Télécharger
l’édition n°859
au format PDF
Région Lausanne Région Lavaux Région Riviera Région Chablais Région Oron
Dernière minute
La semaine prochaine
Bonus du net

Le municipal de la police arrêté

Aigle Élu à la Municipalité en mars 2016, le socialiste P. R., conseiller économique et planificateur financier, ancien président du club de football local, a été interpellé par la police, entendu par le Ministère public, puis relâché. Il est soupçonné d'«infractions économiques». L'intéressé conteste fermement les accusations portées contre lui. Enquête.

Valérie Passello, avec Priska Hess

«P.R. a été interpellé le 22 juin 2017. Après avoir été entendu par la police et par moi-même, celui-ci a été relâché le même jour. Les investigations portent sur des infractions économiques et se poursuivent», confirme au Régional, qui enquêtait sur cette affaire, Sophie Koehli, procureure en charge du dossier au Ministère public de l'arrondissement de l'Est vaudois à Vevey. La magistrate précise en outre que l'affaire n'est «pas en lien avec le FC Aigle», présidé par l'intéressé jusqu'en février dernier.

Municipal de la sécurité depuis les élections de mars 2016, P.R. bénéficie de la présomption d'innocence, mais l'étau semble se resserrer sur ses différentes activités exercées à titre privé. Conseiller économique et planificateur financier, le nom de ce notable aiglon apparaît au moins dans une dizaine d'entreprises au registre du commerce. Sa société de conseil-gestion-fiduciaire a été déclarée en faillite trois fois. Après avoir été annoncée en liquidation une première fois le 14 mars, puis le 4 avril et le 31 mai, elle a bénéficié de trois effets suspensifs de faillite successifs, le dernier ayant été prononcé le 7 juin. Selon nos informations, le gestionnaire aurait à chaque fois payé une partie de ses dettes pour bénéficier de ces sursis, avant de retomber en faillite. D'après les différentes sources interrogées, dont certains créanciers, le montant de ses poursuites se situerait entre «plusieurs centaines de milliers de francs» et jusqu'à «plusieurs millions».

Graves accusations

Les très nombreux interlocuteurs contactés par Le Régional, qui tiennent tous à témoigner anonymement en raison des procédures en cours, décrivent un procédé identique: «Il prend d'un côté pour boucher les trous de l'autre. Lorsqu'il est mal pris pour verser ce qu'il doit, il signe des papiers où il promet de rembourser», affirment-ils. Parmi les personnes qui s'estiment lésées, des privés, dont plusieurs personnes âgées, lui auraient confié leur fortune, leurs économies ou la gestion de leurs affaires courantes, s'apercevant au bout de quelque temps que leurs factures n'étaient pas payées par ce mandataire. «L'argent a disparu, nous commençons à nous faire à l'idée qu'il ne sera jamais remboursé, confie une victime présumée, cela fait des années que nous essayons de le récupérer en vain, malgré les belles promesses.» Cette personne affirme que cette situation aurait fait des ravages tant psychologiques que pécuniaires au sein de sa famille. Elle aurait également «subi des pressions verbales devant témoins» de la part de P.R, alors qu'elle insistait pour récupérer son argent. Il serait question ici de plusieurs centaines de milliers de francs. Plongée dans la précarité, «déposer une plainte pénale s'avérerait trop coûteux, même si nous aimerions bien le faire», ajoute-t-elle.

Une autre source, à qui P.R. devrait de l'argent dans le cadre d'une succession, déclare: «Une procédure pénale va partir, j'attends juste la détermination de mon avocat quant à la stratégie à adopter». Plusieurs entreprises formulent aussi des griefs à l'encontre de ce conseiller économique. L'une d'entre elles indique que «quelque chose est en cours contre lui», refusant de communiquer davantage. Une autre certifie qu'un montant de plus d'un demi-million aurait été «emprunté» et envisage aussi une procédure pénale. Et les termes pour qualifier P.R. ne sont pas tendres: certains évoquent «un petit Madoff», d'autres «le plus gros escroc d'Aigle», d'autres encore le surnomment «Masterchef, tellement il traîne de casseroles».

Quant au FC Aigle, même si, rappelons-le, l'enquête en cours n'a pas de rapport avec le club, «P.R. ne l'a pas laissé dans une situation financière brillante», déplore Charles-Henri Coutaz, qui lui a succédé à sa présidence. Différents interlocuteurs racontent qu'il aurait «embauché et logé des joueurs étrangers, sans payer les locations ni les salaires», ce qui aurait plongé le club «dans une situation catastrophique». Des factures y arriveraient encore à ce jour, indique une autre source, soit quatre mois après le départ de l'intéressé.

