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« Cette chaleur humaine me donne des frissons »

Monthey En ouverture de la semaine contre le racisme, le peintre gruérien Jacques Cesa proposera des extraits de son livre «Aller simple pour Lampedusa», fruit de centaines de rencontres avec des migrants. Rencontre, avant sa venue le 17 mars, dans le cadre des soirées lecture de la bibliothèque interculturelle A Tous Livres.

Le peintre Jacques Cesa dans son atelier, où sont suspendus quelques-uns des dessins fusain-pastels qui évoquent ses rencontres avec des migrants.

Texte et photo: Valérie Passello

Sensible, attentif à ce qui l'entoure et touché par la condition humaine, le peintre et graveur Jacques Cesa, à travers ses œuvres, montre la réalité. Simple, sans artifice, brute. Belle parfois, douloureuse souvent. Il arrive aussi que son expression se teinte d'onirisme, exprime une vision ou parte dans l'imaginaire, mais le socle reste réaliste. «Le dessin est ma mémoire, c'est mon outil de travail principal, un langage direct que j'ai développé par des années de pratique», explique-t-il. En 2015 et 2016, l'artiste a choisi de partir «à contre-courant», de retourner sur la terre de ses aïeux paternels, l'Italie, à la rencontre des migrants venus d'Afrique. «Je suis parti la première fois en camping-car, avec des personnes qui se relayaient pour me conduire. L'année suivante, j'ai pris les transports publics. Dans les grandes lignes, je suis allé de Milan à Foggia, puis j'ai traversé le centre de l'Italie jusqu'à Rome, avant de descendre jusqu'en Calabre et en Sicile pour enfin rejoindre Lampedusa», raconte-t-il.

Des centaines de rencontres

Au total, l'artiste a visité une quinzaine de centres accueillant des migrants. «Mon but n'était pas de critiquer l'état de ces centres ou leur organisation, parfois gérée par des sous-mafias locales, mais je voulais rencontrer les migrants. Dire des choses simples et ordinaires, montrer qu'ils existent, qu'ils sont là. Mon rôle d'artiste est de témoigner. J'ai remarqué que chez nous, on parle souvent des migrants comme d'une masse dans laquelle il faut trier pour garder les bons et renvoyer les mauvais. Mais ce n'est pas un troupeau, ce sont des individus, des êtres humains à part entière et chacun a une histoire à raconter. C'est ce qui m'a motivé dans ce voyage». Grâce à l'appui d'ONG locales, Jacques Cesa a pu s'entretenir avec des centaines de migrants, sans s'imposer et avec patience, conscient que les confidences prennent du temps. Crayon à la main, le peintre n'a cessé de saisir l'instant, provoquant la curiosité, l'amusement ou, quelquefois, la méfiance des personnes rencontrées.

«Il a craqué devant moi»

De son périple, le peintre a ramené chez lui à Crésuz, en Gruyère, plus de 130 dessins au crayon, des petits carnets bleus remplis de notes et une trentaine de grands dessins mêlant fusain et pastels. Un livre est en préparation, ainsi qu'une exposition, prévue en juin au festival «Altitudes» de la Part-Dieu. À la Salle des Gouverneurs du Château de Monthey ce 17 mars, il évoquera ce qu'il a vécu, présentant en primeur quelques-unes de ses œuvres. «Je serai accompagné de l'écrivain Raymond Durous, qui a rédigé la préface de mon livre, ainsi que de ma fille Céline Cesa, qui est comédienne professionnelle et qui lira des passages de mon journal de travail, car moi je ne sais pas bien raconter», indique humblement Jacques Cesa.

Pourtant, lorsqu'il présente ses dessins, les personnes croisées en chemin prennent vie aussi bien par les traits de l'artiste que par ses paroles. «Ici, c'est un jeune Sénégalais qui a craqué devant moi et s'est mis à pleurer: il venait d'apprendre par téléphone que sa femme allait être remariée à quelqu'un d'autre, car il n'avait pas l'argent pour rentrer au pays. Là, c'est un petit garçon qui m'a dit qu'il voulait être magicien plus tard, afin de changer les pierres en or pour les donner à ses parents. Enfin sur ce dessin, ce sont des femmes qui se réveillent aux abords de la gare de Milan. Elles n'ont pas le droit d'utiliser les sanitaires de la gare, réservés aux voyageurs, mais elles passent des heures à s'occuper les unes des autres pour se faire belles. Cette chaleur humaine me donne des frissons». Chaque rencontre est différente, Jacques Cesa les relate avec générosité et, si on les lui a donnés, il se souvient même des noms, qu'il a soigneusement notés au bas de toutes ses feuilles noircies au crayon. Par cette démarche, le peintre veut relater les choses de la manière la plus juste possible: «Ce qui m'intéresse, c'est de voir comment sont les corps, les visages et les mains. Et s'ils parlent, leur voix va rentrer dans le dessin avec leur histoire».

Date:16.03.2017
Parution: 844

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