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E-sport suisse: le déclic

Jeux vidéo L'e-sport helvète connait un tournant. En 2018, de gros sponsors entrent dans la danse, ouvrant de nouvelles perspectives pour son développement. Globalement, ce marché génèrera plus de 1,5 milliard de revenus en 2021, dépassant du même coup ceux de la Formule 1. Entre Lausanne et Sierre, des clubs se forment alors que la fédération suisse est en discussion avec Swiss Olympic. Enquête et reportage dans un monde fait de franglais, d'équipes de compétiteurs acharnés et de clics de souris, avec Maxime «Shino» Delavy (notre photo de page 1), coach veveysan du Lausanne-Sport version jeu vidéo.

Amit Juillard

Amit Juillard

Vu de l'extérieur, rien ne laisse présager ce qui se passe dans cette chambre du dernier étage. «Zarya! Zarya! Zarya!»; «Monkey no jump!»; «Je le voyais pas, j'ai pas pu le discard»; «One!»; «On va speed sur le rain!»; «Ils vont partir goat to call...» Derrière ce charabia franglais et des écrans d'ordinateurs disséminés entre la Suisse romande et la France se cachent des athlètes de haut niveau. Ce soir, c'est entraînement pour cette équipe de la section e-sport – pour sport électronique de compétition – du Lausanne-Sport (LS), l'une des deux meilleures du pays. Dans les hauts de Vevey par une froide soirée, Maxime Delavy, dit «Shino», leur coach, accueille Le Régional chez lui ce jeudi 29 novembre.

Sa «team» de six joueurs évolue sur Overwatch, jeu vidéo de tir futuriste où deux clans s'affrontent en plusieurs manches. En Suisse, pas de joueurs professionnels comme en Corée du Sud ou aux Etats-Unis, mais des séances d'entraînement conséquentes: trois heures quatre soirs par semaine en équipe, huit heures de plus pour soi. «C'est ce qu'il faut pour être au top niveau en Suisse, constate-t-il. Ailleurs, il y a des équipes qui s'entraînent de 16h à minuit cinq fois par semaine!»

«Comme un phare dans la nuit»

Au programme à partir de 21h15: un match amical en ligne face à un collectif français de même force. Chaque membre se sera individuellement échauffé sur son clavier avant. But de cette session: améliorer la communication. «C'est la base. Etablir des tactiques et des plans de jeu, ça demande beaucoup de communication. Donc ce soir, on va jouer un type de composition qui en demande beaucoup.»

Maxime Delavy, maillot du LS floqué de son surnom sur les épaules, observe la confrontation depuis son siège de «gameur», réplique de celui d'un pilote de rallye automobile. Il prend des notes, donne des instructions à sa capitaine, Nastasia «Khirya» Civitillo, par écrit sur le chat («Dis-leur que tu es comme un phare dans la nuit!») et peste souvent («Le nombre de fois où on est «split», c'est hallucinant!»).

Ce vendeur de 33 ans a vu son sport évoluer. En 1999, il commence la compétition sur Counter Strike, jeu de guerre et terrorisme. Il rejoint l'une des meilleures «squads» d'Europe et porte le maillot de la Nati en 2002 lors de la coupe du monde en Corée. «Mais au fur et à mesure, tu vieillis, t'as plus envie de «try hard», de jouer à fond sur un seul jeu.» Petit à petit, des équipes, des clubs et des championnats – en ligne et «dans la vraie vie» – dignes de ce nom voient le jour en Suisse. Des clubs de foot, comme le FC Bâle, le FC Saint-Gall, le FC Servette ou le FC Sion s'emparent du phénomène. Il faut en être, comme le PSG ou Schalke 04. Maxime Delavy change de voie et se propose comme coach lorsque le LS lance sa version e-sport en avril 2017. En septembre dernier, il dirige l'équipe de Suisse lors de la coupe du monde à Los Angeles.

