permis N en tant que demandeurs d'asile, l'attribution d'un appartement sur les hauts de Lausanne, puis le couperet de la décision bernoise: l'argument de la discrimination raciale n'est pas pris en considération.

Retour à la case départ pour les Martseniuk qui ont dû rendre leur appartement et redemander l'aide d'urgence. Depuis avril 2016, ils vivent à nouveau en foyer, à Leysin cette fois. Si Valéry était renvoyé en Ukraine, il serait probablement emprisonné pour désertion: «Chez nous, qui dit prison dit torture, les conditions d'incarcération sont inhumaines, elles n'ont rien à voir avec la Suisse», affirme-t-il. Mais c'est surtout pour Marta et Vladyslav que le couple tient le coup: «Nous refusons de ramener nos enfants dans un pays où ils seront confrontés à la guerre et à la discrimination».

Encore de l'espoir

Au long de leur parcours en Suisse, les Martseniuk ont rencontré des personnes prêtes à les soutenir. À Leysin par exemple, ils fréquentent les membres de l'association St-Agnès contact, composée d'habitants de la station qui aident les migrants du foyer dans leurs démarches d'intégration. La famille fait d'ailleurs de grands efforts en la matière: Maria a travaillé comme bénévole à la bibliothèque et se voit bien intégrer les pompiers. Un peu timide, Valéry hésite encore à faire partie de la chorale du village, mais il se renseigne sur les sociétés locales. Quant à Marta, elle s'est inscrite au groupe de théâtre du coin. Une pétition pour appuyer la famille dans sa demande d'asile sera lancée bientôt et malgré le refus de Berne, une demande d'admission provisoire pourrait encore être déposée au niveau cantonal. «Ce qui m'a le plus frappée ici, c'est que les gens me sourient: je n'y étais pas habituée. En Ukraine, on me regardait comme un corbeau blanc», conclut Maria. En Suisse, l'expression est «mouton noir», mais le sens est le même...

Date:16.02.2017
Parution: 840

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