«Secret de polichinelle»

À Aigle, tout le monde a son mot à dire sur celui qui a été élu en mars 2016 à l'exécutif. «Déjà bien avant les élections, nous savions qu'il avait des choses à se reprocher. Nous étions d'ailleurs étonnés que son parti ose le présenter et que rien ne soit sorti pendant la campagne», évoquent plusieurs habitants. Une Aiglonne se souvient: «Pendant les élections, je disais aux gens de ne pas voter pour lui. On raconte depuis longtemps qu'il conseille des placements à des petits vieux, qu'il leur fait miroiter des choses et que, comme il s'agit souvent de sommes non déclarées, les personnes qui ne récupèrent pas leur argent n'osent pas porter plainte». Une autre confirme: «Dans mon cas, j'ai un papier signé, mais la plupart n'en possèdent même pas, du coup, ils ne disent rien». L'un de nos interlocuteurs tempère tout de même: «Il est clair que l'on savait qu'il y avait des affaires, c'était un secret de polichinelle à Aigle. Mais n'oublions pas qu'il est toujours présumé innocent. Toutefois, si les soupçons se confirment, c'en est fini politiquement».

Statu quo à la Municipalité

Son mandat public n'est pas en cause pour l'instant, selon le syndic et conseiller national aiglon Frédéric Borloz: «Nous savions qu'il y avait des affaires en cours. Nous en avons toujours parlé avec lui en toute transparence, lui demandant des nouvelles régulièrement. Tant qu'il n'y a rien de pénal, pas d'éléments tangibles, il n'y a rien à faire. Il faut être prudent avant d'affirmer quoi que ce soit: n'importe qui peut porter plainte contre autrui. Ce n'est pas parce qu'il a été entendu qu'il est coupable de quoi que ce soit». Concernant l'arrestation du 22 juin, le syndic, contacté le 27 juin, affirme ne pas avoir été mis au courant: «Vous me l'apprenez, c'est un élément nouveau», lâche-t-il, visiblement embarrassé par la tournure que prend ce dossier.

Pour autant, ce type d'affaire est-il conciliable avec un mandat de municipal, a fortiori en tant que responsable du dicastère de la sécurité et de la police, garant de l'autorité et de la loi? «La question de l'exemplarité est vaste: nous restons des humains, rétorque Frédéric Borloz. Je peux avoir une contravention parce que je me suis mal garé; cela signifie-t-il que je ne suis pas exemplaire? Il est difficile de dire exactement où se trouve la limite». Toutefois, le syndic n'exclut pas la possibilité de prendre des mesures si la situation l'exige: «L'une des prérogatives du syndic est de s'assurer que les élus de l'exécutif puissent être à même de remplir leur mandat. Si ce n'est plus le cas, nous agirons en conséquence, avec les moyens que nous avons à disposition».

Du côté des milieux politiques, notamment du parti de l'intéressé, qui, à l'instar du syndic, vient de prendre connaissance avec stupeur de cette arrestation et de ces éléments, une prise de position devrait être communiquée rapidement.

À propos des placements d'argent émanant de personnes privées :

A propos de la gestion du FC Aigle :

A propos de l'affirmation selon laquelle «il prendrait de l'argent d'un côté pour rembourser d'autres dettes plus anciennes, ce qui lui éviterait des plaintes, mais l'entraînerait dans un endettement toujours plus important» :

A propos de l'argent qui aurait été «emprunté» dans des entreprises :

Sur son mandat à la Municipalité et sa crédibilité en regard de l'enquête en cours :

Date:28.06.2017
Parution: 859

« Je conteste toute infraction économique »

Contacté par Le Régional, P.R. s'insurge, évoquant «des jalousies et des bruits» destinés à lui nuire. Il accepte néanmoins de répondre aux questions portant sur les points évoqués dans notre enquête.

«Des personnes ont prêté de l'argent à des sociétés afin que celles-ci leur procurent un certain rendement. Cet argent leur sera remboursé selon les termes du contrat liant ces personnes aux sociétés concernées ou selon un avenant au contrat fixant un échéancier à convenir d'entente entre les parties. J'ai toujours voué beaucoup d'attention à ma clientèle et continuerai à tout mettre en œuvre pour la satisfaire.»

«Ce club a rencontré des difficultés financières comme beaucoup d'autres dans le sport amateur. Le comité de ce club a investi beaucoup de temps et d'énergie à son bon fonctionnement et ne saurait être considéré comme responsable de sa situation financière. Son président (réd: c'est-à-dire lui-même jusqu'en février) non plus.»

«Je ne fais pas l'objet de poursuites pour plusieurs millions.»

«Je le conteste.»

«Je n'ai jamais fait l'objet d'une condamnation pour infraction économique et conteste en avoir commis. Dans ces circonstances, mon mandat politique n'a pas à être remis en cause et je vous saurais gré de respecter la présomption d'innocence à mon égard.»

Dans ce dossier

Documents

En images

Vidéo
Documents audio