Club de volley du coin et e-sport, même combat

Le sport électronique suisse vit un tournant. En 2018, plusieurs gros sponsors se sont lancés (voir encadré) et les spectateurs commencent à s'y intéresser. Les finales suisses et les tournois comme la ChablaisLAN à Monthey ou PolyLAN à Lausanne remplissent des salles. Les structures des clubs se professionnalisent. Le Sierrois Martin Tazlari a par exemple pris la présidence de l'Association valaisanne d'e-sport, créée en octobre 2017. «C'est le même principe que le club de volley du coin, nous encadrons les jeunes, nous avons des coachs. Au lieu de taper dans le ballon dans une salle de gym, ils tapent sur leur clavier depuis chez eux», image-t-il. Les débutants apprennent, les plus avancés ont leur chance d'intégrer une des équipes fanions.

La dynamique a changé, le regard des autres aussi. «Les joueurs savent qu'ils ne se font plus juger, développe Boris Mayencourt, président valaisan de la Fédération suisse (SeSF), également à la tête du club romand E-Lvets, créé en 2016. On a eu l'habitude de l'image du geek enfermé dans sa cave, asocial et sans copine. Ce n'est plus comme ça avec la compétition.» Les structures organisent en outre des événements, des assemblées générales et encouragent le bénévolat. «Il s'agit d'aider les jeunes à mûrir et à apprendre les règles du vivre-ensemble.»

Ne pas abuser

Sur le chemin de la reconnaissance, l'e-sport doit changer son image. La Fédération genevoise, unique fédération reconnue par un canton, travaille par exemple avec Carrefour-Addictions pour lutter contre la cyberdépendance. Même stratégie du côté de la Fédération nationale: «Nous encourageons les gens à ne pas jouer trop, ça fait partie de nos valeurs, assure-t-il. C'est comme dans d'autres sports: jouer vingt heures par jour ne sert à rien. Il faut pratiquer de manière concentrée. Nous encourageons aussi les clubs à approcher les parents des mineurs. Priorité aux études et au CFC!»

Fondée en 2008, la SeSF a longtemps existé sans membres. Mais depuis 2016, un vent nouveau souffle. Aujourd'hui, elle compte 40 membres et représente près de 5'000 licenciés. Prochaine étape: la reconnaissance par Swiss Olympic et les autorités en tant que sport. Problème, les entreprises créatrices des jeux disposent de tous les droits. «Pour être reconnus, nous allons devoir rétablir un équilibre pour que la Fédération ait globalement plus de pouvoir que les éditeurs. Aujourd'hui, sans leur autorisation, aucune compétition ne peut avoir lieu en Suisse.

Du sport, vraiment?
Trois questions à Fabien Ohl, directeur-adjoint de l'Institut des sciences du sport et professeur de sociologie du sport à l'Université de Lausanne.

Jouer à l'ordinateur, est-ce vraiment un sport?

> Il n'y a pas de définition absolue de ce qu'est un sport. C'est une culture qui évolue, avec ses variations selon l'époque et l'endroit. Pour l'e-sport, certaines institutions sportives sont dans l'embarras parce que c'est assez populaire, mais aussi assez éloigné de la philosophie de base qui postule un certain engagement physique. Mais il y a là aussi une contradiction: le CIO (réd: Comité international olympique) reconnaît le bridge ou le tir à la carabine, activité de concentration et de coordination entre la perception et la main. L'e-sport demande lui aussi des qualités de dextérité, de coordination et de réflexe. Une reconnaissance permettrait d'intégrer davantage la jeunesse, dont une partie se sent éloignée de l'olympisme, qui peine à se renouveler.

L'e-sport, un effet de mode?

> Ce n'est pas une bulle, il y a plutôt un excès d'emprise. C'est une vraie culture, qui a ses adeptes. Si elle n'est pas intégrée aux structures sportives existantes, ça se fera en-dehors.

Le phénomène deviendra-t-il un jour grand public, comme le foot ou le hockey?

> Peut-être devient-il déjà mainstream, mais pas pour tout le monde. Il n'est, aujourd'hui, pas universel. Par exemple, il y a plus d'hommes que de femmes qui le pratiquent et il existe des différences socio-démographiques chez les joueurs selon le type de jeu.

Date:13.12.2018
Parution: 929

Eldorado pour sponsors et entrepreneurs de New York à Montreux

Avec un temps de retard, la fièvre du e-sport commence à s'emparer de la Suisse. «Ici, on est toujours lent, mais ça évolue, sourit Frédéric Boy, président de la section e-sport du FC Lausanne-Sport. Beaucoup de sponsors ont signé en 2018, ils montent dans le train avant qu'il parte.» Pour de bon, cette fois? Par le passé, quelques échecs retentissants ont marqué les esprits: la banque Raiffeisen avait par exemple annoncé son engagement en 2016 avant de se rétracter.

Swisscom et PostFinance dans la danse

En 2018, d'autres poids lourds de l'économie helvétique franchissent le pas. Tous espèrent toucher un public difficile à capter: les 16-35 ans. PostFinance forme une équipe professionnelle avec dans son viseur les premières places européennes. Une première en Suisse. Commercialement, une façon de draguer les jeunes atteignant l'âge d'ouvrir leur premier compte. Swisscom choisit une autre stratégie: créer son propre championnat. Mais l'ex-régie fédérale lance également trois chaînes spécialisées diffusant des matchs sur sa télévision numérique. La réponse du berger à la bergère: UPC-Cablecom, son grand concurrent, avait lancé son site d'actualités entièrement dédié au «gaming» en 2016 déjà.

Depuis cette année, le casino de Montreux est lui sponsor maillot des sections e-sport du Lausanne-Sport et du FC Sion. Son tournoi FIFA 19 – jeu de football – du mois de mars 2019 affiche en outre complet. «Le groupe Barrière est déjà présent sur cette scène en France, explique Thomas Boltz, directeur marketing et commercial. C'est une stratégie pour rajeunir la marque. Elle nous permet aussi d'accueillir un événement de loisirs et de faire parler de nous autrement que par les jeux d'argent.»

Proposer des produits aux jeunes

Les différents annonceurs ne communiquent pas de montants, mais les observateurs s'accordent à dire qu'ils sont assez faibles: quelques dizaines de milliers de francs. «Ce que nous avons investi pour créer notre ligue, la TCS eSports league, est comparable à une petite campagne d'affichage dans une ville, lâche Yves Gerber, responsable de la communication du Touring Club Suisse. C'est autant un observatoire qu'un gain en visibilité. Ainsi, nous pouvons aussi créer des produits dont la jeune génération a besoin.»

Reste à savoir si ces investissements s'inscriront dans la durée. «Le sponsoring et les nouvelles ligues ne sont pas forcément pérennes, avertit Boris Mayencourt, président de la Fédération suisse d'e-sports. Mais ça fait grandir les sports électroniques en Suisse et ça donne de la compétition aux joueurs. Les «prize money» (réd: récompenses pour les meilleures équipes d'un tournoi) pourraient prendre l'ascenseur.» En Suisse, il y a rarement plus de 5'000 frs à se partager. Aux Etats-Unis, le gâteau grossit pour atteindre jusqu'à 25 millions de dollars.

Nouveau secteur économique suisse

Un nouveau secteur économique se développe par ailleurs, de nouvelles sociétés naissent. Par exemple, MYI Entertainment, principale agence suisse spécialisée, accompagne les sponsors dans leurs démarches. D'autre part, le territoire helvète produit de nombreux jeux, dont la vente rapporte plus de 50 millions de francs par année selon les experts.

Au niveau mondial, les chiffres sont vertigineux. En 2021, l'e-sport générera un revenu global de 1,7 milliard de dollars, dépassant du même coup la Formule 1, en perte de vitesse, selon Newzoo, entreprise néerlandaise spécialisée dans l'analyse de ce marché. Le secteur pèse 900 millions en 2018, presque deux fois plus qu'en 2016. L'audience devrait passer de 395 millions de spectateurs en 2018 à 580 millions en 2021. Les finales des plus grands championnats se jouent dans des stades comme le Madison Square Garden de New York devant des milliers de spectateurs.

E-sport en chiffres

900 mios

de dollars de revenu global générés en 2018

395 mios

de spectateurs dans le monde en 2018

2,2 mrds

de joueurs sur terre, entre 1 et 3 millions en Suisse

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